Le 1er janvier 2026 marque une étape historique dans la politique climatique européenne. Le Mécanisme d'Ajustement Carbone aux Frontières (CBAM), également connu sous le nom de taxe carbone aux frontières, entre officiellement dans sa phase définitive. Ce dispositif inédit dans le monde vise à soumettre les importations de produits à forte intensité carbone à une tarification équivalente à celle appliquée aux industriels européens.
Un mécanisme inédit pour lutter contre les fuites de carbone
Le CBAM représente la première taxe carbone aux frontières pleinement opérationnelle au monde. Son objectif : empêcher les entreprises de délocaliser leur production vers des pays aux réglementations climatiques moins strictes, un phénomène appelé « fuite de carbone ». Concrètement, les importateurs européens devront acheter des certificats CBAM correspondant aux émissions de CO2 incorporées dans leurs produits.
Six secteurs sont concernés par cette première phase :
- Le fer et l'acier
- L'aluminium
- Le ciment
- Les engrais azotés
- L'électricité
- L'hydrogène
Ces secteurs représentent environ la moitié des émissions industrielles de l'Union européenne et sont considérés comme les plus exposés au risque de fuite de carbone.
Un coût estimé à plus de 12 milliards d'euros par an
Selon les analyses de Fastmarkets, les benchmarks provisoires du CBAM pointent vers un régime bien plus coûteux qu'initialement anticipé. Au total, les coûts pour les importateurs pourraient dépasser 12 milliards d'euros par an d'ici 2035, soit environ 15 % de la valeur des importations concernées.
L'industrie sidérurgique sera de loin la plus impactée. Le fer et l'acier représentent plus de 70 % de la valeur des échanges couverts par le CBAM et contribueront à 81 % des coûts totaux du mécanisme. Les certificats CBAM seront alignés sur le prix du marché carbone européen (EU ETS), actuellement situé entre 70 et 100 euros par tonne de CO2.
« Si l'Ukraine ne reçoit pas d'exemption temporaire du CBAM, ce sera extrêmement douloureux pour l'industrie. Nous pourrions perdre nos exports de produits laminés et de billettes vers l'UE, ce qui entraînerait la fermeture de deux ou trois de nos sept hauts fourneaux opérationnels. »
— Représentant de l'industrie sidérurgique ukrainienne, GMK Center
Une mise en œuvre progressive jusqu'en 2034
La phase définitive du CBAM démarre prudemment. En 2026, le mécanisme ne couvrira que 2,5 % des émissions des importations les plus émettrices. Ce pourcentage augmentera progressivement chaque année pour atteindre 100 % en 2034, parallèlement à la suppression des quotas gratuits accordés aux industriels européens dans le cadre du système EU ETS.
Pour les importateurs, les obligations concrètes à partir de janvier 2026 incluent :
- L'obtention du statut de « déclarant CBAM autorisé » avant toute importation
- La détention d'un stock minimum de certificats CBAM à la fin de chaque trimestre (80 % des besoins estimés)
- Le dépôt d'une déclaration annuelle récapitulant les émissions importées
- La restitution des certificats correspondant aux émissions déclarées
Toutefois, les certificats ne seront mis en vente qu'à partir de février 2027, et le premier paiement effectif des quotas carbone dus pour 2026 a été reporté à cette date.
Des simplifications pour les PME
Le règlement de simplification adopté en octobre 2025 introduit un seuil d'exemption important. Les opérateurs dont les importations cumulées de marchandises CBAM ne dépassent pas 50 tonnes sur l'année civile sont exemptés des obligations. Cette mesure devrait réduire de près de 90 % le nombre d'entreprises concernées, épargnant notamment une grande majorité de PME.
Réactions contrastées des industriels
Les réactions au CBAM restent divisées. D'un côté, certains industriels saluent le mécanisme comme une avancée nécessaire.
« La Commission mérite d'être reconnue pour avoir établi un mécanisme qui cherche à concilier ambition climatique et compétitivité industrielle. »
— Antoine Hoxha, Directeur Général de Fertilizers Europe
De l'autre, des voix s'élèvent pour dénoncer les risques pour la compétitivité européenne.
« Le CBAM, tel qu'il est actuellement conçu, risque d'affaiblir la compétitivité de l'aluminium européen sans réduire significativement les émissions. »
— Jean-Marc Germain, PDG de Constellium
Les pays les plus impactés : Russie, Chine et Ukraine en première ligne
En termes de volume d'exportations vers l'UE, la Russie, la Chine et l'Ukraine figurent parmi les économies les plus concernées. Selon Energy Monitor, 16,7 % des importations couvertes par le CBAM proviennent de Russie, et près de la moitié des imports CBAM viennent de Russie, Chine, Royaume-Uni, Norvège et Turquie.
L'Égypte est devenue le premier pays à demander formellement une exemption au CBAM de l'UE. Le Caire travaille sur sa propre taxe carbone domestique pour protéger son industrie locale, sachant que le secteur du fer et de l'acier pourrait supporter 74 % de l'impact financier du mécanisme.
Extension aux produits aval prévue pour 2028
La Commission européenne a proposé en décembre 2025 d'étendre le champ d'application du CBAM à 180 produits aval dès janvier 2028. Cette extension ciblera les produits à forte teneur en acier et aluminium, notamment :
- Les pièces automobiles (pare-chocs, portes, châssis)
- Les appareils électroménagers (réfrigérateurs, machines à laver)
- Les produits de construction
- Les transformateurs électriques et câbles
- Les machines agricoles
Cette extension devrait ajouter environ 7 500 importateurs au périmètre du CBAM et vise à corriger une faille identifiée : le CBAM taxe actuellement l'acier brut utilisé pour fabriquer une portière de voiture en Allemagne, mais exempte effectivement une portière finie importée de Chine.
Ce que cela signifie pour les investisseurs et épargnants français
Pour les investisseurs, le CBAM aura plusieurs implications :
Secteurs à surveiller : Les entreprises européennes de l'acier, du ciment et de l'aluminium pourraient bénéficier d'une protection accrue contre la concurrence étrangère à bas coût carbone. À l'inverse, les importateurs et distributeurs dépendant de fournisseurs extra-européens pourraient voir leurs marges comprimées.
Inflation potentielle : L'augmentation du coût des matériaux importés pourrait se répercuter sur les prix de la construction, de l'automobile et des biens d'équipement. Fastmarkets estime que le coût de l'acier pourrait augmenter d'environ 16 % par tonne avec l'application complète du CBAM.
Opportunités ESG : Les entreprises vertueuses en matière d'émissions carbone devraient voir leur avantage compétitif se renforcer. Les fonds ESG pourraient bénéficier de cette tendance structurelle.
Ce qu'il faut surveiller en 2026
- Février 2027 : Mise en vente des premiers certificats CBAM et premier paiement effectif
- Réponse des partenaires commerciaux : Adoption de taxes carbone équivalentes (comme en Égypte) ou mesures de rétorsion
- Contentieux OMC : Plusieurs pays ont soulevé des questions sur la compatibilité du CBAM avec les règles du commerce international
- Extension 2028 : Vote sur l'inclusion des 180 produits aval
Le CBAM représente un test grandeur nature pour la politique climatique européenne. Son succès dépendra de sa capacité à réduire effectivement les émissions tout en préservant la compétitivité industrielle européenne, et de la réponse des principaux partenaires commerciaux de l'UE.