Gaz : l'Europe court après ses stocks d'été avec le détroit d'Ormuz bloqué
Les réserves de gaz européennes ne couvrent que 40,4 % des capacités au 1er juin, loin de la moyenne de 55 %. Avec le détroit d'Ormuz fermé et le GNL qatari à l'arrêt, Bruxelles a abaissé son objectif de remplissage hivernal de 90 % à 80 %.

L'Europe aborde sa saison de reconstitution des stocks de gaz avec un retard considérable. Au 1er juin 2026, les installations de stockage du continent n'étaient remplies qu'à hauteur de 40,4 % de leur capacité, soit environ 457 térawattheures, selon les données agrégées de Gas Infrastructure Europe (GIE). Ce niveau accuse un déficit de 14,6 points de pourcentage par rapport à la moyenne saisonnière des cinq dernières années, établie à 55 % pour cette période de l'année. Fin mai, le taux de remplissage tombait même à 38,8 %, sous le repère de la crise énergétique de 2022.
La cause de ce retard tient en grande partie à la situation au Proche-Orient. Le détroit d'Ormuz, par lequel transite une part majeure du gaz naturel liquéfié mondial, reste largement bloqué depuis le 28 février 2026, date du déclenchement du conflit entre l'Iran d'une part, les États-Unis et Israël d'autre part. La circulation maritime y demeure réduite d'environ 95 % par rapport aux niveaux d'avant guerre. Là où le détroit voyait passer 120 à 140 navires par jour, les autorités iraniennes n'autorisent plus qu'une dizaine de passages quotidiens, lorsque les conditions le permettent.
Le robinet qatari fermé depuis le mois de mars
Le 4 mars 2026, QatarEnergy a déclaré un cas de force majeure sur l'ensemble de ses livraisons de gaz naturel liquéfié, après des frappes visant ses installations de Ras Laffan. Cette mesure, prolongée jusqu'à la mi-juin, prive l'Europe d'une source d'approvisionnement essentielle : le Qatar représente entre 12 % et 14 % des importations européennes de GNL. La quasi-totalité de ce volume emprunte précisément le détroit d'Ormuz, ce qui en fait l'un des goulets d'étranglement les plus sensibles du commerce énergétique mondial.
Quelques cargaisons ont pu franchir le détroit sous escorte iranienne en fin de mois, à destination du Pakistan, de la Chine et de l'Inde. Mais le trafic reste anecdotique. Antonio Aceituno, directeur général du cabinet Tempos Energía, résumait la situation : depuis le début du conflit, seuls deux méthaniers ont traversé le détroit, ce qui représente moins de 3 % du trafic quotidien normal. Un blocus naval américain demeure par ailleurs en vigueur tant que les négociations avec Téhéran n'ont pas abouti, malgré l'annonce de cessez-le-feu successifs.
Bruxelles assouplit ses exigences
Face à cette pénurie d'approvisionnement, la Commission européenne a révisé sa réglementation sur le stockage. L'objectif contraignant de remplissage au 1er novembre a été ramené de 90 % à 80 %, et les États membres ont été invités à viser ce seuil plancher dès le début de la saison d'injection. Le règlement sur le stockage du gaz prévoit en effet une marge de flexibilité que Bruxelles a choisi d'activer.
Réuni le 9 avril, le Groupe de coordination du gaz, qui rassemble la Commission, les États membres et les représentants de l'industrie, a estimé que le système gazier européen restait flexible et résilient, grâce aux nouvelles capacités de regazéification mises en service depuis 2022. Selon les perspectives d'approvisionnement estival présentées par le Réseau européen des gestionnaires de transport (ENTSOG), l'infrastructure pourrait permettre d'atteindre le seuil de 80 % à l'automne, sous réserve que le GNL redevienne disponible en quantité suffisante. Le rythme d'injection observé, de l'ordre de 0,31 point de pourcentage par jour, reste toutefois insuffisant pour combler le retard sans un retour rapide des volumes qataris.
Des prix sous tension
La référence européenne, le contrat à terme TTF négocié aux Pays-Bas, s'établissait à 49,16 euros par mégawattheure le 9 juin 2026. Le repli quotidien de 2,24 % ne doit pas masquer la tendance de fond : sur un an, le prix a bondi de 41,3 %, et il a progressé de 6,3 % sur le seul mois écoulé. Plusieurs analystes anticipent une fourchette de 52 à 62 euros par mégawattheure si le détroit demeure fermé tout au long du mois de juin.
Cette volatilité se répercute déjà sur les factures des ménages français. Le prix repère du gaz a grimpé de 15,4 % au 1er mai 2026, dans un contexte de tensions géopolitiques aiguës, avant de refluer d'environ 5 % en juin. Au point d'échange gazier français, le prix pour livraison au troisième trimestre 2026 s'inscrivait autour de 47,79 euros par mégawattheure début juin.
La France relativement protégée
L'Hexagone aborde la période avec un atout : la disponibilité du parc nucléaire avoisine 86 %, ce qui limite le recours aux centrales à gaz pour produire de l'électricité. Le tarif réglementé de vente de l'électricité avait d'ailleurs reculé de 0,74 % au 1er février, et sa prochaine évolution n'interviendra pas avant le 1er août. La France dépend moins directement du gaz que ses voisins allemands, dont le site de stockage de Rehden, le plus vaste du pays, sortait de l'hiver rempli à seulement 23 % environ.
Le sujet reste néanmoins suivi de près par les épargnants. Une remontée durable des prix de l'énergie alimenterait l'inflation au moment où la Banque centrale européenne s'apprête à durcir sa politique monétaire. Le coût de l'énergie pèse sur le pouvoir d'achat, sur les marges des entreprises cotées et, indirectement, sur le rendement réel des placements à revenu fixe comme les fonds en euros.
Ce qu'il faut surveiller
Le calendrier des prochaines semaines sera déterminant. Une réouverture du détroit d'Ormuz au mois de juin permettrait aux premières cargaisons du Golfe d'arriver en Europe vers la fin du mois de juillet, laissant un peu plus de trois mois pour combler l'écart avant l'hiver. À l'inverse, une prolongation du blocage maintiendrait la pression sur les prix et pourrait relancer les discussions sur un rationnement, notamment si les stocks allemands n'atteignent pas 70 % d'ici le mois d'août.
Les investisseurs garderont également un œil sur les décisions de la BCE et sur l'évolution des contrats à terme, deux indicateurs qui conditionneront la trajectoire de l'inflation européenne au second semestre. La capacité du continent à sécuriser ses approvisionnements alternatifs, depuis les États-Unis notamment, déterminera l'ampleur de la facture énergétique de l'hiver 2026 2027.