Contexte et enjeux
Le Bureau of Labor Statistics (BLS) a publié ce 11 février 2026 le rapport sur l'emploi de janvier, attendu avec impatience par les marchés financiers. Ce rapport revêt une importance particulière car il inclut les révisions annuelles de référence qui recalibrent l'ensemble des données 2025. Les investisseurs scrutent ces chiffres pour évaluer la trajectoire de la politique monétaire de la Réserve fédérale.
Le consensus des économistes tablait sur une création nette de 70 000 emplois, reflétant les inquiétudes sur un ralentissement du marché du travail américain après les chiffres décevants de décembre.
Les chiffres clés du rapport
Créations d'emplois : une bonne surprise
L'économie américaine a créé 130 000 emplois non agricoles en janvier 2026, dépassant largement les attentes de 70 000. Cette performance marque une nette amélioration par rapport aux 48 000 emplois de décembre (chiffre révisé à la baisse).
Le taux de chômage s'établit à 4,3 %, en baisse par rapport aux 4,4 % attendus et stables depuis décembre. Ce niveau reste historiquement bas et témoigne d'un marché du travail qui résiste.
Répartition sectorielle des créations
Les gains d'emplois se concentrent sur quelques secteurs clés :
- Santé : +82 000 emplois, dont 50 000 dans les soins ambulatoires. Le secteur continue de bénéficier du vieillissement démographique et de la demande structurelle croissante.
- Aide sociale : +42 000 emplois, poursuivant la tendance de fond dans les services à la personne.
- Construction : +33 000 emplois, une reprise bienvenue après une année 2025 difficile marquée par la quasi-stagnation.
- Industrie manufacturière : +5 000 emplois, un gain modeste mais positif.
À l'inverse, certains secteurs ont détruit des emplois :
- Gouvernement fédéral : -34 000 emplois, reflétant les mesures d'austérité budgétaire et les impacts de la politique d'immigration de l'administration Trump.
- Activités financières : -22 000 emplois, signe d'une consolidation dans le secteur bancaire et des services financiers.
Salaires : croissance soutenue mais en ralentissement
Le salaire horaire moyen a progressé de 0,4 % en janvier, légèrement au-dessus des 0,3 % attendus. Sur un an, la hausse atteint 3,7 %, en léger repli par rapport aux 3,8 % de décembre. Cette décélération progressive suggère un apaisement des pressions inflationnistes côté salaires, sans effondrement.
Les révisions 2025 : un choc majeur
Une révision à la baisse historique
La véritable surprise du rapport réside dans les révisions annuelles de référence pour 2025. Le BLS a ramené le total des créations d'emplois 2025 à 181 000 contre 584 000 précédemment annoncés.
Cette révision à la baisse de 403 000 emplois est massive et remet en perspective l'ensemble de l'année 2025. Elle implique que la croissance mensuelle moyenne n'a été que de 15 000 emplois par mois, contre 49 000 dans les estimations préliminaires. C'est un rythme bien inférieur au seuil de 100 000 à 150 000 généralement considéré comme nécessaire pour absorber la croissance démographique.
Secteurs les plus touchés par les révisions
L'estimation préliminaire de référence du BLS pour mars 2025 indiquait un niveau d'emploi inférieur de 911 000 postes aux estimations antérieures, soit une révision de 0,6 %. Les secteurs les plus affectés incluent :
- Secteur de l'information : -2,3 %, le plus fort ajustement en pourcentage
- Commerce : révisions importantes à la baisse
- Loisirs et hôtellerie : ajustements négatifs significatifs
- Services professionnels et aux entreprises : révisions négatives
Ces révisions suggèrent que le marché du travail américain était déjà en ralentissement marqué tout au long de 2025, bien plus qu'il n'y paraissait dans les données préliminaires.
Implications pour la politique monétaire de la Fed
Le dilemme de Jerome Powell
La Réserve fédérale se trouve face à des signaux contradictoires. D'un côté, les 130 000 créations de janvier témoignent d'une certaine résilience à court terme. De l'autre, les révisions 2025 catastrophiques révèlent une fragilité structurelle du marché de l'emploi.
Lors de sa conférence de presse du 28 janvier 2026, Jerome Powell avait déclaré qu'il était "difficile de regarder les données et de dire que la politique est significativement restrictive en ce moment". Cette position prudente explique pourquoi la Fed a maintenu ses taux directeurs entre 3,5 % et 3,75 % lors de sa réunion de janvier.
Probabilités d'une baisse en mars
Selon le baromètre FedWatch du CME Group, la probabilité d'une baisse de taux de 25 points de base en mars 2026 s'établit à 37 % au 11 février. Les marchés financiers anticipent au maximum deux baisses de taux en 2026, et aucune en 2027.
Les stratèges de J.P. Morgan et Goldman Sachs s'accordent sur le fait qu'une baisse en mars reste peu probable. Ils anticipent plutôt une première baisse à l'été 2026, sous réserve d'une poursuite du refroidissement ordonné du marché du travail et d'une inflation maîtrisée.
Bankrate prévoit dans ses projections trois baisses totalisant 0,75 point de pourcentage en 2026, mais pas avant l'été.
Réactions des marchés financiers
Le dollar américain sous pression
Avant la publication du rapport, l'indice dollar (DXY) évoluait près de ses plus bas sur plusieurs années. Les analystes de MarketPulse/OANDA soulignaient un risque asymétrique à la hausse : un rapport solide pourrait déclencher un violent mouvement de couverture de positions courtes, propulsant le DXY vers 100.
La combinaison d'un NFP meilleur que prévu à court terme (130K) mais de révisions catastrophiques pour 2025 crée une situation complexe pour la devise américaine.
Actions et obligations
Le Nasdaq 100, composé principalement de valeurs technologiques à forte valorisation, se trouve "sur le fil du rasoir" selon les observateurs de marché. Un scénario "Goldilocks" (croissance modérée sans surchauffe) favoriserait les actions de croissance en maintenant l'espoir d'un soutien monétaire. À l'inverse, un NFP trop fort ferait bondir les rendements obligataires et pénaliserait ces valeurs.
Le rapport publié ce jour livre précisément ce scénario contrasté : suffisamment solide pour écarter l'urgence d'une baisse immédiate, mais les révisions 2025 rappellent la fragilité sous-jacente.
Perspectives d'experts
Vision optimiste
Les économistes bullish soulignent que janvier a battu nettement le consensus avec 60 000 emplois de plus qu'attendu. Le chômage à 4,3 % reste historiquement bas, et la croissance salariale à 3,7 % soutient le pouvoir d'achat des ménages. La reprise de la construction (+33 000 après une année plate) est encourageante.
Vision pessimiste
Les analystes prudents insistent sur les révisions 2025 désastreuses : seulement 181 000 emplois créés sur toute l'année, soit une révision à la baisse de 403 000 postes. La croissance mensuelle moyenne de 15 000 emplois est insuffisante pour absorber la croissance démographique. Le ralentissement des salaires (3,8 % vers 3,7 %) et les coupes dans la finance (-22K) et le gouvernement (-34K) préoccupent.
Vision analytique équilibrée
Les institutionnels comme J.P. Morgan et Goldman Sachs évoquent un refroidissement graduel et ordonné du marché du travail. Ils anticipent que "la première moitié de 2026 livrera une croissance inconfortablement lente, avec un chômage culminant à 4,5 % début 2026".
L'impact des politiques d'immigration de l'administration Trump ralentit les embauches, mais les licenciements restent modérés, avec la tendance des demandes initiales d'allocations chômage à son plus bas niveau depuis deux ans.
Ce qu'il faut surveiller
Les prochains mois seront déterminants pour confirmer ou infirmer la trajectoire du marché du travail :
- Rapport de février 2026 (publié en mars) : confirmera-t-il le rebond de janvier ou les révisions 2025 annonceront-elles une détérioration continue ?
- Inflation de janvier (publication le 13 février) : le ralentissement des salaires se traduira-t-il par une décélération de l'IPC ?
- Réunion Fed de mars : les membres du FOMC commenteront ces données lors de leurs interventions publiques.
- Politiques migratoires : l'impact du durcissement de l'immigration sur les secteurs dépendants de cette main-d'œuvre (construction, agriculture, services).
- Secteur financier : les -22 000 emplois en janvier signalent-ils une consolidation durable ou temporaire ?
Conclusion
Le rapport emploi de janvier 2026 incarne la complexité de la situation économique américaine actuelle. Si la création nette de 130 000 emplois bat largement les attentes et témoigne d'une résilience à court terme, les révisions 2025 catastrophiques révèlent un marché du travail bien plus fragile que ne le laissaient croire les données préliminaires.
Pour les épargnants et investisseurs français, ce rapport souligne l'importance de la prudence dans les allocations d'actifs américains. La Fed maintiendra probablement sa politique restrictive au moins jusqu'à l'été, soutenant le dollar et les rendements obligataires à court terme, mais pesant potentiellement sur les actions de croissance.
Le scénario le plus probable reste celui d'un "atterrissage en douceur" avec un refroidissement graduel du marché du travail permettant à l'inflation de converger vers la cible de 2 % sans provoquer de récession. Mais les révisions 2025 rappellent que les données préliminaires peuvent être trompeuses, et qu'une vigilance accrue s'impose dans les mois à venir.
Sources