L'inflation française a brutalement décéléré en janvier 2026, atteignant 0,3 % sur un an selon les données définitives publiées par l'INSEE. Ce chiffre, au plus bas depuis décembre 2020, place la France dans une situation singulière au sein de la zone euro, où l'inflation moyenne s'établit à 1,7 %. Cette divergence soulève une question centrale pour les épargnants et les finances publiques : la quasi absence d'inflation est elle une aubaine ou un danger ?
Les chiffres clés : un ralentissement généralisé des prix
En janvier 2026, l'indice des prix à la consommation a reculé de 0,3 % sur un mois, après une hausse de 0,1 % en décembre 2025. Sur un an, la progression de 0,3 % contraste fortement avec les 0,8 % enregistrés en décembre. L'inflation sous jacente, qui exclut les éléments les plus volatils, s'établit à 0,7 %, en repli marqué par rapport aux 1,1 % de décembre.
Le détail par composante révèle un recul généralisé. Les prix de l'énergie chutent de 7,6 % sur un an, accentuant leur baisse par rapport à décembre (6,8 %). Les produits manufacturés reculent de 1,2 %, contre 0,4 % le mois précédent, un mouvement amplifié par les soldes d'hiver dans l'habillement et les chaussures (10,2 % de baisse mensuelle). Les services, qui représentent la composante la plus rigide, ralentissent à +1,7 % après +2,1 %. Seule l'alimentation accélère légèrement, à +1,9 % contre +1,7 %, portée par les produits frais.
La France, lanterne verte de la zone euro
Avec une inflation harmonisée de 0,4 %, la France affiche le taux le plus bas de la zone euro. L'Italie suit à 1,0 %, puis l'Allemagne à 2,1 %, tandis que la Slovaquie atteint 4,2 %. L'écart avec la moyenne européenne (1,7 %) n'a jamais été aussi prononcé depuis la création de l'euro.
Cette situation résulte de plusieurs facteurs spécifiques à la France. La baisse de 15 % des tarifs réglementés du gaz intervenue en février 2025 continue de peser sur les prix de l'énergie. Le recul des prix de l'électricité, en baisse de 14,6 % sur un an, amplifie le phénomène. Par ailleurs, la modération salariale française, combinée à une demande intérieure atone, freine la transmission des coûts aux prix de détail.
Villeroy de Galhau : « une bonne nouvelle pour la compétitivité »
Le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, a présenté le 6 février sur BFM Business une lecture résolument positive de cette situation. « L'inflation plus basse en France est bonne pour notre compétitivité », a t il affirmé, soulignant que « depuis 2019, la France a regagné 10 % de compétitivité par rapport à l'Allemagne » en termes de coûts unitaires du travail.
Le gouverneur identifie deux bénéfices principaux. « La première, c'est du pouvoir d'achat », a t il déclaré, avant d'ajouter que « cette inflation plus basse peut s'accompagner d'une modération salariale, ce qui est bon pour notre compétitivité ». Interrogé sur un éventuel risque de déflation, il a écarté cette hypothèse : « Non, tant qu'on est proche de 2 % pour l'inflation de la zone euro. »
Le 18 février, devant la commission des finances de l'Assemblée nationale, Villeroy de Galhau a toutefois révisé à la baisse sa prévision d'inflation pour 2026, l'estimant désormais à « un peu plus de 1 % », contre 1,3 % anticipé en décembre. Il a qualifié ce niveau de « globalement une bonne nouvelle pour notre pays ».
Le revers de la médaille : un piège pour les finances publiques
Si la faible inflation profite au pouvoir d'achat, elle représente un défi majeur pour les finances publiques françaises. Comme le souligne une analyse de l'institut ING, l'inflation basse pèse directement sur les recettes fiscales, dont une large part est indexée sur l'activité nominale. Avec une croissance réelle estimée à 1 % et une inflation limitée, la croissance nominale du PIB ne dépasserait guère 2 % en 2026, un niveau insuffisant pour réduire significativement le ratio de dette.
La Cour des comptes a alerté en début d'année sur la fragilité de la trajectoire budgétaire. Le déficit public s'est établi à 5,4 % du PIB en 2025, le plus élevé de la zone euro. L'objectif de 5 % pour 2026 repose sur 12 milliards d'euros de prélèvements supplémentaires et 11 milliards d'économies. Mais « une inflation plus faible que prévu » figure parmi les risques identifiés pour la réalisation de cet objectif.
La charge d'intérêts de la dette illustre l'ampleur du défi. Elle a atteint 65 milliards d'euros en 2025, en hausse de 5 milliards sur un an, et devrait grimper à 74 milliards en 2026. La Cour des comptes prévoit qu'elle dépassera 100 milliards d'euros annuels d'ici 2029, contraignant de plus en plus les marges de manœuvre budgétaires.
Impact direct sur l'épargne des Français
La chute de l'inflation a des conséquences concrètes sur l'épargne réglementée. Le taux du Livret A est passé de 3 % en janvier 2025 à 1,5 % depuis le 1er février 2026, une division par deux en l'espace d'un an. Pour un livret détenu au plafond de 22 950 euros, la perte annuelle d'intérêts s'élève à environ 69 euros par rapport au taux précédent de 1,7 %.
Toutefois, avec un rendement de 1,5 % pour une inflation de 0,3 %, le rendement réel du Livret A redevient nettement positif, à environ 1,2 %. Une situation paradoxale : les épargnants perçoivent moins d'intérêts en valeur absolue, mais leur pouvoir d'achat est mieux préservé qu'à l'époque où le taux était plus élevé mais l'inflation aussi.
Du côté de l'assurance vie, les fonds en euros affichent leur meilleur rendement depuis 2014, avec une moyenne estimée à 2,65 % net de frais de gestion pour 2025. Le rendement réel s'établit ainsi autour de 1,75 %, un niveau attractif dans un environnement de prix stables. Les perspectives pour 2026 tablent sur des rendements compris entre 2,4 % et 2,8 %.
Les retraités voient quant à eux leurs pensions de base revalorisées de 0,9 % au 1er janvier 2026, un taux calé sur l'inflation moyenne de 2025. Si ce niveau dépasse l'inflation actuelle, il reste bien inférieur aux revalorisations de 2023 et 2024, quand l'inflation dépassait 4 %.
BCE : entre statu quo et tentation d'une nouvelle baisse
La Banque centrale européenne a maintenu ses taux directeurs inchangés lors de sa réunion du 5 février, avec un taux de dépôt à 2,00 %. Mais la divergence croissante des taux d'inflation au sein de la zone euro complique la conduite de la politique monétaire.
Joe Nellis, professeur à la MHA, observe que « la faiblesse de la croissance économique ces dernières années a pesé sur la demande, contribuant à faire baisser l'inflation », ajoutant que cette tendance « n'est pas nécessairement une cause de célébration ». Roman Ziruk, analyste senior chez Ebury, note que « l'appréciation rapide de l'euro réduit les prix des importations de manière significative tout en pénalisant la compétitivité à l'exportation ».
Bank of America anticipe une baisse de 25 points de base du taux de dépôt en mars 2026, qui constituerait la dernière du cycle d'assouplissement. Environ 85 % des économistes interrogés par Reuters estiment que la BCE maintiendra ensuite ses taux inchangés pour le reste de l'année 2026. La prochaine réunion du 19 mars, accompagnée de nouvelles projections macroéconomiques, sera déterminante.
Ce qu'il faut surveiller dans les prochaines semaines
Plusieurs indicateurs permettront de préciser la trajectoire de l'inflation française et ses conséquences. La publication de l'indice des prix de février par l'INSEE, attendue mi mars, confirmera ou infirmera la tendance baissière. La réunion de la BCE du 19 mars, avec la mise à jour des projections d'inflation (actuellement à 1,9 % pour 2026 et 1,8 % pour 2027), pourrait déclencher une nouvelle baisse des taux si les prévisions sont révisées à la baisse.
Sur le plan budgétaire, l'exécution du budget 2026 au premier trimestre donnera une première indication de l'impact de la faible inflation sur les recettes. Les investisseurs surveilleront également l'écart de taux entre la dette française et la dette allemande (spread OAT Bund), indicateur clé de la confiance des marchés dans la soutenabilité des finances publiques.
Pour les épargnants, la question centrale reste celle de l'allocation entre Livret A, fonds en euros et placements plus dynamiques. Dans un environnement de rendements réels positifs mais de taux nominaux en baisse, la diversification et l'horizon de placement deviennent des paramètres encore plus déterminants.