Défaillances record au premier semestre 2026 : l'angle mort de la perte d'exploitation sans dommage
Avec plus de 71 000 défaillances sur douze mois glissants, la France bat un record inédit. Or beaucoup de sinistres qui asphyxient les entreprises ne détruisent aucun bien : cyberattaque, coupure d'énergie, carence d'un fournisseur, autant d'arrêts hors du contrat classique.
La France vient de franchir un seuil que ni la crise financière de 2008 ni celle des dettes souveraines n'avaient atteint. Selon l'étude Altares publiée le 16 juillet 2026, 37 700 entreprises ont fait l'objet d'une procédure devant le tribunal de commerce au premier semestre, soit 1 500 de plus qu'un an plus tôt. Sur douze mois glissants, le total dépasse désormais 71 000 défaillances, un niveau jamais observé.
Derrière ces chiffres, un constat que les assureurs professionnels martèlent depuis la crise sanitaire : une part croissante des arrêts d'activité ne provient d'aucune destruction physique. Une plateforme informatique qui tombe, un sous-traitant clé paralysé, un réseau électrique coupé plusieurs jours suffisent aujourd'hui à mettre une trésorerie à genoux. Ce sont précisément ces scénarios que le contrat de perte d'exploitation le plus répandu ne couvre pas.
Ce que la garantie classique laisse de côté
La perte d'exploitation traditionnelle indemnise la marge brute et les charges fixes lorsqu'un sinistre matériel frappe les locaux : incendie, explosion, dégât des eaux, catastrophe naturelle. La règle est simple et restrictive. Sans dommage aux biens assurés, la garantie ne se déclenche pas, même si l'activité s'arrête réellement et que le chiffre d'affaires s'effondre.
Cette logique laisse un large éventail d'événements hors champ. La panne informatique, la cyberattaque, la perte de données critiques, la fermeture administrative ou l'impossibilité d'accéder aux locaux pour un motif extérieur produisent les mêmes conséquences financières qu'un incendie, sans jamais brûler le moindre mètre carré. Pour un dirigeant, la distinction paraît absurde le jour du sinistre. Elle est pourtant au cœur du contrat.
La carence de fournisseur, risque devenu central
Le cas le plus parlant est la carence de fournisseur. Une entreprise intacte peut voir sa production s'interrompre parce que son fournisseur stratégique, lui, a subi un incendie ou une cyberattaque et ne livre plus. Sans extension dédiée, aucun euro n'est versé, faute de dommage chez l'assuré. Les assureurs proposent bien une extension de carence fournisseur ou de carence client, mais avec des plafonds resserrés, souvent exprimés en pourcentage du capital assuré plutôt qu'à hauteur de la garantie principale.
Le sujet monte en 2026. Le baromètre des risques d'Allianz, publié le 14 janvier 2026 auprès de plus de 3 300 experts, place l'interruption d'activité en troisième position des menaces mondiales, citée par 29 % des répondants, juste derrière les incidents cyber, premier risque avec 42 %. Michael Bruch, responsable mondial du conseil en risques chez Allianz Commercial, souligne que « les organisations dépendent de plus en plus de prestataires tiers pour des données et des services critiques ». Seuls 3 % des sondés jugent leur chaîne d'approvisionnement très résiliente.
« Les organisations dépendent de plus en plus de prestataires tiers pour des données et des services critiques, tandis que l'intelligence artificielle amplifie les menaces. »
Michael Bruch, responsable mondial du conseil en risques, Allianz Commercial
Le précédent Covid, révélateur du malentendu
La crise sanitaire a mis ce mécanisme en pleine lumière. Des milliers de restaurateurs avaient réclamé l'indemnisation de leurs pertes liées aux fermetures administratives. Le 1er décembre 2022, la deuxième chambre civile de la Cour de cassation a tranché en faveur de l'assureur AXA, jugeant valable la clause d'exclusion qui écartait la garantie pour les fermetures liées à une épidémie. La haute juridiction a estimé que cette clause était à la fois formelle et limitée, condition requise par le Code des assurances.
La leçon a durablement marqué le marché. Depuis, la quasi-totalité des contrats excluent explicitement les pandémies, et les dirigeants ont découvert que fermer sur ordre administratif ne suffisait pas à ouvrir droit à indemnisation. C'est précisément ce vide que vient combler une couverture spécifique, l'assurance perte d'exploitation sans dommage, qui prend en charge la marge brute et les charges fixes quand l'activité s'arrête sans atteinte matérielle aux biens.
Un contrat qui ne se souscrit pas seul
Cette garantie n'est pas obligatoire, sauf pour la restauration depuis 2007. Elle ne peut pas non plus être souscrite isolément : elle s'adosse à un contrat de dommages aux biens, le plus souvent une multirisque professionnelle. La période d'indemnisation standard court sur douze mois, avec des options de dix-huit à vingt-quatre mois pour les activités dont la reprise est longue. Ce paramètre décide, en pratique, si l'entreprise tient financièrement après un choc lourd.
La tarification se situe généralement entre 0,5 % et 2 % de la marge brute annuelle assurée, la franchise s'exprimant en jours, en euros ou en pourcentage de cette marge. L'indemnité, elle, se calcule en appliquant le taux de marge brute à la perte de chiffre d'affaires constatée sur la période, avec une clause d'ajustement usuelle de plus ou moins 20 % pour tenir compte de l'évolution réelle de l'activité.
Un coût qui grimpe dans les zones exposées
La pression climatique complique l'équation. Au 1er janvier 2025, la surprime destinée à financer le régime des catastrophes naturelles est passée de 12 % à 20 % sur les contrats couvrant les dommages aux biens professionnels et les pertes d'exploitation. Selon la Caisse centrale de réassurance, le coût des catastrophes naturelles a atteint environ 1,7 milliard d'euros en 2025, la sécheresse en constituant le premier poste.
Dans les territoires les plus fréquemment touchés, les assureurs ajustent leur offre : plafonds spécifiques, franchises majorées, voire capacités réduites pendant les épisodes climatiques. Pour les très petites entreprises, dont la chaîne d'approvisionnement est peu diversifiée et la trésorerie mince, l'écart entre un contrat de base et une couverture étendue peut décider de la survie.
Ce qu'il faut surveiller
Trois points méritent une lecture attentive avant tout renouvellement. D'abord, la présence effective d'extensions sans dommage matériel : carence de fournisseur, carence de client, impossibilité d'accès, panne des services publics. Ensuite, le niveau des plafonds attachés à ces extensions, souvent bien inférieurs à la garantie principale. Enfin, la durée de la période d'indemnisation, qui doit correspondre au délai réaliste de retour au niveau d'activité antérieur, et non à la seule réouverture des portes.
Le record de défaillances du premier semestre 2026 ne s'explique pas par une vague de sinistres matériels, mais par un enchaînement de tensions de trésorerie, de coûts et de ruptures. Dans ce contexte, la frontière entre ce qui est couvert et ce qui ne l'est pas se déplace vers les arrêts d'activité sans destruction. Les dirigeants qui l'anticipent transforment un angle mort en variable maîtrisée.
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