Un choc énergétique inédit depuis la crise ukrainienne
Les contrats à terme sur le gaz naturel européen ont connu leur plus forte hausse journalière depuis août 2023. Le contrat de référence néerlandais TTF a bondi de 49,1 % pour atteindre 47,65 euros par mégawattheure en début d'après-midi, après avoir ouvert en hausse de 25 %. En séance, le pic a brièvement touché 47,7 euros, soit une envolée de 52 %, un niveau qui n'avait plus été observé depuis février 2025.
Ce séisme sur les marchés énergétiques a été déclenché par l'annonce de QatarEnergy, le troisième exportateur mondial de gaz naturel liquéfié (GNL), qui a suspendu l'intégralité de sa production. Dans un communiqué publié ce lundi, le groupe a confirmé avoir « cessé la production de gaz naturel liquéfié et de produits associés » à la suite d'attaques militaires contre ses installations de Ras Laffan Industrial City et Mesaieed Industrial City.
Des installations stratégiques visées par des frappes iraniennes
Le ministère de la Défense qatari a précisé que deux drones lancés depuis l'Iran avaient frappé le territoire national. Le premier a ciblé un réservoir d'eau à la centrale de Mesaieed, le second une installation énergétique à Ras Laffan. Aucune victime n'a été signalée, mais les dommages aux infrastructures ont contraint QatarEnergy à suspendre ses opérations sur l'ensemble de ses 14 trains de liquéfaction, dont la capacité annuelle atteint 77 millions de tonnes.
L'Arabie saoudite a également été touchée. Le ministère saoudien de la Défense a indiqué que deux drones avaient « tenté d'attaquer » la raffinerie de Ras Tanura, d'une capacité de 550 000 barils par jour. Un incendie limité a résulté de l'interception, mais les opérations ont été suspendues par mesure de précaution.
Rob Geist Pinfold, chercheur au King's College de Londres, analyse que l'Iran « sait exactement ce qu'il fait » en ciblant les États du Golfe : parier sur leur absence d'appétit pour le conflit afin qu'ils exercent des pressions en faveur d'un cessez le feu.
Le détroit d'Ormuz : un goulet d'étranglement paralysé
La crise dépasse la seule production qatarie. Le Corps des Gardiens de la révolution islamique (CGRI) a émis des avertissements interdisant le passage maritime dans le détroit d'Ormuz, par lequel transitent environ 20 % de l'offre pétrolière mondiale et 38 % du commerce maritime de brut. Le trafic de pétroliers a chuté d'environ 70 %, avec plus de 150 navires ancrés à l'extérieur du détroit pour éviter tout risque.
Les grands armateurs mondiaux ont immédiatement réagi. Hapag Lloyd a suspendu tous ses transits par le détroit. CMA CGM a activé des mesures de sécurité d'urgence, ordonné à tous ses navires dans le Golfe de se mettre à l'abri, suspendu les transits par le canal de Suez et annoncé une surtaxe d'urgence de conflit de 2 000 à 4 000 dollars par conteneur à compter du 2 mars. Maersk a suspendu tous ses transits par Ormuz et réachemine ses lignes ME11 et MECL par le cap de Bonne Espérance. Au total, 170 porte-conteneurs d'une capacité combinée d'environ 450 000 EVP se trouvent piégés dans le golfe Persique.
L'assurance maritime en crise
Steamship Mutual a émis un avis formel d'annulation de la couverture des risques de guerre pour le Golfe Persique et les eaux adjacentes, avec effet 72 heures après le 1er mars 2026 à 00h00 GMT. Les primes d'assurance maritime pour la zone augmentent de 50 %. Pour un grand porte-conteneurs évalué à 150 millions de dollars, la prime par transit passe d'environ 375 000 à 750 000 dollars, des coûts répercutés directement sur les propriétaires de marchandises.
L'Europe prise au piège : stocks bas et dépendance au GNL qatari
La flambée des prix survient dans un contexte de vulnérabilité accrue pour le continent européen. Les réserves de gaz de l'Union européenne se situent actuellement en dessous de 30 % de capacité, contre environ 40 % à la même période l'an dernier. L'Allemagne affiche un taux de remplissage de seulement 20,5 %, la France de 21 % et les Pays-Bas de 23,5 %. Selon les projections, les stocks européens pourraient tomber à environ 26 % d'ici fin mars, ce qui nécessitera des injections massives cet été pour atteindre l'objectif de 90 % avant l'hiver prochain.
Le Qatar fournit entre 10 % et 14 % des importations européennes de GNL, une part qui devait encore croître. TotalEnergies a signé en 2023 un contrat de 27 ans pour la livraison de 3,5 millions de tonnes par an au terminal de Fos Cavaou, dans le sud de la France, avec des livraisons prévues à partir de 2026. Cette dépendance expose certains pays de manière disproportionnée : l'Italie tire 45 % de ses importations de GNL du Qatar, la Belgique 38 % et la Pologne 38 %.
Goldman Sachs alerte sur un scénario de doublement des prix
Les analystes de Goldman Sachs ont publié une estimation selon laquelle un arrêt complet du transit maritime par le détroit d'Ormuz pendant un mois pourrait propulser les prix du TTF vers 74 euros par mégawattheure, soit 130 % au-dessus des niveaux de vendredi dernier. Wood Mackenzie prévoit que le pétrole pourrait dépasser les 100 dollars le baril si les perturbations se prolongent, avertissant que « la fermeture du détroit menace de perturber 15 % de l'offre pétrolière mondiale et 20 % de l'offre mondiale de GNL ».
Maurizio Carulli, analyste énergétique mondial chez Quilter Cheviot, souligne que « dans l'histoire moderne, le détroit d'Ormuz n'a jamais été réellement fermé ». Il ajoute toutefois que les compagnies maritimes ne déploieront pas de navires tant que « la situation militaire ne se sera pas apaisée », en raison des risques de dommages, de saisie et de l'impossibilité de souscrire une assurance.
Le spectre d'un retour de l'inflation énergétique
Le choc actuel ravive les souvenirs de la crise de 2022, lorsque les prix du gaz européen avaient dépassé les 300 euros par mégawattheure après l'invasion de l'Ukraine par la Russie. Les niveaux actuels restent très éloignés de ces records, mais la dynamique inquiète : l'Europe digère encore le choc inflationniste qui avait contraint la Banque centrale européenne à son cycle de resserrement le plus agressif depuis la crise financière mondiale.
Une nouvelle flambée des coûts énergétiques risque de compromettre la tendance fragile à la désinflation qui commençait tout juste à s'installer. L'inflation dans la zone euro, revenue autour de 2 % ces derniers mois, pourrait être relancée par la hausse des factures de gaz et d'électricité pour les ménages et les entreprises. La prochaine réunion du Conseil des gouverneurs de la BCE, prévue le 19 mars 2026, se déroulera dans un contexte radicalement transformé par rapport aux anticipations de statu quo qui prévalaient encore la semaine dernière.
Le marché pétrolier sous tension parallèle
Les cours du pétrole subissent une pression comparable. Le Brent a progressé d'environ 8 à 10 % pour dépasser les 80 dollars le baril, sa plus forte hausse en quatre ans. Le brut américain WTI s'est échangé 7,6 % plus haut à 72,12 dollars. L'or, valeur refuge par excellence, a bondi au-dessus de 5 400 dollars l'once, atteignant brièvement 5 406 dollars, soit un gain de près de 5 % sur sept jours. L'argent a progressé de 2,05 % pour s'établir à 95,8 dollars l'once.
Citigroup estime dans son scénario central que le Brent devrait évoluer entre 80 et 90 dollars au cours de la semaine à venir. Goldman Sachs évalue la prime de risque géopolitique intégrée dans les cours actuels à 18 dollars par baril. JPMorgan et Barclays avertissent que les prix pourraient atteindre 100 à 130 dollars le baril en cas de perturbation prolongée des approvisionnements.
Conséquences pour les épargnants et investisseurs français
Pour les ménages français, la crise soulève plusieurs enjeux immédiats. Les prix régulés du gaz, indexés partiellement sur les marchés de gros, pourraient connaître une réévaluation lors de la prochaine révision tarifaire si les tensions persistent. Les contrats d'énergie à prix de marché sont d'ores et déjà exposés à la volatilité accrue.
Sur les marchés financiers, les actions du secteur énergétique européen ont fortement progressé. Les valeurs pétrolières et gazières bénéficient mécaniquement de la hausse des cours, tandis que les secteurs énergivores (industrie, chimie, transport aérien) subissent une pression baissière. Les compagnies aériennes européennes ont particulièrement souffert : Lufthansa et TUI ont chuté d'environ 12 % en préouverture. United Airlines a perdu plus de 6 %, American et Delta plus de 5 % chacune.
Les investisseurs se repositionnent massivement vers les actifs refuges. L'or, les obligations souveraines et le franc suisse captent des flux importants. Cette rotation sectorielle rappelle les mouvements observés lors de l'invasion de l'Ukraine, mais dans un contexte de valorisations boursières plus élevées et de marges de manœuvre monétaire plus limitées pour la BCE.
Ce qu'il faut surveiller dans les prochains jours
Plusieurs indicateurs seront déterminants pour évaluer l'ampleur et la durée de cette crise. La réouverture ou non du détroit d'Ormuz constitue le facteur clé : tant que le transit maritime reste interrompu, la pression sur les prix restera maximale. L'évaluation des dommages aux installations de QatarEnergy à Ras Laffan déterminera le délai de reprise de la production de GNL.
La réponse diplomatique internationale, et notamment la position de la France, premier partenaire commercial européen du Qatar dans le domaine du GNL, sera scrutée avec attention. Les décisions des compagnies maritimes sur la reprise de leurs opérations dépendront de la disponibilité d'une couverture d'assurance et de la situation sécuritaire dans la zone.
Enfin, les données sur l'évolution des stocks de gaz européens au cours des prochaines semaines permettront de mesurer la capacité du continent à absorber ce choc sans compromettre la sécurité d'approvisionnement pour l'hiver 2026 à 2027.