Un rapport attendu dans un contexte de tensions
Le Bureau américain des statistiques du travail (BLS) a publié ce mercredi 11 février 2026 à 8h30 ET le très attendu rapport sur l'emploi de janvier, avec cinq jours de retard en raison du shutdown gouvernemental qui a paralysé l'administration fédérale du 31 janvier au 4 février. Ce délai inhabituel a créé un vide informationnel sur les marchés, alimentant les spéculations sur la santé réelle du marché du travail américain.
Le consensus des économistes anticipe une création nette de 70 000 à 80 000 emplois non agricoles (NFP) pour janvier, avec un taux de chômage stable à 4,4 %. Selon FactSet, la prévision médiane s'établit à 80 000 emplois, tandis que Dow Jones table sur 55 000 et Goldman Sachs sur seulement 45 000. Citigroup se distingue avec une estimation de 135 000 emplois, qu'elle attribue à des distorsions saisonnières.
Les révisions de référence : un coup de massue potentiel
Au-delà des chiffres de janvier, c'est la révision annuelle de référence (benchmark revision) qui concentre toutes les attentions. En septembre 2025, le BLS avait estimé de manière préliminaire que l'économie américaine avait créé 911 000 emplois de moins que ce qui avait été initialement rapporté pour la période d'avril 2024 à mars 2025. Cette révision réduirait de moitié les gains d'emplois publiés pendant cette période de 12 mois.
Les estimations finales, qui seront publiées ce mercredi, varient considérablement. Goldman Sachs anticipe une révision à la baisse de 750 000 à 900 000 emplois, tandis que Jerome Powell, président de la Réserve fédérale, a mentionné il y a quelques semaines un chiffre plus proche de 600 000. Ces révisions massives soulèvent des questions sur la fiabilité des données initiales et sur la véritable dynamique du marché du travail en 2024 et 2025.
Plusieurs facteurs expliquent ces écarts. Les taux de réponse aux enquêtes du BLS ont fortement diminué, compliquant l'estimation précise de l'emploi. Le modèle de création d'entreprises (birth-death model) utilisé par le BLS a été perturbé par la pandémie, conduisant à une surestimation des créations d'emplois. Enfin, les flux migratoires ont créé des écarts de mesure non anticipés.
Un marché du travail qui se refroidit progressivement
Les données de décembre 2025 ont déjà montré des signes de ralentissement. Seulement 50 000 emplois avaient été créés, un chiffre bien inférieur aux attentes. Le taux de chômage était resté stable à 4,4 %, tandis que les salaires horaires moyens avaient augmenté de 0,3 % pour atteindre 37,02 dollars, soit une hausse annuelle de 3,8 %.
Pour janvier 2026, les économistes anticipent une croissance salariale similaire de 0,3 % en rythme mensuel, ce qui ramènerait la croissance annuelle à environ 3,6 %. Cette modération de la croissance des salaires est un élément clé pour la politique monétaire de la Fed, car elle indique un relâchement progressif des tensions sur le marché du travail sans pour autant signaler de détérioration brutale.
Implications pour la politique monétaire de la Fed
La Réserve fédérale a maintenu ses taux directeurs entre 3,50 % et 3,75 % lors de sa réunion de janvier 2026, deux membres ayant voté en faveur d'une baisse de 0,25 point de pourcentage. La probabilité d'une baisse de taux lors de la réunion de mars reste inférieure à 30 % selon les contrats à terme sur les fed funds.
Pour qu'une baisse de taux en mars devienne le scénario de référence, le rapport NFP devrait probablement afficher une création d'emplois inférieure à 50 000 ou une hausse du taux de chômage vers 4,6 % ou plus. Des révisions massives à la baisse confirmeraient un ralentissement plus profond de l'économie en 2025, ce qui pourrait accélérer le calendrier d'assouplissement de la Fed.
À l'inverse, un chiffre proche de 80 000 à 100 000 emplois avec une croissance salariale modérée de 0,3 % représenterait le scénario « Goldilocks » idéal pour les marchés actions. Cela indiquerait que l'économie n'est ni en surchauffe ni en récession, permettant à la Fed de maintenir sa flexibilité pour ajuster sa politique plus tard dans l'année.
Réactions des marchés : le dollar sous pression
Dans les jours précédant la publication, l'indice du dollar (DXY) s'est replié dans la zone des hauts 90 points, proche de ses plus bas sur plusieurs mois, après quatre jours consécutifs de baisse. La paire EUR/USD s'échangeait autour de 1,18 dollar, en léger recul par rapport au sommet de quatre ans à 1,20 dollar atteint la semaine précédente.
Selon UBS, l'euro pourrait atteindre 1,21 dollar d'ici fin décembre 2026, puis 1,22 dollar fin mars et 1,23 dollar fin juin. Cette trajectoire reflète les attentes d'un affaiblissement progressif du dollar alors que la Fed devrait réduire ses taux au cours de l'année, bien que ce mouvement ne soit pas linéaire.
Les analystes de Bank of America ont averti que les actions européennes, y compris le CAC 40, pourraient souffrir de données d'emploi américaines faibles, d'une baisse des indices PMI mondiaux ou d'un ralentissement généralisé dans le secteur de l'intelligence artificielle. Les marchés européens restent étroitement corrélés aux développements du marché du travail américain et à leurs implications pour la politique monétaire mondiale.
Scénarios de marché et positionnement des investisseurs
Les marchés ont déjà largement intégré des attentes dovish (accommodantes) concernant la Fed, ce qui rend le dollar techniquement survendu. Un rapport significativement plus fort que prévu, au-dessus de 75 000 emplois, pourrait déclencher un violent mouvement de couverture de positions courtes sur le dollar, ramenant le DXY vers le niveau de 100 points.
À l'inverse, un chiffre en dessous de 50 000 ou négatif validerait le camp dovish et pousserait probablement le DXY à travers le support actuel vers 97,60, alors qu'une baisse de taux en mars deviendrait presque totalement intégrée dans les prix. Le rendement des obligations du Trésor à 10 ans, qui évoluait près d'un plus bas d'un mois avant la publication, pourrait accélérer sa baisse en cas de données faibles.
Pour les actions, notamment le Nasdaq, un rapport dans la zone « Goldilocks » de 80 000 à 100 000 emplois soutiendrait les valorisations en promettant un soutien continu de la Fed sans surchauffe économique. En revanche, un NFP fort ferait bondir les rendements obligataires, mettant une pression immédiate sur les valeurs technologiques à forte valorisation.
Contexte européen et impact sur les épargnants français
Pour les investisseurs et épargnants français, ces données américaines revêtent une importance particulière. Le CAC 40 et les marchés européens suivent de près l'évolution du marché du travail américain, car elle influence directement la politique monétaire de la Banque centrale européenne (BCE) et les flux de capitaux internationaux.
Un affaiblissement du dollar face à l'euro rend les investissements européens relativement plus attractifs pour les capitaux internationaux, mais pénalise les exportateurs français qui vendent en dollars. Les épargnants français détenant des actifs en dollars, qu'il s'agisse d'actions américaines, d'obligations ou de liquidités, subissent également un effet de change négatif lors de la conversion en euros.
La trajectoire de la Fed influence aussi celle de la BCE. Si le marché du travail américain se détériore nettement, entraînant des baisses de taux agressives de la Fed, la BCE pourrait être contrainte de suivre pour éviter une appréciation excessive de l'euro qui pénaliserait la compétitivité européenne. Les taux des comptes d'épargne et des obligations européennes continueraient alors leur descente, affectant les rendements disponibles pour les épargnants.
Perspectives et éléments à surveiller
Au-delà des chiffres immédiats de janvier, plusieurs indicateurs méritent attention dans les prochaines semaines. La répartition sectorielle des créations d'emplois donnera des indications sur les secteurs en expansion ou en contraction. Le taux de participation au marché du travail, actuellement stable, pourrait évoluer si des travailleurs découragés reviennent sur le marché ou si d'autres s'en retirent.
Les données sur les emplois à temps partiel pour raisons économiques, un indicateur avancé de tensions sur le marché du travail, seront également scrutées. Une hausse de ce chiffre indiquerait que les entreprises réduisent les heures de travail plutôt que de procéder à des licenciements, un signe classique de ralentissement économique.
Enfin, les données d'inflation à venir (IPC de février le 12 mars, PCE de février le 27 mars) complèteront le tableau pour la Fed. Si l'inflation reste collante au-dessus de 2 % malgré un marché du travail qui se refroidit, la banque centrale se retrouvera dans une position délicate, devant choisir entre soutenir la croissance et maîtriser les prix.
Conclusion
Le rapport NFP de janvier 2026 arrive à un moment charnière pour l'économie américaine et les marchés financiers mondiaux. Retardé par le shutdown, il porte une double charge avec la publication simultanée des révisions de référence qui pourraient remodeler notre compréhension de la dynamique de l'emploi en 2024-2025.
Pour les investisseurs et épargnants, ce rapport ne se limite pas à un simple chiffre mensuel. Il influence la trajectoire des taux d'intérêt, la valorisation du dollar, les flux de capitaux internationaux et, in fine, les rendements disponibles sur l'épargne et les investissements. Dans un contexte où le dollar se trouve à ses plus bas mensuels et où les marchés ont déjà largement anticipé un assouplissement monétaire, toute surprise, dans un sens ou dans l'autre, pourrait provoquer des mouvements significatifs sur les marchés.
La prudence reste de mise. Les révisions massives potentielles rappellent que les statistiques économiques, aussi scrutées soient-elles, restent des estimations sujettes à révision. Les décisions d'investissement ne devraient jamais reposer sur un seul indicateur, aussi important soit-il, mais sur une lecture globale de l'économie et des perspectives à moyen terme.