Banques centrales

Les marchés parient sur une hausse des taux de la BCE le 11 juin, une « erreur » selon des économistes

Les marchés anticipent à 91 % un relèvement des taux de la BCE le 11 juin, qui porterait le taux de dépôt à 2,25 %. Plusieurs économistes alertent : resserrer face à une inflation tirée par l'énergie risquerait de répéter l'erreur de 2011 et de précipiter la zone euro en récession.

Rédacteur en chef, France Épargne
5 min de lecture754 vues
Visualisation abstraite des formes institutionnelles européennes et des flux monétaires dans des tons bleu profond et vert, évoquant la décision de taux de la Banque centrale européenne

Les marchés financiers tablent désormais à hauteur de 91 % sur un relèvement de 25 points de base des taux directeurs de la Banque centrale européenne (BCE) lors de sa réunion du 11 juin 2026. Une telle décision porterait le taux de la facilité de dépôt de 2,00 % à 2,25 %, marquant le premier durcissement monétaire depuis le cycle de baisses entamé en 2024. Plusieurs économistes jugent pourtant que ce geste serait une faute de politique monétaire.

Une inflation au plus haut depuis trois ans

L'inflation en zone euro a atteint 3 % sur un an au mois d'avril, son niveau le plus élevé depuis septembre 2022 et nettement au-dessus de la cible de 2 % de la BCE. Cette accélération est largement imputée à la flambée des prix de l'énergie, elle-même alimentée par la guerre au Moyen-Orient et les tensions autour du détroit d'Ormuz.

Lors de sa réunion du 30 avril, le Conseil des gouverneurs avait maintenu ses trois taux directeurs inchangés : la facilité de dépôt à 2,00 %, les opérations principales de refinancement à 2,15 % et la facilité de prêt marginal à 2,40 %. Dans son communiqué, l'institution reconnaissait néanmoins que « les risques haussiers sur l'inflation et les risques baissiers sur la croissance se sont intensifiés ».

L'avertissement des économistes : le spectre de 2011

Pour plusieurs analystes, relever les taux dans ce contexte reviendrait à reproduire l'erreur commise par la BCE en 2011. Cette année là, sous la présidence de Jean Claude Trichet, l'institution avait relevé ses taux en avril puis en juillet face à une poussée d'inflation, avant de faire machine arrière quelques mois plus tard lorsque la crise de la dette souveraine s'est aggravée.

« Les hausses de 2011 ont été une erreur de politique manifeste, et la répéter constitue l'un des risques les plus élevés auxquels nous faisons face. »

Davide Oneglia, économiste chez TS Lombard

Même tonalité du côté de Berenberg. Son chef économiste Holger Schmieding estime que la BCE s'apprête à « commettre une grave erreur » en durcissant sa politique pour combattre une inflation qui n'est pas tirée par la demande.

« Il faut distinguer ce que les banques centrales vont malheureusement faire de ce qui serait la bonne décision. Mon impression est que la Banque centrale européenne va commettre une grave erreur. »

Holger Schmieding, chef économiste chez Berenberg

Selon lui, les trois principales économies de la zone euro, l'Allemagne, la France et l'Italie, ont déjà été affaiblies par le choc énergétique, ce qui dessine un environnement de stagflation. Relever les taux par dessus risquerait de basculer le continent vers une légère récession plutôt que de juguler une inflation déjà appelée à refluer.

Le secteur privé pourrait faire le travail de la banque

L'argument central des partisans d'une pause repose sur la nature de l'inflation actuelle. Lorsque les ménages consacrent une part croissante de leur budget à l'énergie, ils réduisent leurs autres dépenses. Cette destruction de la demande devrait, d'elle même, faire reculer les pressions sur les prix, sans qu'un resserrement monétaire agressif soit nécessaire.

Les derniers indicateurs d'activité (les enquêtes PMI) signalent justement un affaiblissement de l'emploi et de la demande. La croissance des salaires demeure très en deçà de ses précédents sommets, et l'économie des vingt pays de la zone euro stagne après une expansion minime au premier trimestre.

Une Banque centrale partagée

Au sein du Conseil des gouverneurs, les positions divergent. La présidente Christine Lagarde a reconnu être « constamment partagée entre le risque de réagir trop vite et celui de réagir trop tard », tout en assurant savoir « directionnellement » où l'institution se dirige.

La membre du directoire Isabel Schnabel, réputée pour son orientation restrictive, estime qu'un relèvement ne serait justifié que « si le choc des prix de l'énergie se généralise ». Le vice président Luis de Guindos prévient pour sa part que l'impact sur la croissance « va devenir bien plus visible au cours des prochaines semaines ». Quant au gouverneur grec Yannis Stournaras, il juge les craintes de récession « réelles et justifiées ».

Ce que la BCE pourrait annoncer le 11 juin

Au delà de la décision sur les taux, la réunion du 11 juin s'accompagnera de nouvelles projections des services de la BCE. Les analystes anticipent une révision à la hausse de la prévision d'inflation pour 2026, autour de 2,9 % contre 2,6 % auparavant, et de 2,2 % pour 2027. Dans le même temps, les prévisions de croissance seraient abaissées à environ 0,6 % pour 2026, contre 0,9 % précédemment.

Les marchés intègrent également une probabilité d'environ 50 % d'une seconde hausse plus tard dans l'année, qui porterait le taux de dépôt à 2,50 % au troisième trimestre. La présidente Lagarde devrait toutefois conserver toute sa latitude sur la trajectoire future, sans s'engager sur un calendrier précis.

Ce qu'il faut surveiller

Pour l'épargnant français, l'enjeu dépasse la seule décision de juin. Une remontée des taux directeurs influence le rendement des produits de taux, la rémunération des dépôts et le coût du crédit immobilier. Elle pèse aussi sur les actifs sensibles aux taux comme l'immobilier coté et les valeurs de croissance. À l'inverse, un resserrement jugé prématuré qui freinerait l'activité pourrait, à terme, contraindre la BCE à un nouveau revirement, comme en 2011.

Trois éléments seront décisifs : l'ampleur de la révision des projections d'inflation et de croissance, le ton de la conférence de presse de Christine Lagarde sur les prochaines réunions, et l'évolution des prix de l'énergie dans les semaines à venir.

Tags :

#bce#taux-directeurs#politique-monetaire#inflation#zone-euro#christine-lagarde#recession#energie

À propos de l'auteur

Emmanuel d'Ibelin

Rédacteur en chef, France Épargne

Emmanuel d'Ibelin dirige la rédaction de France Épargne. Juriste de formation, titulaire d'un master de droit des affaires, il analyse au quotidien les annonces des banques centrales, les évolutions réglementaires et les opportunités d'investissement pour les épargnants français.

Approfondir avec nos guides