Douze des plus grandes banques européennes accélèrent leur offensive sur le marché des paiements numériques. Le consortium Qivalis, basé à Amsterdam, vient de finaliser ses accords de distribution avec plusieurs plateformes d'échange de cryptoactifs en vue du lancement d'un stablecoin adossé à l'euro prévu au second semestre 2026. BNP Paribas, ING, UniCredit, CaixaBank, BBVA, Danske Bank, DekaBank, SEB, KBC, Raiffeisen Bank International et Banca Sella composent cette alliance inédite qui ambitionne de redessiner le paysage monétaire numérique européen.
Un consortium bancaire d'envergure continentale
L'initiative remonte au 25 septembre 2025, date à laquelle neuf établissements ont officialisé la création de Qivalis sous la forme d'une coentreprise de droit néerlandais. BNP Paribas a rejoint le projet le 1er décembre 2025, renforçant considérablement la crédibilité de l'entreprise. BBVA a complété le consortium peu après, portant le nombre de membres à douze banques réparties dans huit pays européens.
Le pilotage opérationnel repose sur une équipe dirigeante expérimentée. Jan-Oliver Sell, nommé directeur général, a précédemment occupé des postes de direction chez Coinbase Allemagne et Binance. Il avait obtenu la toute première licence de conservation de cryptoactifs délivrée par la BaFin, l'autorité de supervision financière allemande. Floris Lugt, directeur financier, dirigeait auparavant la division actifs numériques d'ING. Le conseil de surveillance est présidé par Sir Howard Davies, ancien président de la Financial Services Authority britannique (1997 à 2003) et ancien président de RBS (2015 à 2024).
Architecture technique et cadre réglementaire
Le stablecoin Qivalis sera adossé à l'euro selon un ratio de parité stricte : un jeton pour un euro. La structure des réserves prévoit qu'au moins 40 % des fonds seront conservés sous forme de dépôts bancaires auprès d'établissements de crédit européens bien notés. Le solde sera investi dans des obligations souveraines de la zone euro à court terme et de haute qualité, réparties sur plusieurs pays membres.
Les détenteurs de jetons bénéficieront d'un droit de rachat accessible 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, garantissant une liquidité permanente. Les banques membres assureront séparément les services de conservation et de portefeuille numérique.
Sur le plan réglementaire, Qivalis sollicite une autorisation en tant qu'établissement de monnaie électronique (EMI) auprès de la Banque centrale des Pays-Bas (DNB), conformément au règlement européen MiCA (Markets in Crypto-Assets). Ce cadre, pleinement applicable depuis le 31 mars 2025, impose aux émetteurs de jetons adossés à des devises d'obtenir une licence spécifique auprès d'une autorité nationale compétente au sein de l'Union européenne.
Pourquoi l'Europe a besoin d'un stablecoin en euro
Le marché mondial des stablecoins pesait 317,94 milliards de dollars au 6 janvier 2026, selon les données de CoinGlass. Les jetons libellés en dollar américain en captent l'écrasante majorité : Tether (USDT) domine avec 60,68 % de parts de marché et une capitalisation de 187 milliards de dollars, suivi par USD Coin (USDC) de Circle à 75,7 milliards. À eux deux, ces instruments représentent 93 % du marché.
Les stablecoins en euro font figure de parents pauvres. La Banque centrale européenne évalue leur capitalisation totale à moins de 350 millions d'euros, soit environ 410 millions de dollars. Le plus important, EURC de Circle, pèse 103 millions de dollars. L'EUR CoinVertible (EURCV) émis par Société Générale FORGE, déployé sur Ethereum depuis 2023, Solana depuis 2025 et le XRP Ledger depuis février 2026, reste confidentiel en termes de volumes.
Joachim Nagel, président de la Bundesbank et membre du Conseil des gouverneurs de la BCE, a clairement exprimé l'enjeu stratégique le 19 février 2026 : « Un remplacement hypothétique d'une monnaie nationale par des stablecoins [libellés en dollar] équivaudrait à une dollarisation. L'efficacité de la politique monétaire nationale pourrait être gravement compromise, sans parler de l'affaiblissement de la souveraineté européenne. »
Jan-Oliver Sell, le directeur général de Qivalis, abonde : « Un stablecoin natif en euro n'est pas qu'une question de commodité, c'est une question d'autonomie monétaire à l'ère numérique. »
Le vide créé par MiCA : une fenêtre d'opportunité
L'entrée en vigueur des dispositions de MiCA relatives aux stablecoins a profondément reconfiguré le marché européen. Tether n'ayant pas engagé de démarche de conformité, les principales plateformes d'échange ont dû retirer USDT de leurs offres pour les clients de l'Espace économique européen. Crypto.com a cessé la distribution de USDT le 31 janvier 2025. Binance a radié neuf stablecoins non conformes en mars 2025. Kraken a placé USDT en mode « vente uniquement » avant de désactiver totalement les échanges le 31 mars 2025.
Ce retrait forcé a ouvert un espace considérable. Circle, premier émetteur mondial à obtenir la conformité MiCA grâce à sa licence EMI délivrée par l'ACPR (Autorité de contrôle prudentiel et de résolution) en France, en a déjà profité : la circulation de USDC a bondi de 72 % sur un an. Qivalis entend occuper le segment spécifiquement européen de ce marché.
Floris Lugt, directeur financier de Qivalis et ancien responsable des actifs numériques chez ING, souligne la nécessité d'une approche collective : « Ce développement nécessite une démarche à l'échelle de l'industrie. Les banques doivent adopter des standards uniformes. »
Cas d'usage et ambitions commerciales
Qivalis cible en priorité trois cas d'utilisation. Le premier concerne les paiements transfrontaliers B2B au sein de la zone euro, aujourd'hui encore soumis à des délais et des coûts significatifs malgré le système SEPA. Un stablecoin fonctionnant sur blockchain permettrait des règlements quasi instantanés, 24 heures sur 24.
Le deuxième axe porte sur les paiements programmables. L'alliance évoque notamment des factures intelligentes déclenchant automatiquement un versement en stablecoins dès la vérification de la livraison d'un bien ou service. Cette fonctionnalité trouve un écho direct dans les besoins des chaînes d'approvisionnement.
Le troisième cas d'usage concerne le règlement d'actifs numériques tokenisés. Le jeton Qivalis pourrait servir de composante « cash » dans les transactions portant sur des titres financiers émis sur blockchain. BNP Paribas, qui a récemment testé la tokenisation de parts de fonds monétaires sur Ethereum via sa plateforme AssetFoundry (annonce du 20 février 2026), dispose déjà de l'infrastructure nécessaire.
Un paysage concurrentiel en pleine structuration
Qivalis n'arrive pas en terrain vierge. Outre Circle (EURC) et Société Générale FORGE (EURCV), la compétition se dessine également avec l'euro numérique de la BCE. Le projet de monnaie numérique de banque centrale (MNBC) a franchi une étape le 30 octobre 2025, avec la fin de la phase de préparation lancée en novembre 2023. Le Conseil des gouverneurs a alors décidé de passer à la phase suivante, centrée sur la maturité technique. Le déploiement n'est toutefois pas attendu avant mi-2029 au plus tôt, sous réserve de l'adoption de la législation européenne nécessaire au cours de 2026.
Ce délai de trois ans offre une fenêtre stratégique aux stablecoins privés. Sir Howard Davies, président du conseil de surveillance de Qivalis, positionne l'initiative dans ce contexte : « Cette infrastructure est essentielle si l'Europe veut rester compétitive à l'échelle mondiale dans l'économie numérique tout en préservant son indépendance économique. »
Des voix plus nuancées tempèrent l'urgence. Paul Blustein, chercheur associé au Center for Strategic and International Studies, observe que « la menace de dollarisation n'est pas aussi importante pour l'Europe que pour les pays en développement. Les Européens ont généralement confiance dans l'euro et dans la BCE. » Matt Osborne, directeur des politiques publiques chez Ripple pour le Royaume-Uni et l'Europe, considère quant à lui qu'un « écosystème monétaire mixte » est nécessaire et que « les stablecoins sont complémentaires du système monétaire actuel ».
Les défis qui attendent le consortium
Plusieurs obstacles se dressent sur la route de Qivalis. L'obtention de la licence EMI auprès de la DNB constitue un prérequis absolu, et les délais d'instruction restent incertains. La liquidité du jeton dès son lancement sera déterminante : le consortium est en « discussions avancées » avec des plateformes d'échange, des teneurs de marché et des fournisseurs de liquidité, selon CoinDesk. L'échange espagnol Bit2Me a confirmé être en pourparlers avec l'un des membres du consortium.
La gouvernance d'une coentreprise réunissant douze banques aux cultures et aux stratégies différentes représente un autre défi. L'interopérabilité avec les systèmes de paiement existants (SEPA, TARGET2) et les futures infrastructures (euro numérique de la BCE) devra également être assurée.
Le consortium se dit ouvert à l'adhésion de nouveaux membres, ce qui pourrait à la fois renforcer son assise et complexifier sa gouvernance.
Ce qu'il faut surveiller dans les prochains mois
Plusieurs jalons détermineront la trajectoire de Qivalis. La décision de la DNB sur l'autorisation EMI constituera le premier test décisif. Les conditions exactes de listing sur les plateformes d'échange, les partenariats avec les teneurs de marché et le choix de la ou des blockchains de déploiement viendront préciser le positionnement commercial. L'adoption par les trésoriers d'entreprise pour les paiements transfrontaliers servira d'indicateur d'usage réel au-delà de la spéculation. Enfin, la réaction de la BCE face à la multiplication des stablecoins privés en euro pourrait accélérer ou au contraire freiner le calendrier de l'euro numérique.