Un métal à l'épicentre de trois crises simultanées
Le cuivre n'avait jamais coûté aussi cher. Au cours du premier trimestre 2026, le métal rouge a franchi pour la première fois le seuil de 6 dollars la livre, soit 13 190 dollars la tonne sur le London Metal Exchange, pulvérisant tous les records historiques. Derrière ce sommet se trouvent trois phénomènes convergents : la destruction partielle de la plus grande mine opérationnelle mondiale, la flambée des coûts énergétiques liée au conflit américano-iranien, et une demande structurelle tirée par l'intelligence artificielle et la transition énergétique.
Ce contexte a mis Freeport-McMoRan, le premier producteur mondial coté en bourse, dans une situation paradoxale : des résultats trimestriels au-dessus des attentes, mais un titre en chute libre de 11 % le 23 avril, sa plus forte correction depuis septembre 2025.
Freeport-McMoRan : bénéfices en hausse, production en baisse
Pour le premier trimestre 2026, Freeport-McMoRan a affiché un chiffre d'affaires de 6,23 milliards de dollars, en progression de 8,8 % sur un an. Le bénéfice net a atteint 881 millions de dollars, avec un bénéfice par action ajusté de 0,57 dollar, nettement au-dessus du consensus à 0,47 dollar. Le cours réalisé du cuivre s'est établi à 5,78 dollars la livre en moyenne trimestrielle.
Pourtant, la production raconte une autre histoire. La mine de Grasberg, en Papouasie (Indonésie), a vu sa contribution chuter de 23,7 % sur un an. La production consolidée de cuivre s'est établie à 657 millions de livres, loin des objectifs initiaux. En conséquence, la direction a révisé ses prévisions annuelles : la production de cuivre pour 2026 est désormais estimée à 800 millions de livres contre 1,1 milliard précédemment, soit une réduction de 27 %.
Kathleen Quirk, présidente-directrice générale de Freeport, a cherché à rassurer les investisseurs : « C'est une question de calendrier avec une solution d'ingénierie conçue, pas un problème de coût significatif. » L'installation de régulateurs de couloirs surnommés spillmanators nécessitera un investissement supplémentaire de 60 à 70 millions de dollars. Un redémarrage progressif de Grasberg est attendu au deuxième trimestre 2026, avec un retour à pleine capacité prévu mi-2027.
Grasberg : le glissement de terrain qui a rebattu les cartes mondiales
La mine de Grasberg est la deuxième plus grande mine de cuivre du monde et contribuait à environ 3 % de l'offre mondiale avant l'accident. Le 8 septembre 2025, un glissement de terrain a inondé plusieurs niveaux du bloc souterrain Grasberg Block Cave avec 800 000 tonnes de matériaux humides, tuant deux mineurs et déclenchant une clause de force majeure sur les livraisons de concentrés.
Les conséquences sur le marché mondial sont considérables. Selon les données de Benchmark Minerals, la perturbation de Grasberg à elle seule entraînera la perte de 600 000 tonnes de cuivre contenu entre septembre 2025 et fin 2026. La proportion de points d'extraction humides est passée de 30 % en septembre 2025 à 45 % actuellement, augmentant de 50 % en quelques mois.
Goldman Sachs a immédiatement revu à la baisse sa prévision de croissance de l'offre minière 2025, de 0,8 % à 0,2 %, transformant une perspective d'excédent modeste en déficit de 55 000 tonnes pour la période concernée. Le Groupe international d'étude du cuivre (ICSG) projette désormais un déficit de 150 000 tonnes de cuivre raffiné en 2026, alors qu'il prévoyait un excédent il y a encore six mois.
La guerre en Iran, nouveau facteur de coût pour l'industrie minière
Au choc d'offre minier s'ajoute un choc de coûts sans précédent. Depuis le déclenchement du conflit entre les États-Unis et l'Iran fin février 2026, les prix du diesel ont fortement augmenté, pénalisant toutes les opérations minières à forte consommation énergétique.
Pour Freeport-McMoRan, l'impact est direct et chiffré. Lors de la conférence téléphonique du 23 avril, la direction a indiqué que « la forte hausse des prix du diesel en mars équivaut à environ 500 millions de dollars de surcoûts annualisés. » Les coûts unitaires nets au comptant par livre de cuivre ont été révisés à la hausse, passant d'une prévision initiale de 1,75 dollar à 1,95 dollar la livre. Cette inflation des coûts explique en grande partie la réaction négative des investisseurs malgré des résultats trimestriels supérieurs aux attentes.
Le cours du Brent a dépassé 107 dollars le baril le 23 avril, tandis que le WTI frôlait 98 dollars. Cette pression persistante sur les hydrocarbures affecte l'ensemble du secteur minier, des extracteurs de lithium au Chili aux fonderies de zinc en Europe.
Trois moteurs de demande qui ne faiblissent pas
La flambée des prix du cuivre ne repose pas uniquement sur des contraintes d'offre. La demande connaît une accélération structurelle inédite, portée par trois secteurs simultanément en expansion.
L'intelligence artificielle et les data centers constituent le premier moteur. Chaque hyperscaler de cloud computing déploie des milliers de kilomètres de câbles en cuivre dans ses nouvelles installations. Selon les estimations de S&P Global, les data centers pourraient consommer 500 000 tonnes de cuivre par an d'ici 2030, soit cinq fois la capacité installée de 2022. Lors de la conférence de résultats, Kathleen Quirk a noté une « demande croissante de la part des clients américains liée aux data centers IA et aux infrastructures énergétiques associées. »
Les véhicules électriques représentent le deuxième vecteur de croissance. Un véhicule électrique contient en moyenne quatre fois plus de cuivre qu'un véhicule thermique. En Europe, la part des voitures électriques dans les nouvelles immatriculations a atteint 18,8 % au début de 2026, contre 13,6 % en 2024. La France a annoncé un plan de 10 milliards d'euros par an jusqu'en 2030 pour soutenir l'électrification des transports.
La défense et la résilience des infrastructures constituent le troisième pilier. Les dépenses mondiales de défense pourraient atteindre 6 000 milliards de dollars d'ici 2040 selon S&P Global, chaque système d'arme, réseau de communication militaire et infrastructure de cybersécurité nécessitant d'importants volumes de cuivre.
Un déficit structurel qui s'aggrave à l'horizon 2040
Au-delà de la conjoncture immédiate, la situation du cuivre illustre un déséquilibre fondamental entre l'accélération de la demande mondiale et les contraintes structurelles de l'offre minière. La durée moyenne entre la découverte d'un gisement et le début de production est de 17 ans, rendant toute réponse rapide impossible.
JPMorgan cible un prix de 12 500 dollars la tonne pour le cuivre au deuxième trimestre 2026. Goldman Sachs maintient une prévision de 12 650 dollars en moyenne sur l'année, qualifiant le cuivre de « métal industriel préféré » à long terme malgré des révisions tactiques à la baisse.
S&P Global a publié en janvier 2026 une étude faisant autorité sur le sujet. Daniel Yergin, vice-président de S&P Global, a résumé le paradoxe central : « Le cuivre est le grand facilitateur de l'électrification, mais le rythme accéléré de cette électrification représente un défi croissant pour l'approvisionnement en cuivre. » L'étude projette un déficit structurel de 10 millions de tonnes d'ici 2040, soit 25 % en dessous de la demande projetée.
La croissance de la production raffinée devrait ralentir à seulement 0,9 % en 2026, contre 3,4 % en 2025, tandis que la demande mondiale progresserait de 3,1 % selon CRU. Les stocks sur le LME ne couvrent plus que trois semaines de consommation mondiale, soit moitié moins qu'avant la pandémie de Covid-19.
Ce que cela signifie pour les investisseurs français
Pour les épargnants et investisseurs français, la situation du cuivre ouvre plusieurs pistes de réflexion. Les fonds exposés aux métaux industriels, les ETF sur matières premières et les fonds d'actions minières présentent une exposition directe à ces dynamiques. Des sociétés européennes comme Rio Tinto, Anglo American ou Glencore figurent dans de nombreux fonds actions internationaux proposés dans les contrats d'assurance-vie.
Au-delà de l'exposition directe, la hausse du cuivre se répercute sur l'ensemble de la chaîne de valeur industrielle. Les constructeurs d'infrastructures électriques, les fabricants de câbles ou encore les sociétés spécialisées dans la construction de data centers verront leurs marges sous pression si les prix restent à ces niveaux. Une vigilance particulière s'impose lors de la sélection de fonds actions thématiques liés à la transition énergétique ou à l'intelligence artificielle.
La diversification via des fonds de métaux précieux ou industriels, disponibles dans les unités de compte de nombreux contrats d'assurance-vie, peut constituer une couverture partielle contre l'inflation des matières premières industrielles dans un contexte géopolitique tendu.
À surveiller dans les prochaines semaines
Plusieurs échéances méritent l'attention des investisseurs. Le redémarrage progressif de la mine de Grasberg, prévu au deuxième trimestre 2026, sera le premier test de la résistance de l'offre. Tout nouveau retard serait susceptible de pousser les prix encore plus haut. La trajectoire du conflit irano-américain et ses répercussions sur les prix de l'énergie conditionneront directement la structure des coûts du secteur minier mondial. Enfin, les publications de données de stocks LME et SHFE (Bourse de Shanghai) permettront de jauger la tension réelle entre offre et demande physique.
Sources