Géopolitique

Phosphure d'indium : le verrou chinois qui menace le déploiement des data centers IA

Pékin garde son contrôle sur les exportations de phosphure d'indium, ce semiconducteur indispensable aux lasers optiques des centres de données IA. Les permis au compte-gouttes du ministère du Commerce créent un goulot d'étranglement mondial alors que la demande double en 2026.

Rédacteur en chef, France Épargne
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Visualisation abstraite de faisceaux laser circulant dans des structures cristallines, symbolisant le phosphure d'indium au coeur des réseaux optiques des centres de données IA

Un composant méconnu du grand public est en train de devenir l'un des points de friction les plus sensibles entre la Chine et l'industrie mondiale de l'intelligence artificielle. Le phosphure d'indium (InP), un semiconducteur composé indispensable aux lasers et aux photodétecteurs des transceivers optiques, se trouve désormais au coeur d'une bataille d'approvisionnement qui pourrait freiner le déploiement des centres de données dédiés à l'IA. Le 15 mai 2026, le média spécialisé Digitimes confirmait que Pékin maintient inchangées ses restrictions à l'exportation, malgré la reprise du dialogue entre Washington et Pékin.

Pourquoi ce matériau est devenu stratégique

Le phosphure d'indium possède une propriété physique que le silicium n'a pas : un gap direct qui lui permet de convertir efficacement l'électricité en lumière laser cohérente aux longueurs d'onde des télécommunications. Concrètement, chaque transceiver optique haute performance dépend de lasers et de photodétecteurs en InP, quel que soit le niveau de sophistication de son assemblage. C'est ce matériau qui transforme les signaux électriques en faisceaux de lumière voyageant dans la fibre, l'ossature nerveuse des grappes de calcul IA.

La montée en débit aggrave la dépendance. Un transceiver 800G utilise généralement quatre voies optiques, tandis qu'un module 1,6 térabit en compte huit, chacune réclamant son propre laser et son propre détecteur en phosphure d'indium. Lors du passage du 800G au 1,6T, la consommation d'InP par module double quasiment, selon l'analyse technique publiée sur Substack par Yianis Z. Or l'industrie bascule précisément vers le 1,6T pour alimenter les grappes IA de nouvelle génération.

Un contrôle chinois verrouillé depuis février 2025

La Chine a ajouté le phosphure d'indium à sa liste de contrôle des exportations le 4 février 2025. Depuis cette date, chaque commande expédiée hors du territoire chinois exige un permis distinct, délivré par le ministère du Commerce. Cette mécanique d'autorisation au cas par cas introduit une incertitude permanente sur les délais et les volumes.

Le poids de la Chine dans cette chaîne explique la portée du levier. Le pays représentait 59 % de la production primaire d'indium en 2022, et le fabricant Beijing Tongmei Xtal Technology détenait à lui seul 36 % de la production mondiale de plaquettes de phosphure d'indium en 2020. Vu de Pékin, ces restrictions s'inscrivent dans une stratégie plus large visant à contrer le développement de l'IA mené par les États-Unis.

AXT, baromètre des tensions d'approvisionnement

Le cas du fabricant américain AXT illustre l'impact concret de ce verrou. La société, dont les sites de production se trouvent en Chine, a vu son chiffre d'affaires du quatrième trimestre 2025 tomber à 23 millions de dollars, en deçà de la fourchette annoncée de 27 à 30 millions, en raison directe du nombre de permis d'exportation inférieur aux attentes. Sur l'ensemble de 2025, le chiffre d'affaires a reculé de 11 %, à 88,3 millions de dollars, et la société a enregistré une perte nette de 18 millions, contre un bénéfice de 8,5 millions un an plus tôt.

Nous avons été déçus de ne pas recevoir autant de permis d'exportation au quatrième trimestre que nous l'espérions sur la base du délai de traitement moyen.

Morris Young, directeur général d'AXT

AXT n'a obtenu son tout premier permis d'exportation pour le phosphure d'indium qu'à la fin du mois de juin 2025, soit près de cinq mois après l'entrée en vigueur des contrôles. David Bettles, responsable chez AXT, a qualifié le processus d'opaque, soulignant que les délais d'obtention varient selon des logiques que l'entreprise ne comprend pas entièrement.

Une demande qui explose au pire moment

Le paradoxe tient à la trajectoire de la demande. Lors de la conférence Needham, David Bettles estimait que les commandes d'optiques de type scale-out pourraient croître d'environ un facteur deux en 2026, puis encore doubler en 2027. Le directeur financier Gary Fischer décrit le phosphure d'indium comme l'un des premiers maillons de la chaîne de valeur des centres de données IA, AXT disposant selon lui du meilleur produit du marché dans cette catégorie.

Plusieurs prévisions sectorielles désignent 2026 comme l'année où ces contraintes deviennent visibles, avec un déficit annoncé de capacité de production de lasers. La concentration de la filière amplifie le risque : une seule entreprise contrôlerait entre 60 et 70 % de la production mondiale de substrats InP, la croissance épitaxiale avancée étant encore plus concentrée et fortement implantée à Taïwan. La plupart des usines d'épitaxie ne détiennent que quelques semaines de stock, si bien que quelques mois de frictions suffisent à ralentir toute la chaîne aval, des transceivers aux commutateurs jusqu'aux grappes IA elles-mêmes.

Ce qu'il faut surveiller

Trois variables détermineront l'ampleur du goulot d'étranglement dans les prochains mois. D'abord, le rythme de délivrance des permis par le ministère chinois du Commerce, principal indicateur avancé des volumes réellement disponibles. Ensuite, la capacité des fabricants hors de Chine, comme Lumentum qui développe sa production en Caroline du Nord, à constituer une offre alternative dans des délais d'équipement de 18 à 24 mois. Enfin, l'évolution des relations commerciales entre Washington et Pékin, le maintien des restrictions au 15 mai 2026 suggérant que le phosphure d'indium reste une carte stratégique que la Chine n'entend pas abandonner facilement.

Pour les investisseurs exposés aux valeurs technologiques et aux infrastructures d'intelligence artificielle, ce dossier rappelle qu'au-delà des puces de calcul les plus médiatisées, des matériaux de niche peuvent constituer des points de vulnérabilité décisifs. La sécurisation des approvisionnements en composants optiques pourrait peser autant sur le calendrier de déploiement des data centers que la disponibilité des processeurs graphiques.

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À propos de l'auteur

Emmanuel d'Ibelin

Rédacteur en chef, France Épargne

Emmanuel d'Ibelin dirige la rédaction de France Épargne. Juriste de formation, titulaire d'un master de droit des affaires, il analyse au quotidien les annonces des banques centrales, les évolutions réglementaires et les opportunités d'investissement pour les épargnants français.

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