MiCA en plein régime : l'USDT quitte l'Europe, les stablecoins en euro montent
Dix jours après la fin de la période transitoire de MiCA, le marché européen des cryptoactifs se recompose. Faute d'agrément, l'USDT de Tether disparaît des plateformes de l'UE, tandis que les stablecoins en euro conformes voient leur capitalisation bondir de 128 % sur un an.

Depuis le 1er juillet 2026, le règlement européen sur les marchés de cryptoactifs (MiCA, Markets in Crypto-Assets) s'applique sans dérogation. La période transitoire de dix-huit mois ouverte fin 2024 s'est refermée, et le marché européen des cryptomonnaies vit sa recomposition la plus rapide depuis la naissance du secteur. Dix jours après l'échéance, deux effets dominent : la disparition du principal stablecoin mondial des plateformes de l'Union, et la montée en puissance d'une poignée de jetons en euro adossés à des acteurs bancaires. Pour les 11 % d'épargnants français qui détiennent des cryptoactifs, selon le baromètre 2026 de l'Association pour le développement des actifs numériques (ADAN) et de KPMG, ces changements modifient concrètement l'accès aux marchés et la liquidité de leurs portefeuilles.
Une sélection sévère des acteurs autorisés
Le passage à MiCA a agi comme un filtre. Tout prestataire de services sur cryptoactifs actif dans l'Union doit désormais détenir un agrément de prestataire de services sur cryptoactifs (Crypto-Asset Service Provider, CASP), délivré par un régulateur national et valable dans les 27 États membres grâce au passeport européen. Au 9 juillet 2026, le registre tenu par l'Autorité européenne des marchés financiers (ESMA) recensait environ 280 sociétés agréées, selon le suivi indépendant CASP Tracker.
Ce chiffre contraste avec le nombre d'acteurs présents avant la réforme. Selon les estimations relayées par la presse spécialisée, entre 1 200 et 2 700 prestataires opéraient auparavant sous des régimes nationaux, ce qui signifie qu'une large majorité n'a pas franchi la barrière de l'agrément. Erald Ghoos, patron d'OKX Europe, a estimé que près de 80 % des plateformes ne survivraient pas au déploiement complet de MiCA. Les entités non autorisées perdent l'accès aux partenaires bancaires, aux prestataires de paiement et aux boutiques d'applications.
La cartographie des agréments reflète la géographie financière du continent. L'Allemagne, via son régulateur BaFin, arrive en tête avec 57 licences, devant la France (31) et les Pays-Bas (28), d'après CASP Tracker. Ces trois pays concentrent environ 40 % des autorisations. Parmi les grandes plateformes, Coinbase opère depuis le Luxembourg, Kraken depuis l'Irlande, OKX depuis Malte, Bitpanda depuis l'Autriche et Bitvavo depuis les Pays-Bas. Binance, en revanche, ne figure toujours pas parmi les agréés : le groupe a retiré sa demande en Grèce et réoriente ses démarches vers la France.
Le régulateur français durcit le ton
En France, l'Autorité des marchés financiers (AMF) a rappelé que la période transitoire réservée aux anciens prestataires de services sur actifs numériques (PSAN) prenait fin le 1er juillet 2026. Passé cette date, seuls les prestataires agréés CASP peuvent légalement servir la clientèle française. Le gendarme boursier a insisté auprès des candidats pour qu'ils déposent leurs dossiers au plus tôt, l'examen d'un dossier complet pouvant s'étendre sur quatre mois.
Un prestataire qui fournit des services sur cryptoactifs sans autorisation s'expose à une peine de deux ans d'emprisonnement et à une amende de 30 000 euros, selon l'AMF, qui peut par ailleurs publier des listes noires et faire bloquer les sites concernés.
Le régulateur a également fixé un calendrier de sortie ordonnée : les prestataires incapables d'obtenir leur agrément devaient boucler leurs opérations de liquidation pour permettre à leurs clients de transférer ou de céder leurs avoirs. Début 2026, l'AMF relevait qu'une centaine de PSAN n'avaient pas encore obtenu leur autorisation, avec seulement 30 % de dossiers complets déposés, un goulet d'étranglement à l'approche de l'échéance.
L'USDT écarté des plateformes européennes
L'effet le plus visible concerne les stablecoins, ces jetons censés reproduire la valeur d'une monnaie. MiCA soumet les jetons de monnaie électronique (Electronic Money Token, EMT) à des règles strictes : audits réguliers, réserves liquides, fonds propres couvrant au moins 3 % des réserves et 60 % du soutien placé dans des banques européennes. Faute de répondre à ces exigences, l'USDT de Tether, premier stablecoin mondial, a été progressivement retiré des plateformes de l'Union. OKX avait ouvert la voie dès le printemps 2024, suivi par Coinbase, Kraken, Crypto.com et Binance sur leurs interfaces européennes.
Tether a fait le choix assumé de ne pas solliciter d'agrément. Son directeur général Paolo Ardoino a jugé l'obligation de conserver 60 % des réserves en dépôts bancaires européens « fondamentalement incompatible » avec le modèle du groupe. La société explore néanmoins des relais indirects, à travers des jetons en marque blanche émis par des partenaires conformes.
La portée de ce retrait mérite d'être relativisée. Selon les données de CoinMarketCap en juillet 2026, l'USDT pesait environ 184 milliards de dollars, soit près de 59 % du marché mondial des stablecoins, loin devant l'USDC de Circle (environ 75 milliards de dollars). Hors de l'Union, la domination de Tether reste intacte. Les analystes anticipent une fragmentation de la liquidité européenne, non son effondrement, les institutions s'adaptant à de nouvelles paires de cotation.
Les stablecoins en euro captent la place laissée vacante
La contrepartie de ce reflux profite aux jetons en euro conformes. Huit stablecoins libellés en euro répondaient aux exigences de MiCA en juin 2026, contre cinq en début d'année, selon un décompte du média Cryptonomist. Leur capitalisation cumulée est passée de 295,6 millions à 673,9 millions de dollars sur un an, une progression de 128 %, tandis que le volume quotidien moyen d'échanges grimpait de 43,1 %.
Cet écosystème naissant s'appuie sur des acteurs bien identifiés. L'EURC de Circle domine avec une capitalisation moyenne de 430,4 millions de dollars sur la période étudiée. La banque française Société Générale, via sa filiale SG-Forge, place son EURCV en deuxième position avec 137,8 millions de dollars et une croissance de 180,6 %. L'EURI de Banking Circle complète le trio de tête. Circle chiffrait pour sa part l'EURC en circulation à 385,8 millions d'euros fin mai 2026, un ordre de grandeur qui rappelle la modestie de ces jetons face aux stablecoins en dollar.
Un projet plus ambitieux se dessine en arrière-plan : un consortium d'une trentaine de banques travaille à un stablecoin en euro unifié, baptisé Qivalis, destiné à réduire la dépendance européenne aux infrastructures de paiement en dollar. Parallèlement, l'ESMA a lancé un audit des dépositaires de cryptoactifs pour faire respecter les règles de résilience opérationnelle numérique prévues par MiCA.
Deux lectures d'une même réforme
Les partisans de MiCA y voient un gage de sécurité. Le cadre impose des réserves, des audits et une gouvernance qui rapprochent les cryptoactifs des standards de la finance traditionnelle, de quoi rassurer une clientèle institutionnelle jusque-là prudente. La souveraineté monétaire progresse aussi, à mesure que des jetons en euro émis par des banques régulées gagnent du terrain face aux stablecoins en dollar.
Les critiques soulignent un coût de conformité élevé et une concentration accrue du marché entre quelques grands acteurs capables de financer un agrément. Le départ de l'USDT prive les épargnants européens d'un outil de liquidité largement utilisé et pourrait renchérir certaines transactions. Le contraste des tailles reste frappant : la totalité des stablecoins en euro conformes ne représente qu'une fraction de la capitalisation de l'USDT.
Ce qu'il faut surveiller
Trois points méritent l'attention des épargnants dans les prochaines semaines. D'abord, le rythme des nouveaux agréments, qui dira si la consolidation se poursuit ou se stabilise. Ensuite, la trajectoire des jetons en euro, dont la capitalisation reste faible mais dont la croissance dépasse largement celle du marché en dollar. Enfin, l'issue du dossier Binance en France, révélateur de la capacité des grandes plateformes à composer avec le nouveau cadre. Pour un épargnant, la prudence rappelée par l'ADAN demeure la règle : les cryptoactifs représentent en moyenne 14 % de l'épargne globale de leurs détenteurs, et dans 80 % des cas des montants inférieurs à 5 000 euros.
Sources
- Autorité des marchés financiers (AMF), rappel sur la fin de la période transitoire des PSAN
- Autorité européenne des marchés financiers (ESMA), registre MiCA des CASP
- CASP Tracker, décompte des agréments MiCA au 9 juillet 2026
- CoinMarketCap, capitalisations des stablecoins, juillet 2026
- Cryptonomist, croissance des stablecoins en euro conformes
- ForkLog, MiCA et USDT, réserves et alternatives
- ADAN et KPMG, baromètre 2026 de l'adoption des cryptoactifs en France
- Circle, transparence EURC, mai 2026