En ce début d'année 2026, les artisans et entreprises du BTP découvrent avec inquiétude leurs nouvelles cotisations d'assurance décennale. Selon les premières données du marché, les hausses oscillent entre 5 % et 15 % selon les métiers, avec des pics particulièrement marqués pour les secteurs les plus exposés aux sinistres : maçonnerie, charpente, couverture et isolation thermique par l'extérieur.
Une revalorisation mécanique liée à l'indice FFB
La Fédération Française du Bâtiment publie chaque trimestre un indice de référence qui sert de base à l'indexation des contrats d'assurance décennale. Cet indice a progressé d'environ 7 % sur l'année 2024, son niveau le plus élevé depuis plus de dix ans. Pour comparaison, l'indice s'établissait à 1 179,5 au quatrième trimestre 2024, contre 1 152,6 un an plus tôt, soit une hausse de 2,3 % sur ce seul indicateur.
Cette évolution reflète la hausse continue des coûts dans le secteur de la construction : matériaux, énergie et main-d'œuvre ont vu leurs prix grimper de façon significative. Lorsque le coût des réparations augmente, les assureurs ajustent mécaniquement leurs primes pour maintenir l'équilibre de leurs contrats.
Les métiers les plus touchés par la hausse
Tous les professionnels du bâtiment ne sont pas logés à la même enseigne. Les activités de gros œuvre et de structure subissent les augmentations les plus marquées :
- Maçonnerie : primes représentant 7 à 10 % du chiffre d'affaires, hausse moyenne de 8 %
- Charpente et couverture : 6 à 9 % du CA, augmentation de 7 %
- Étanchéité et isolation par l'extérieur (ITE) : 8 à 12 % du CA, hausse de 9 %
- Construction bois : 9 à 14 % du CA, progression de 10 %
À l'inverse, les métiers du second œuvre bénéficient de hausses plus modérées. Les électriciens et plombiers voient leurs primes augmenter de 3 à 5 % seulement, avec des cotisations représentant 3 à 5 % de leur chiffre d'affaires.
Grille tarifaire indicative 2026
Les tarifs moyens observés sur le marché varient considérablement selon la taille de l'entreprise et l'activité exercée :
- Électricien auto-entrepreneur : à partir de 67 €/mois (804 €/an)
- Peintre : 70 €/mois minimum (800 à 1 600 €/an)
- Plombier-chauffagiste : 128 €/mois minimum (1 300 à 4 500 €/an)
- Maçon : 171 €/mois minimum (2 000 à 5 000 €/an)
- Couvreur : 160 €/mois minimum (1 450 à 6 200 €/an)
- Entreprise générale du bâtiment : 7 500 à 16 000 €/an selon le CA
Quatre facteurs structurels expliquent cette tendance
1. L'explosion des sinistres climatiques
Les événements naturels pèsent de plus en plus lourd sur les comptes des assureurs. Le phénomène de retrait-gonflement des argiles (RGA), lié aux épisodes de sécheresse, représente désormais 42 % des dommages indemnisés au titre des catastrophes naturelles. Le coût annuel de ces sinistres est passé de 375 millions d'euros par an en moyenne sur la période 1995-2015 à environ 1,5 milliard d'euros par an entre 2018 et 2022.
La sécheresse de 2022 a battu tous les records avec plus de 3 milliards d'euros de dommages assurés. Plus de 10 millions de maisons individuelles se trouvent dans des zones d'exposition moyenne ou forte à ce risque. Sans mesures d'adaptation du bâti, les projections estiment que les coûts d'indemnisation pourraient tripler d'ici 2050, passant de 13,8 à 43,3 milliards d'euros.
2. Les exigences de la RE2020
La Réglementation Environnementale 2020, entrée en vigueur le 1er janvier 2022, impose des standards plus exigeants en matière de performance énergétique et d'empreinte carbone. Les constructions bois et les rénovations énergétiques se multiplient, générant de nouveaux types de sinistres que les assureurs intègrent progressivement dans leurs modèles de risque.
Ces techniques plus complexes nécessitent une expertise accrue et augmentent mécaniquement le coût des expertises et des réparations en cas de malfaçon.
3. La sinistralité structurelle du secteur
Selon l'Agence Qualité Construction (AQC), l'étanchéité à l'eau reste le principal poste de sinistres avec 64 % des réclamations. Catherine Labat, présidente de la Commission Observation à l'AQC, souligne : « Ce chiffre n'est pas surprenant par rapport à la réalité du terrain, avec des intempéries de plus en plus fréquentes et fortes. »
Dans les maisons individuelles, les désordres les plus fréquents concernent les couvertures en petits éléments (9,7 %), les revêtements de sol intérieur (8,9 %) et les équipements sanitaires (7,3 %). Ces derniers ont connu une progression notable, passant de 1,6 % des sinistres sur la période 1995-2000 à 10,8 % en 2021-2023, principalement en raison de l'installation croissante de douches à faible ressaut et de receveurs extra-plats.
4. La hausse de la surprime catastrophes naturelles
Depuis le 1er janvier 2025, la surprime finançant le régime des catastrophes naturelles est passée de 12 % à 20 % sur les contrats d'assurance. Cette augmentation se répercute mécaniquement sur l'ensemble des primes, y compris l'assurance décennale.
Évolutions juridiques récentes
La jurisprudence a également évolué. En mars 2024, la Cour de cassation a rendu une décision importante concernant le périmètre de la garantie décennale. Désormais, les pompes à chaleur et les inserts bois installés en remplacement ou sur un ouvrage existant ne sont plus couverts par la garantie décennale, mais relèvent de la responsabilité contractuelle classique.
Cette évolution modifie les obligations des installateurs et peut influencer les choix de couverture des professionnels intervenant dans le secteur de la rénovation énergétique.
Rappel des obligations légales
L'assurance décennale reste une obligation légale pour tous les professionnels de la construction, conformément à la loi Spinetta de 1978. Le défaut d'assurance expose le professionnel à une amende pouvant atteindre 75 000 euros et une peine de 6 mois d'emprisonnement.
Le décret du 5 janvier 2016 (loi Macron) impose également de mentionner la garantie décennale sur les devis et d'indiquer le numéro de contrat sur les factures.
Stratégies pour limiter l'impact sur la trésorerie
Face à ces hausses, plusieurs leviers permettent aux professionnels d'optimiser leurs cotisations :
Comparer les offres
Les écarts de tarifs entre assureurs peuvent dépasser 30 % pour un profil identique. Un courtier spécialisé dans le BTP peut négocier des conditions plus favorables et réduire les augmentations de 3 à 5 points selon les cas.
Ajuster les garanties
L'augmentation de la franchise permet de réduire la prime. L'écart peut atteindre 25 % entre une franchise de 500 € et une franchise de 2 000 €. Cette option nécessite toutefois une réserve de trésorerie suffisante pour couvrir un éventuel sinistre.
Actualiser les déclarations
Vérifier que les activités déclarées correspondent à celles réellement exercées permet d'éviter de payer pour des couvertures inutiles. Une réduction du chiffre d'affaires prévisionnel ou du périmètre d'intervention peut également justifier un ajustement de la prime.
Valoriser l'expérience
Au-delà de 10 ans d'expérience justifiable, les assureurs accordent généralement une réduction d'environ 15 % sur la prime. Un historique de 4 ans sans sinistre peut permettre d'obtenir une réduction allant jusqu'à 30 % par rapport à une entreprise nouvellement créée.
Regrouper les contrats
La souscription de plusieurs garanties (RC professionnelle, protection juridique, dommages en cours de travaux) auprès d'un même assureur peut générer des remises commerciales et simplifier la gestion administrative.
Le recours au Bureau Central de Tarification
Les professionnels confrontés à des refus d'assurance disposent d'un recours auprès du Bureau Central de Tarification (BCT). Cette autorité administrative peut contraindre un assureur à proposer une couverture à un tarif qu'elle détermine.
La procédure impose d'adresser une demande en recommandé à l'assureur, puis de saisir le BCT dans un délai de 15 jours suivant le refus. Le délai moyen de traitement est de deux mois.
Perspectives pour 2026
La tendance haussière devrait se poursuivre à court terme. L'intensification attendue des épisodes climatiques, les exigences croissantes en matière de performance énergétique et la complexification des techniques de construction maintiennent une pression structurelle sur les coûts d'assurance.
Pour les professionnels du BTP, l'anticipation et la mise en concurrence régulière des assureurs restent les meilleurs moyens de maîtriser ce poste de charge devenu incontournable.