Marchés privés

Anthropic lève 36 milliards de dette privée pour acheter les puces de Google

Apollo et Blackstone montent un financement de 36 milliards de dollars pour acheter des puces TPU de Google qu'Anthropic louera. Une structure adossée à Broadcom qui illustre la dépendance croissante de l'intelligence artificielle au crédit privé.

Rédacteur en chef, France Épargne
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Visualisation abstraite de flux de capitaux convergeant vers des structures de silicium interconnectées, symbolisant le financement par dette privée des puces d'intelligence artificielle

Apollo Global Management et Blackstone finalisent un financement par la dette de 36 milliards de dollars destiné à acheter des puces conçues par Google, que la société d'intelligence artificielle Anthropic louera ensuite pour entraîner ses modèles. L'opération, qui figure parmi les plus importantes jamais montées sur le marché du crédit privé, place les puces au cœur d'un montage financier inédit par son ampleur.

Annoncée fin mai et en cours de syndication auprès d'investisseurs institutionnels, cette transaction éclaire une mécanique de plus en plus visible : le financement de la course à l'intelligence artificielle quitte les bilans des géants technologiques pour se loger dans des structures de dette opaques, portées par les grands gestionnaires d'actifs privés. Pour l'épargnant français, le sujet n'est pas anecdotique, car ces gérants pèsent désormais lourd dans les fonds et les contrats vers lesquels son patrimoine est orienté.

Une architecture financière taillée pour le silicium

Le montage repose sur un véhicule ad hoc, ce que les financiers nomment une special purpose vehicle (SPV). Cette entité lève à la fois de la dette et des capitaux propres, achète les puces, puis les loue à Anthropic dans le cadre de contrats de location de longue durée. Les loyers versés par la société d'intelligence artificielle constituent la source principale de remboursement de la dette.

La dette se répartit en trois tranches précises : environ 6 milliards de dollars de billets A1, 25 milliards de billets A2 et 4,5 milliards de billets B. Les tranches A1 et A2, dites senior, totalisent près de 31 milliards et bénéficient d'une priorité de remboursement. Les billets B, subordonnés, supportent le risque en premier en cas de défaillance.

Les puces concernées sont des TPU (tensor processing units), les processeurs maison de Google taillés pour l'apprentissage automatique. Anthropic prévoit de les déployer dans des centres de données situés à New York, au Texas, en Louisiane et dans l'Indiana, au fur et à mesure que les capacités deviennent opérationnelles. Le financement sera donc tiré progressivement, et non en une seule fois.

Le rôle pivot de Broadcom

L'élément qui distingue cette opération tient à la garantie apportée par Broadcom, le concepteur qui aide Google à développer ses TPU. Le groupe fournit un accord de soutien sur la valeur résiduelle des puces qui couvre les porteurs des tranches senior. Si Anthropic cessait d'honorer ses loyers et que la revente des puces usagées ne suffisait pas à rembourser les créanciers, Broadcom comblerait la totalité du manque dû aux investisseurs des billets A1 et A2.

Ce mécanisme rapproche les tranches senior d'un profil de crédit proche de la catégorie investissement, tout en maintenant une distance juridique entre Broadcom et la dette. La logique est limpide : en mobilisant son bilan et sa position centrale dans la chaîne des puces de Google, l'équipementier réduit le risque perçu par les prêteurs et rend la transaction plus facile à placer.

Le précédent le plus comparable reste celui des prêts adossés aux processeurs graphiques contractés par l'opérateur de centres de données CoreWeave. Ces montages ont créé un véritable marché du crédit garanti par le matériel informatique.

La distinction mérite d'être posée : l'accord pluriannuel de location de capacité signé en avril entre Anthropic et CoreWeave reste séparé de ce financement de 36 milliards. Les deux opérations traduisent toutefois la même réalité, celle d'une demande de calcul qui dépasse ce que les seuls capitaux propres peuvent financer.

Anthropic, une valorisation devenue vertigineuse

Le contexte de cette dette tient à la trajectoire de financement d'Anthropic. La société a annoncé fin mai une levée de 65 milliards de dollars en série H, valorisant l'entreprise à 965 milliards de dollars après opération. Ce tour, qui pourrait être le dernier avant une entrée en Bourse, dépasse pour la première fois la valorisation de sa rivale OpenAI.

La progression est spectaculaire. En février, la série G avait porté sur 30 milliards de dollars pour une valorisation de 380 milliards. La valeur de la société a donc presque triplé en quelques mois. Une partie de la série H, soit 15 milliards, provient d'investissements déjà engagés par des fournisseurs d'infrastructures, dont 5 milliards d'Amazon annoncés en avril. Anthropic a par ailleurs déposé de façon confidentielle un dossier d'introduction en Bourse, avec une cotation envisagée dès l'automne.

Cette accumulation de capitaux propres et de dette répond à une seule contrainte : sécuriser la puissance de calcul nécessaire pour entraîner les modèles de la famille Claude face à une concurrence qui investit elle aussi des sommes colossales.

Le crédit privé, nouveau financier de l'intelligence artificielle

Cette opération n'est pas isolée. Les fonds de crédit privé, au premier rang desquels Blackstone, Blue Owl, Apollo, Pimco et BlackRock, originent l'essentiel de la dette des centres de données. L'encours des prêts accordés aux acteurs liés à l'intelligence artificielle est passé de quasiment zéro à plus de 200 milliards de dollars en quelques années. Morgan Stanley estime que le crédit privé pourrait apporter 800 milliards de dollars supplémentaires de financement aux centres de données au cours des deux prochaines années.

Cette dynamique nourrit ce que certains observateurs appellent le tapis roulant de la dette liée aux processeurs : à chaque nouvelle génération de puces, les centres de données se sentent contraints de lever davantage de dette pour bâtir de nouvelles infrastructures, ce qui relance le cycle. La question de la soutenabilité d'un tel rythme se pose désormais ouvertement.

Des signaux de prudence de plus en plus nets

Les avertissements se multiplient. Selon une enquête de Bank of America publiée en mai, environ 34 % des gérants de fonds interrogés à l'échelle mondiale considèrent les dépenses d'investissement des géants de l'intelligence artificielle comme la source la plus probable d'un futur événement de crédit systémique. Cette proportion a doublé par rapport au mois d'avril.

En janvier, quatre sénateurs américains avaient déjà demandé au gouvernement d'examiner la manière dont les grands groupes technologiques recourent à des marchés de dette complexes et peu transparents pour emprunter des sommes considérables. Leur crainte : que des niveaux d'endettement massifs provoquent des pertes déstabilisantes pour les institutions financières et déclenchent une crise plus large.

Pour les épargnants, l'enjeu se situe dans la diffusion du risque. Les contrats d'assurance vie, les fonds de pension et certains supports en unités de compte s'exposent indirectement à ces classes d'actifs privés, présentées comme génératrices de rendement. La garantie de Broadcom illustre une concentration du risque sur quelques acteurs clés, dont la solidité conditionne la sécurité de l'ensemble du montage.

Ce qu'il faut surveiller

Trois points méritent l'attention dans les prochaines semaines. D'abord, les conditions finales de la syndication, car les termes peuvent encore évoluer pendant la constitution du carnet d'ordres. Ensuite, la notation effective qui sera attribuée aux tranches senior, déterminante pour mesurer l'appétit réel des investisseurs institutionnels. Enfin, la capacité d'Anthropic à transformer cette puissance de calcul en revenus, seule garantie durable face à des engagements de location de longue durée.

La transaction marque une étape dans l'industrialisation du financement de l'intelligence artificielle. Elle confirme aussi que la frontière entre dette d'entreprise, crédit structuré et capital-investissement devient floue, à mesure que des montants sans précédent se déversent dans un secteur dont les modèles économiques restent jeunes. Pour l'investisseur attentif, comprendre ces circuits de financement devient aussi important que suivre les performances boursières des géants technologiques.

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À propos de l'auteur

Emmanuel d'Ibelin

Rédacteur en chef, France Épargne

Emmanuel d'Ibelin dirige la rédaction de France Épargne. Juriste de formation, titulaire d'un master de droit des affaires, il analyse au quotidien les annonces des banques centrales, les évolutions réglementaires et les opportunités d'investissement pour les épargnants français.

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