Les données publiées ce 4 mars 2026 par l'Institute for Supply Management (ISM) dessinent un portrait paradoxal de l'économie américaine. D'un côté, le secteur des services accélère à un rythme inédit depuis près de quatre ans. De l'autre, les prix payés par les industriels explosent à des niveaux qui rappellent la crise inflationniste de 2022. Entre ces deux réalités, la Réserve fédérale se retrouve prise en tenaille, contrainte de choisir entre soutien à la croissance et lutte contre l'inflation.
Les services américains en pleine accélération
L'indice PMI des services a atteint 56,1 % en février, en hausse de 2,3 points par rapport aux 53,8 % de janvier et largement au-dessus du consensus des économistes fixé à 53,5 %. Ce résultat représente le niveau le plus élevé depuis juillet 2022, quand l'indicateur avait touché 56,5 %. Le secteur des services enchaîne désormais son 20e mois consécutif d'expansion.
Fait remarquable : les dix sous-indices du rapport se trouvent simultanément en zone d'expansion, une configuration qui ne s'était pas produite depuis mars 2021. L'activité commerciale a atteint 59,9 % (+2,5 points), les nouvelles commandes ont bondi à 58,6 % (+5,5 points) et les commandes à l'exportation ont grimpé à 57,2 % (+12,2 points), leur plus haut depuis juillet 2024.
Steve Miller, président du comité ISM, a souligné que « le secteur des services s'échauffe, avec les indices d'activité commerciale, de nouvelles commandes et de commandes à l'exportation à leurs niveaux les plus élevés depuis 2024 ». Sur les 17 secteurs de services surveillés, 14 affichent une croissance en février contre 11 en janvier, et seulement trois sont en contraction : le commerce de détail, les arts et loisirs, et les transports.
L'indice des prix manufacturiers sonne l'alarme
Le contraste avec le secteur manufacturier est saisissant. Si le PMI manufacturier reste en territoire d'expansion à 52,4 % (deuxième mois consécutif au-dessus de 50), c'est l'indice des prix payés qui concentre toutes les inquiétudes. Ce dernier a bondi de 11,5 points en un seul mois, passant de 59,0 % en janvier à 70,5 % en février, un sommet depuis juin 2022.
Les analystes attendaient un niveau de 60,0 %, ce qui signifie que la surprise a été considérable avec un écart de 10,5 points. Selon les données de l'ISM, 45,4 % des répondants manufacturiers ont signalé des prix en hausse en février, contre 29 % le mois précédent. Historiquement, un franchissement du seuil de 70 dans cet indice précède des pics d'inflation mesurés par l'indice des prix à la consommation (IPC) dans un délai de trois à six mois.
Susan Spence, présidente du comité ISM manufacturier, a confirmé que les prix constituent « la lecture la plus élevée depuis juin 2022 ». Parmi les matières premières en hausse : l'aluminium (27 mois consécutifs), le cuivre (8 mois), l'acier (4 mois), l'or et les métaux précieux. Seul le fret affiche une baisse de coût, tandis que les composants électroniques restent en pénurie depuis 12 mois.
Les droits de douane amplifient la pression
Les commentaires des industriels désignent clairement les droits de douane comme catalyseur principal de cette flambée des coûts. Un fabricant d'équipements de transport a déclaré : « Les matières premières américaines comme l'acier et l'aluminium sont les plus chères au monde, et de loin. La politique tarifaire Section 232 fait monter les prix tout en réduisant la demande et la rentabilité. »
Depuis le 24 février 2026, l'administration a instauré une surtaxe mondiale de 10 à 15 % sur les importations via la Section 122 du Trade Act de 1974, après l'invalidation des droits IEEPA par la Cour suprême le 20 février. Cette mesure s'applique à environ 1 200 milliards de dollars d'importations annuelles. Par ailleurs, les droits de douane sur la Chine ont doublé de 10 % à 20 % ce 4 mars, tandis que les tarifs sur le Canada et le Mexique sont également entrés en vigueur.
La Fed face au casse tête de la stagflation
Ces données contradictoires placent la Réserve fédérale dans une position délicate à l'approche de sa réunion des 17 et 18 mars. D'un côté, une économie de services dynamique qui représente 70 % du PIB américain et suggère une croissance annualisée de 2,5 %. De l'autre, des pressions inflationnistes manufacturières qui pourraient se propager aux consommateurs d'ici l'été 2026.
L'inflation PCE s'établit à 2,9 % en janvier, nettement au-dessus de l'objectif de 2 %. Torsten Slok, économiste en chef d'Apollo, a observé que « les membres du FOMC continuent de prévoir un scénario de stagflation et craignent qu'en 2026, nous puissions connaître simultanément une hausse de l'inflation et une hausse du chômage ». Le taux de chômage se situe à 4,3 %, et les créations d'emplois de février n'ont atteint que 65 000 postes.
La probabilité d'une baisse de taux en mars a chuté de 85 % début février à moins de 20 % début mars. Les taux directeurs restent maintenus dans la fourchette 3,50 % à 3,75 % depuis janvier 2026. Selon la Réserve fédérale de Saint-Louis, environ la moitié de l'inflation supérieure à l'objectif est attribuable aux droits de douane : sans eux, l'inflation se situerait aux alentours de 2,4 %.
Un parallèle avec les années 1970
Plusieurs analystes établissent un parallèle avec les chocs pétroliers des années 1970, quand la combinaison de perturbations d'approvisionnement et de frictions industrielles avait engendré une stagflation persistante. La situation actuelle cumule les tensions commerciales (droits de douane), les perturbations géopolitiques (réduction de 70 % du trafic maritime dans le détroit d'Ormuz) et la flambée des matières premières.
Le scénario le plus probable pour la réunion de mars, selon les analystes, est une « pause restrictive » : maintien des taux, révision à la hausse des projections d'inflation, et langage prudent reconnaissant l'impact des droits de douane tout en préservant la crédibilité dans la lutte contre l'inflation. La nomination de Kevin Warsh, considéré comme plus restrictif, pour succéder à Jerome Powell en mai renforce cette orientation.
Conséquences pour les marchés et les investisseurs européens
La divergence monétaire transatlantique s'accentue. Tandis que la Fed maintient ses taux à 3,50 à 3,75 %, la Banque centrale européenne (BCE) conserve son taux directeur à 2,15 % avec une inflation en zone euro redescendue à 1,7 %. Cet écart de 1,5 point soutient l'euro face au dollar, mais crée un cercle complexe : un euro plus fort freine les exportations européennes et accentue la pression déflationniste.
Sur les marchés, les données ISM ont provoqué des réactions contrastées ce 4 mars. Le S&P 500 a gagné 0,84 % pour atteindre 5 877 points, le Nasdaq Composite a progressé de 0,9 % et le Dow Jones a ajouté environ 180 points. L'or s'est établi à 5 150 dollars l'once, en hausse de 1,21 %, tandis que le rendement du Trésor à 10 ans a reflué vers 3,95 %, un plus bas de trois mois.
Pour les investisseurs français, la situation appelle à la vigilance. La réunion de la BCE prévue le 19 mars, accompagnée de nouvelles projections macroéconomiques, sera déterminante pour évaluer si Francfort maintient son cap accommodant malgré le renforcement de l'euro. Société Générale anticipe « seulement une ou deux baisses de taux de la Fed en 2026 », ce qui prolongerait l'environnement de taux élevés plus longtemps que prévu avec des répercussions directes sur les obligations, les marchés actions et l'attractivité relative des placements en euros.
Perspectives : les indicateurs à surveiller
Trois éléments détermineront l'évolution de ce dilemme dans les semaines à venir. Le rapport sur l'emploi américain (NFP) du 7 mars fournira un complément essentiel sur la santé du marché du travail. Les données d'inflation IPC de mars, attendues mi-avril, confirmeront ou non la transmission des surcoûts manufacturiers aux prix à la consommation. La décision de la Fed le 18 mars et la tonalité de la conférence de presse de Jerome Powell donneront le signal sur l'orientation monétaire du premier semestre.
Selon J.P. Morgan, l'or pourrait atteindre 5 055 dollars l'once en moyenne au quatrième trimestre 2026, tandis qu'UBS vise 6 200 dollars d'ici juin. Goldman Sachs anticipe à l'inverse une baisse du pétrole brut vers 56 dollars le baril en moyenne annuelle. Ces projections divergentes reflètent l'incertitude exceptionnelle qui caractérise le paysage économique actuel, où chaque publication de données peut redéfinir les anticipations de marché.