Un premier trimestre qui dépasse les prévisions pour les trois acteurs
Le 21 avril 2026, les trois plus grands groupes américains de défense et d'aérospatiale ont publié simultanément leurs résultats du premier trimestre. GE Aerospace, RTX (anciennement Raytheon Technologies) et Northrop Grumman ont chacun dépassé les attentes des analystes de Wall Street, confirmant une demande soutenue dans un contexte géopolitique sous tension, marqué par la guerre Iran-États-Unis et l'accélération du réarmement européen.
Ces publications surviennent alors que les marchés américains restent attentifs à l'échéance du cessez-le-feu entre Washington et Téhéran, fixée au 22 avril 2026. L'incertitude autour de l'issue des pourparlers d'Islamabad a alimenté la demande structurelle en équipements militaires depuis le premier trimestre.
GE Aerospace : des commandes en hausse de 87 % et un carnet à 170 milliards de dollars
GE Aerospace a enregistré un chiffre d'affaires de 11,6 milliards de dollars au T1 2026, en progression de 29 % sur un an. Le bénéfice par action ajusté s'est établi à 1,86 dollar, contre une prévision de 1,60 dollar, soit un dépassement de 16 % par rapport au consensus. Le flux de trésorerie disponible a atteint 1,7 milliard de dollars, en hausse de 14 %.
La dynamique des commandes constitue le fait saillant de la publication. Les prises de commandes ont bondi de 87 % sur un an, portées par les services de moteurs civils (plus de 300 % en équipements) et un record décennal en défense. La division Defense and Propulsion Technologies (DPT) affiche une croissance de 67 % de ses commandes. Le carnet total dépasse désormais 170 milliards de dollars, dont 30 milliards ajoutés depuis fin 2024.
« Notre solide performance du premier trimestre nous positionne favorablement pour le reste de l'année. Près d'un million de personnes sont en vol avec notre technologie embarquée. »
Larry Culp, Président-Directeur Général de GE Aerospace
Le groupe maintient ses prévisions annuelles tout en signalant une trajectoire vers le haut de la fourchette, avec un BPA annuel attendu entre 7,10 et 7,40 dollars. Le ratio prises de commandes sur chiffre d'affaires est supérieur à 2,0 pour le deuxième trimestre consécutif, ce qui témoigne d'une visibilité exceptionnelle sur les 18 à 24 mois à venir. L'action a toutefois reculé de 3,2 % en prémarché, les investisseurs s'interrogeant sur la compression de 200 points de base des marges opérationnelles liée aux investissements industriels.
RTX : un chiffre d'affaires de 22,1 milliards de dollars et des prévisions relevées
RTX, le premier groupe de défense et d'aérospatiale au monde par le chiffre d'affaires, a dépassé les attentes sur l'ensemble de ses indicateurs. Le chiffre d'affaires du T1 2026 s'établit à 22,1 milliards de dollars, en hausse de 9 % en données publiées et de 10 % en organique. Le BPA ajusté progresse de 21 % à 1,78 dollar, contre une prévision de 1,52 dollar. Le flux de trésorerie disponible ressort à 1,3 milliard de dollars, en hausse de 65 % sur un an.
Les trois divisions du groupe contribuent toutes à la croissance. Collins Aerospace enregistre une progression de 5 % de ses revenus avec une marge ajustée de 17,1 %. Pratt et Whitney affiche une hausse de 11 %, portée par la montée en cadence des moteurs GTF et des services associés. La division Raytheon progresse de 10 % avec une marge de 12,2 %, soutenue par la demande en systèmes de missiles et de défense antimissile.
« RTX a enregistré un très fort début d'année 2026, avec une croissance organique des ventes et du résultat opérationnel ajusté dans l'ensemble de nos trois segments, portée par notre concentration sur l'exécution. »
Chris Calio, Président-Directeur Général de RTX
Le groupe a relevé sa prévision de BPA annuel ajusté à une fourchette de 6,70 à 6,90 dollars, contre 6,60 à 6,80 dollars précédemment. Le carnet de commandes total atteint 271 milliards de dollars, dont 109 milliards liés à la défense. Ce niveau inédit traduit plusieurs années de visibilité sur les livraisons, notamment dans les programmes de défense antimissile Patriot et les systèmes de missiles à guidage de précision.
Northrop Grumman : solide malgré un profil de croissance plus mesuré
Northrop Grumman présente un profil différent : des résultats conformes aux attentes plutôt que des surprises à la hausse, avec un chiffre d'affaires de 9,88 milliards de dollars au T1 2026, soit une progression organique de 5 % sur un an légèrement supérieure aux 4,4 % anticipés. Le BPA dilué s'établit à 6,14 dollars, contre une prévision de 6,12 dollars. La marge opérationnelle s'améliore significativement à 10 %, contre 6,1 % au T1 2025.
Le carnet de commandes du groupe, évalué à 95,6 milliards de dollars, offre une visibilité pluriannuelle sur la production. La directrice générale Kathy Warden a rappelé que les principaux effets de la montée en cadence des programmes B-21 Raider, du Collaborative Combat Aircraft (CCA) et des munitions de précision se manifesteront plus pleinement en 2027 et 2028. Les dépenses d'investissement restent élevées, ce qui pèse sur le flux de trésorerie disponible, ressorti à moins 1,82 milliard de dollars au trimestre.
Northrop confirme ses prévisions annuelles à 43,75 milliards de dollars de chiffre d'affaires, avec une projection de contraction du BPA en raison d'importants investissements dans les plateformes de nouvelle génération. Le titre a progressé modérément, reflétant des attentes déjà largement intégrées par le marché.
La géopolitique comme catalyseur structurel de la demande
Les résultats de ce 21 avril s'inscrivent dans un contexte géopolitique qui soutient structurellement la demande en défense. La guerre Iran-États-Unis depuis début 2026, qui a entraîné la fermeture partielle du détroit d'Ormuz et une flambée du prix du pétrole brut, a confirmé l'urgence des programmes de réarmement des alliés. Les trois groupes bénéficient directement de la poursuite des livraisons de systèmes antimissiles Patriot, de moteurs pour avions de combat et de munitions de précision.
En Europe, les engagements de dépenses de défense se traduisent progressivement en contrats fermes. Lors du Sommet de La Haye en 2025, les alliés de l'OTAN ont pris l'engagement de porter les dépenses de défense à 3,5 % du PIB d'ici 2035. L'Allemagne consacre désormais 108 milliards d'euros à la défense en 2026, soit 2,6 % de son PIB, contre 1,3 % en 2021. La France maintient ses dépenses au-dessus de 2 % du PIB dans le cadre de sa loi de programmation militaire actualisée.
Ces engagements budgétaires génèrent des opportunités pour les industriels américains, notamment au travers des ventes directes à des gouvernements étrangers (Foreign Military Sales) et des partenariats de coproduction. GE Aerospace fournit les moteurs du Eurofighter, de l'F-15EX et du F-16, des appareils qui équipent plusieurs armées européennes. RTX fournit les systèmes Patriot déployés en Allemagne, en Pologne, en Roumanie et aux Pays-Bas.
Les stocks ont-ils déjà intégré les bonnes nouvelles ?
Malgré des résultats supérieurs aux attentes, les réactions boursières sont contrastées. GE Aerospace a reculé de 3,2 % en prémarché, pénalisé par la compression des marges liée à des investissements dans les capacités de fabrication. RTX a progressé modérément, les investisseurs saluant le relèvement des prévisions. Northrop Grumman a évolué peu ou prou à plat, le consensus ayant déjà anticipé des résultats solides après la montée de 29 % du titre depuis le début de l'année.
Plusieurs analystes soulignent que les valorisations des groupes de défense américains intègrent déjà une prime géopolitique substantielle. RTX traite à un ratio cours sur bénéfices de 40 fois les résultats prévisionnels, un niveau inhabituellement élevé pour le secteur. Les acteurs européens comme Rheinmetall, dont le titre a progressé de 19 % depuis le début de l'année, présentent des profils comparables.
Les partisans d'une exposition au secteur mettent en avant la visibilité des carnets de commandes, qui s'étendent sur plusieurs années pour les trois groupes. Les plus prudents soulignent les risques d'exécution industrielle, les tensions sur les chaînes d'approvisionnement en composants de précision et la possibilité d'une désescalade diplomatique qui pourrait réduire l'urgence des commandes supplémentaires.
Implications pour les investisseurs français
Pour les investisseurs français, ce tableau sectoriel soulève plusieurs questions pratiques. Les fonds thématiques défense, dont les encours ont fortement progressé depuis 2022, bénéficient de l'exposition aux valeurs américaines et européennes du secteur. L'ETF STOXX Europe Targeted Defence a progressé de 14 % depuis le début de l'année selon les données de début 2026, un niveau qui invite à la sélectivité plutôt qu'à un positionnement indifférencié.
Par ailleurs, les résultats de GE Aerospace ont une résonance directe pour Safran et Airbus, partenaires ou concurrents dans certains segments. Safran développe conjointement le moteur LEAP avec GE au sein de la coentreprise CFM International et bénéficie indirectement de la montée en cadence des services LEAP signalée par son partenaire américain. Safran communique ses résultats du premier semestre 2026 le 25 juillet prochain, ce qui constituera un point de validation pour les investisseurs français exposés au secteur.
Ce qu'il faut surveiller
Plusieurs indicateurs méritent une attention particulière dans les semaines à venir. L'issue des pourparlers entre Washington et Téhéran à Islamabad le 22 avril constitue le premier point de vigilance. Une désescalade durable pourrait normaliser le prix du pétrole et réduire marginalement l'urgence des commandes de défense supplémentaires, sans toutefois remettre en cause les tendances de fond du réarmement structurel.
L'audition de confirmation de Kevin Warsh pour la présidence de la Réserve fédérale, également ce 21 avril, est un deuxième élément de contexte. La politique monétaire américaine influe sur le coût du financement des commandes de défense dans les budgets souverains, ainsi que sur la valorisation boursière des groupes industriels fortement capitalistiques.
Enfin, les publications de Lockheed Martin, de General Dynamics et de L3Harris dans les prochains jours permettront de confirmer si la surperformance du T1 2026 est propre aux trois groupes publiants ou si elle reflète une tendance sectorielle plus large.
Sources
- GE Aerospace, communiqué de résultats T1 2026, 21 avril 2026
- RTX Corporation, communiqué de résultats T1 2026, 21 avril 2026
- Northrop Grumman Corporation, communiqué de résultats T1 2026, 21 avril 2026
- Investing.com, retranscription de la conférence de résultats GE Aerospace T1 2026
- FinancialContent / StockStory, analyse des résultats Northrop Grumman T1 2026
- FinancialContent / StockStory, analyse des résultats RTX T1 2026
- CNBC, couverture de la crise Iran-États-Unis et des pourparlers d'Islamabad, avril 2026
- Janus Henderson Investors, « European defense stocks : the magnitude of Europe's rearmament remains underappreciated »
- NATO, rapport annuel du secrétaire général 2025, mars 2026
- Bloomberg, « Kevin Warsh heads for the Hill : a confirmation hearing guide », 21 avril 2026