Les États Unis viennent de franchir un nouveau seuil dans la guerre commerciale mondiale. Ce 4 mars 2026, les droits de douane imposés par l'administration Trump sous l'autorité de l'International Emergency Economic Powers Act (IEEPA) sont officiellement entrés en vigueur : 25 % sur l'ensemble des importations canadiennes et 10 % supplémentaires sur les produits chinois, portant le taux total IEEPA sur la Chine à 20 %. Ces mesures s'ajoutent aux tarifs de 15 % instaurés le 24 février sous la Section 122 du Trade Act de 1974, après que la Cour suprême a invalidé l'usage de l'IEEPA à des fins tarifaires le 20 février.
Une triple escalade tarifaire sans précédent
La chronologie des dernières semaines illustre l'ampleur de l'accélération protectionniste. Le 20 février, la Cour suprême des États Unis a jugé, par 6 voix contre 3 sous la plume du juge en chef Roberts, que le président ne pouvait pas utiliser l'IEEPA pour imposer des droits de douane. Quelques heures après ce revers juridique, Donald Trump a annoncé un tarif global temporaire de 10 % sous la Section 122, relevé dès le lendemain à 15 %, soit le plafond autorisé par cette disposition législative.
Le 27 février, l'administration a confirmé l'entrée en vigueur, le 4 mars, de tarifs supplémentaires spécifiques : 25 % sur le Canada (avec un taux réduit de 10 % pour les ressources énergétiques) et 10 % additionnels sur la Chine. Selon la Tax Foundation, ces mesures constituent la plus forte hausse fiscale en pourcentage du PIB américain depuis 1993.
Les recettes douanières atteignent désormais environ 30 milliards de dollars par mois, soit quatre fois le niveau observé avant l'ère Trump. En janvier 2026, les droits de douane représentaient plus de 5 % des recettes totales du gouvernement fédéral.
Représailles immédiates de Pékin et d'Ottawa
La riposte n'a pas tardé. Pékin a annoncé des tarifs de représailles de 10 % à 15 % sur une série de produits agricoles américains : poulet, blé, maïs et coton (à 15 %), ainsi que sorgho, soja, porc, bœuf, produits aquatiques, fruits, légumes et produits laitiers (à 10 %). Ces mesures frappent au cœur des États ruraux américains, traditionnellement favorables à Trump.
Du côté canadien, le Premier ministre Mark Carney a réaffirmé la position d'Ottawa en déclarant : « Nous sommes prêts à engager des négociations globales avec les États Unis, à condition que le Canada soit traité avec le respect dû à une nation souveraine. » Le Canada a imposé des droits de 25 % sur 30 milliards de dollars canadiens de produits américains, ciblant notamment les spiritueux, les légumes, les vêtements, les chaussures et les parfums.
Carney a également précisé que le Canada ne poursuivrait pas d'accord de libre échange avec la Chine, répondant ainsi à la menace de Trump d'imposer des tarifs de 100 % si Ottawa concluait un tel accord. La stratégie canadienne s'oriente plutôt vers une diversification commerciale, avec des pourparlers engagés avec l'Inde, l'Australie et le Japon.
L'Europe et la France en première ligne
L'Union européenne n'échappe pas à cette spirale protectionniste. Les tarifs de 15 % sous la Section 122 s'appliquent à l'ensemble des pays, Europe comprise. Le Parlement européen a voté un dispositif de rétorsion portant sur 93 milliards d'euros de produits américains, tandis que Bruxelles dispose de ce que les diplomates européens appellent le « bazooka commercial » : un mécanisme capable de restreindre l'accès des entreprises américaines au marché unique de 450 millions de consommateurs.
La France se trouve particulièrement exposée. Selon une étude du département des statistiques de la douane française, plus de 82 % des exportations françaises vers les États Unis, évaluées à 48,5 milliards d'euros en 2024, sont désormais taxées à hauteur de 10 % au minimum. L'addition représente environ 4,5 milliards d'euros de taxes supplémentaires par an.
Trois secteurs concentrent l'essentiel de la vulnérabilité française. L'aéronautique, avec 9,7 milliards d'euros d'exportations vers les États Unis en 2024, voit ses géants Airbus, Safran et Thalès directement menacés. Le secteur des vins et spiritueux (4 milliards d'euros d'exportations) a déjà subi un effondrement : les expéditions ont chuté de 30 % en glissement annuel dès juillet 2025, puis de 47 % en août et de 40 % en septembre. Enfin, les produits de luxe, représentant 6,5 milliards d'euros, subissent la pression combinée des tarifs et du ralentissement de la consommation mondiale.
Un risque de stagflation qui inquiète les économistes
Les conséquences macroéconomiques se précisent. Selon la Tax Foundation, les tarifs Trump représentent en moyenne une hausse fiscale de 1 500 dollars par ménage américain en 2026. Les ménages les plus modestes supportent une charge disproportionnée, estimée entre 900 et 1 100 dollars.
Morningstar a relevé ses prévisions d'inflation PCE à 3,2 % pour 2026, soit 1,3 point de pourcentage de plus que le scénario sans tarifs. Goldman Sachs estime que le régime tarifaire actuel augmentera l'inflation de 1 point entre le second semestre 2025 et le premier semestre 2026. Le spectre de la stagflation, cette combinaison toxique de croissance faible et d'inflation élevée, est désormais au centre des préoccupations.
La probabilité d'une récession aux États Unis dans les 12 prochains mois oscille entre 30 % (RSM) et 50 % (estimations les plus pessimistes). Le secteur manufacturier américain a déjà perdu 108 000 emplois en 2025, et le moral des industriels reste au plus bas. Une étude de Harvard confirme que la quasi totalité du coût des tarifs est absorbée par les importateurs américains, qui le répercutent soit sur leurs marges, soit sur les prix de vente aux consommateurs.
La BCE face à un dilemme monétaire
En zone euro, la Banque centrale européenne a revu à la baisse ses projections de croissance à 1,2 % pour 2026 et 1,3 % pour 2027. La présidente Christine Lagarde a averti que « les risques pour la croissance économique restent orientés à la baisse » et que les tarifs pourraient augmenter l'inflation européenne de 0,5 point de pourcentage.
La BCE se trouve confrontée à un arbitrage délicat. D'un côté, le ralentissement de la croissance plaiderait pour un assouplissement monétaire. De l'autre, la pression inflationniste importée via la hausse des coûts énergétiques et des perturbations des chaînes d'approvisionnement milite pour le maintien des taux. L'institution a opté pour une approche fondée sur les données, avec des décisions prises réunion par réunion.
Les marchés sous tension : or, pétrole et actions en turbulence
Les marchés financiers reflètent cette incertitude généralisée. L'or a atteint un record intraday de 5 419 dollars l'once le 3 mars, porté simultanément par les tensions géopolitiques au Moyen Orient et la crainte d'un retour de l'inflation. Phénomène inhabituel : les rendements du Trésor américain à 10 ans ont bondi à 4,107 %, progressant de concert avec l'or, un mouvement que les analystes qualifient de « grande divergence » signalant que les investisseurs ne considèrent plus les obligations souveraines comme un refuge contre l'inflation.
Le pétrole Brent s'est établi autour de 83,50 dollars le baril, en hausse de 2,5 %, alimenté par l'instabilité au détroit d'Ormuz. Le S&P 500 a reculé de 0,94 % à 6 816,63 points, le Dow Jones a cédé 403,51 points (soit 0,83 %) et le Nasdaq Composite a perdu 1,02 %. En Asie, le KOSPI sud coréen a plongé de 12,1 %, signant la pire baisse en deux jours depuis 2008.
Quels scénarios pour les investisseurs et les épargnants ?
Pour les épargnants français, cette escalade commerciale impose une vigilance accrue sur plusieurs fronts. Les entreprises exportatrices du CAC 40, notamment dans l'aéronautique et le luxe, subissent une pression directe sur leurs marges et leurs revenus américains. La balance commerciale française avec les États Unis, déjà déficitaire de 4,2 milliards d'euros en 2024, risque de se dégrader davantage.
Les allocations en obligations souveraines méritent un réexamen à la lumière du risque inflationniste accru. L'or continue de jouer son rôle de valeur refuge, mais sa progression rapide (de 5 230 à 5 419 dollars l'once en quelques jours) appelle à la prudence. La diversification géographique des portefeuilles, vers l'Asie hors Chine ou les marchés émergents moins exposés aux tarifs, constitue une piste que plusieurs gérants de fonds explorent activement.
Les exemptions accordées par Washington (automobiles jusqu'au 2 avril, biens conformes à l'USMCA) laissent entrevoir la possibilité de négociations. La Section 122 limite par ailleurs la durée des tarifs à 150 jours (expiration prévue le 24 juillet 2026), sauf prorogation législative. Les investisseurs doivent surveiller attentivement les prochaines étapes : les procédures d'enquête sous les Sections 232 et 301, qui pourraient pérenniser certains tarifs au delà de cette échéance.