Dette décotée : la France devient le deuxième marché en détresse d'Europe
La France est désormais le deuxième marché européen le plus fragilisé, selon l'indice Weil. Une quinzaine de sociétés sous LBO sont sous surveillance et les fonds de dette décotée, Oaktree en tête avec 16 milliards de dollars levés, se positionnent.
La France a basculé au deuxième rang des marchés européens les plus fragilisés au premier trimestre 2026, selon l'indice Weil European Distress Index publié le 25 mars 2026. Le cabinet de restructuring Weil, Gotshal & Manges décrit l'Hexagone comme la plus nette dégradation parmi les grandes économies du continent, juste derrière l'Allemagne et devant le Royaume-Uni. Le taux de défaillances d'entreprises y a atteint son plus haut niveau depuis 1991, sur fond d'un chômage remonté à 7,9 % au quatrième trimestre 2025 et d'une prévision de croissance limitée à 1,0 % pour 2026 selon le Fonds monétaire international.
Cette dégradation ouvre un terrain de chasse pour une catégorie d'investisseurs longtemps discrète en France : les fonds spécialisés dans la dette décotée, ces créances d'entreprises en difficulté qui s'échangent bien en dessous de leur valeur nominale. Selon les conseils en restructuration cités par Debtwire, entre quinze et vingt sociétés françaises de taille intermédiaire ou grande, en majorité détenues par des fonds de capital-investissement, font l'objet d'une surveillance rapprochée en raison de leur endettement et de leurs tensions de liquidité.
Un héritage de rachats à effet de levier
L'origine de cette fragilité tient à une décennie d'acquisitions financées par la dette. La France a enregistré 4 675 rachats à effet de levier (LBO) depuis 2015, loin devant l'Allemagne (2 786) et l'Italie (1 749), d'après les données réunies par les cabinets de conseil. Ces montages, confortables tant que les taux restaient bas, se retrouvent aujourd'hui sous pression après le resserrement monétaire des dernières années et le tassement de la demande.
Plusieurs dossiers emblématiques illustrent le phénomène. Cerba HealthCare, groupe de biologie médicale détenu par le suédois EQT et le canadien PSP Investments, négocie une restructuration de sa dette avec ses porteurs obligataires. Ses obligations sécurisées à échéance 2029 s'échangeaient autour de 76 centimes par euro et sa dette non sécurisée était tombée jusqu'à 22 centimes, un niveau qui traduit la défiance du marché. Le 22 mai, Cerba a lancé une sollicitation de consentement pour reporter au 27 août le délai de grâce d'un coupon dû le 15 mai sur ses obligations senior.
À Paris, il ne se passe pas une semaine sans qu'un fonds de dette britannique ou américain vienne nous voir.
Olivier Sibenaler, AlixPartners
Des restructurations qui se multiplient
Tous les dossiers ne se soldent pas par un échec. Le groupe Colisée, quatrième opérateur européen de maisons de retraite et propriété d'EQT, a bouclé le 15 mars 2026 une restructuration financière de 1,2 milliard d'euros par voie de sauvegarde accélérée. L'opération a ramené la dette nette totale de 1,8 à 1,2 milliard d'euros, soit une réduction d'environ un tiers de son levier, assortie d'une injection de 285 millions d'euros d'argent frais.
D'autres groupes restent scrutés de près : Emeria, spécialiste des services immobiliers adossé à Partners Group, et Ingenico, l'activité de paiement détenue par Apollo, figurent parmi les noms régulièrement cités par les investisseurs. La France concentre ainsi plus de 4 milliards d'euros de prêts jugés à risque arrivant simultanément à maturité, un volume qui a secoué le marché des obligations adossées à des prêts (CLO) sur le continent.
Le levier juridique du droit européen
La bascule française tient aussi à un changement de cadre. La transposition en 2021 de la directive européenne sur les procédures d'insolvabilité a affaibli certaines protections des actionnaires et permis les cross-class cramdowns, ces mécanismes qui autorisent l'imposition d'un plan de restructuration à des classes de créanciers récalcitrantes. Résultat, les techniques de gestion de passif (liability management exercises), longtemps cantonnées aux marchés anglo-saxons, se diffusent désormais dans les dossiers français, souvent au prix d'affrontements plus contentieux entre créanciers.
Pour un épargnant, ces créances d'entreprises fragilisées relèvent d'un placement de conviction réservé aux profils avertis. L'accès à cette classe d'actifs passe le plus souvent par des fonds spécialisés en dette décotée, dont l'objectif est d'acquérir des titres très en dessous du pair pour miser sur un rétablissement ou sur la valeur de recouvrement en cas de liquidation.
Les fonds de retournement lèvent des montants records
Les gérants se sont préparés à cette vague. Les fonds opportunistes, de situations spéciales et de dette décotée ont collecté plus de 100 milliards de dollars au cours des deux dernières années. Oaktree Capital Management a clôturé en début d'année le plus grand fonds de dette décotée jamais levé, son Fund XII, à 16 milliards de dollars. Selon les dirigeants d'Oaktree, plus de 200 milliards de dollars de dette d'entreprise s'échangent aujourd'hui à des niveaux dits distressed, un signal de la pression de refinancement qui monte.
Cette abondance de capitaux disponibles ne garantit pas des rendements faciles. Le taux de défaut réel du crédit privé, une fois pris en compte les défauts sélectifs et les exercices de gestion de passif, approchait déjà 5 % sur les premiers mois observés, bien au-dessus du taux affiché de moins de 2 %. Une partie de ces défauts se traduit par des reports de paiement d'intérêts ou des conversions en paiement en nature, où l'emprunteur ajoute les intérêts impayés au principal plutôt que de les régler en numéraire.
Ce qu'il faut surveiller
Le calendrier immédiat se concentre sur quelques échéances. Le sort du coupon de Cerba, reporté au 27 août, donnera un signal sur l'appétit des créanciers pour la négociation plutôt que pour la confrontation. Au-delà, le mur de maturités de la dette spéculative attendu à l'horizon 2028 dessine le véritable test : les entreprises, leurs actionnaires et leurs prêteurs devront alors refinancer des montants considérables dans un environnement de taux durablement élevés. La France, par le volume de ses LBO et la vigueur de ses procédures collectives, restera au cœur de cette recomposition du crédit européen.
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