Le consommateur américain, pilier de la première économie mondiale, montre des signes d'essoufflement préoccupants. Les ventes au détail de décembre publiées le 10 février par le département du Commerce sont restées parfaitement stables, à 0 % de variation par rapport à novembre, loin en dessous des 0,4 % de hausse anticipés par les économistes sondés par Dow Jones. Hors automobiles, les ventes sont également restées inchangées, contre des prévisions de 0,3 %.
Un coup d'arrêt brutal après un automne dynamique
Ce chiffre marque une rupture nette avec la dynamique des mois précédents. En novembre, les ventes avaient progressé de 0,6 %, portées par un début de saison des fêtes prometteur. Juin avait même enregistré une hausse de 1 %, tandis que juillet et août affichaient chacun 0,6 % de croissance. La stagnation de décembre efface donc une trajectoire ascendante qui laissait présager une fin d'année solide pour la consommation.
Sur un an, les ventes n'ont progressé que de 2,4 %, un net recul par rapport au rythme de 3,3 % observé en novembre. Plus inquiétant encore, le « groupe de contrôle », un agrégat qui exclut certaines catégories volatiles et alimente directement le calcul du PIB, a reculé de 0,1 % sur le mois.
Les séquelles du shutdown et l'érosion de la confiance
Plusieurs facteurs convergent pour expliquer ce coup de frein. Le shutdown fédéral de 43 jours, résolu fin janvier, a laissé des traces profondes sur le moral des ménages. La confiance des consommateurs a plongé à son niveau le plus bas depuis 2014, selon les dernières enquêtes. Les analystes parlent de « cicatrices du shutdown » pour décrire l'impact psychologique et financier de cette paralysie gouvernementale prolongée.
Le marché de l'emploi montre également des fissures. Depuis décembre, les créations d'emplois ne s'élèvent qu'à 28 000 postes par mois en moyenne, un chiffre dérisoire comparé au rythme de 400 000 par mois enregistré entre 2021 et 2023. Les prévisions tablent sur environ 80 000 créations de postes en janvier, une légère amélioration insuffisante pour restaurer la confiance.
Chris Zaccarelli, directeur des investissements chez Northlight Asset Management, résume la situation : « Les dépenses des consommateurs ont finalement rattrapé le sentiment des consommateurs, et pas de manière positive. »
Une consommation à deux vitesses
Le tableau des dépenses par catégorie révèle une fracture de plus en plus marquée. Les secteurs discrétionnaires ont été durement touchés : les ventes de meubles et d'équipement de la maison ont reculé de 0,9 %, l'habillement a cédé 0,7 %, et l'électronique a fléchi de 0,4 %. La restauration, traditionnellement un indicateur de confiance, a également reculé de 0,1 %.
À l'inverse, les matériaux de construction et les magasins alimentaires ont résisté, tout comme les stations-service. Cette divergence illustre une « bifurcation » de la consommation : les ménages aisés, dont les portefeuilles d'investissement ont profité de la hausse des marchés, continuent de dépenser, tandis que les ménages à revenus moyens et modestes se replient sur l'essentiel.
Cette dynamique profite à des enseignes comme Walmart, dont l'action a progressé de 25 % en 2025 grâce à son positionnement sur les prix bas, au détriment de Costco, en recul de plus de 6,5 % sur la même période. Les actions des deux distributeurs ont toutefois reculé à la publication des chiffres, Costco perdant plus de 2 % et Walmart plus de 1 %.
Les marchés pivotent vers les obligations
Wall Street a réagi immédiatement à ces données décevantes. Le S&P 500 a reculé de 0,1 %, le Nasdaq Composite a perdu 0,3 %, tandis que le Dow Jones Industrial Average a résisté avec un gain modeste de 110 points, soit 0,2 %. Le mouvement le plus notable s'est opéré sur le marché obligataire, où les investisseurs ont massivement renforcé leurs positions, pariant sur une accélération des baisses de taux de la Réserve fédérale.
La stagnation des ventes au détail ravive le débat sur la trajectoire de la politique monétaire. Si la consommation, qui représente environ 70 % du PIB américain, continue de faiblir, la Fed pourrait être contrainte d'agir plus vite que prévu. JP Morgan estime la probabilité d'une récession américaine en 2026 à 35 %, tandis que Yardeni Research la maintient à 20 %.
Un signal d'alerte, pas encore un signal de panique
Certains économistes tempèrent toutefois l'alarme. Thomas Ryan, de Capital Economics, souligne que la consommation en fin de premier trimestre « pourrait se révéler bien plus forte qu'elle ne le paraît actuellement ». Le PIB du quatrième trimestre reste solide : le tracker de la Fed d'Atlanta indique une croissance annualisée de 4,2 %, ce qui suggère que l'économie dans son ensemble n'est pas en difficulté structurelle.
L'inflation, avec un indice des prix à la consommation en hausse de 2,7 % en décembre, continue de surpasser la croissance nominale des ventes, ce qui signifie que les dépenses réelles des ménages sont en recul. Pour les investisseurs européens et français, cette dynamique mérite une surveillance attentive : un ralentissement prononcé de la consommation américaine aurait des répercussions directes sur les exportations européennes et les valorisations boursières mondiales.
Les prochains indicateurs seront déterminants. Les chiffres de l'emploi de janvier, attendus la semaine prochaine, permettront de mesurer si l'économie retrouve de l'élan ou si la stagnation de décembre annonce un véritable retournement de tendance.