Contexte et enjeux
Les consommateurs américains n'ont pas été aussi pessimistes depuis plus d'une décennie. L'indice de confiance des consommateurs du Conference Board, publié fin janvier, a chuté de 9,7 points pour s'établir à 84,5, son plus bas niveau depuis 2014. Ce plongeon, bien supérieur aux prévisions des analystes de Reuters qui tablaient sur 90,9, a pris les marchés par surprise et relancé le débat sur le risque de récession aux États-Unis.
Cette publication intervient dans un contexte de tensions commerciales exacerbées, alors que les droits de douane de 15 % imposés par l'administration Trump sous la Section 122 du Trade Act entrent en vigueur ce 24 février 2026. Le taux tarifaire effectif américain est passé de 2,1 % à 11,7 % en l'espace de quelques mois, un bouleversement sans précédent pour la première économie mondiale.
Les faits clés
L'ampleur du recul de la confiance des consommateurs frappe par sa soudaineté. Les cinq composantes de l'indice se sont détériorées simultanément, un phénomène rare qui traduit une inquiétude généralisée.
- Indice de situation actuelle : 113,7 points, en baisse de 9,9 points. L'appréciation nette des conditions économiques actuelles est tombée à +0,1 %, un niveau à peine positif.
- Indice des anticipations : 65,1 points, en recul de 9,5 points. Ce chiffre se situe bien en dessous du seuil critique de 80 qui a historiquement précédé les récessions dans un délai de six à douze mois.
- Emploi : la proportion de consommateurs estimant que les emplois sont « abondants » a chuté à 23,9 %, contre 27,5 % en décembre. Seuls 13,9 % anticipent davantage d'offres d'emploi dans six mois, contre 17,4 % le mois précédent.
Dana M. Peterson, économiste en chef du Conference Board, résume la situation sans ambiguïté : « La confiance s'est effondrée en janvier, les inquiétudes des consommateurs concernant à la fois la situation actuelle et les perspectives d'avenir se sont approfondies. Les cinq composantes de l'indice se sont détériorées. »
Analyse approfondie : le spectre de la stagflation
Ce qui préoccupe les économistes, c'est la concomitance inédite de deux signaux contradictoires. D'un côté, l'inquiétude concernant l'inflation reste élevée : 46 % des consommateurs interrogés par l'Université du Michigan citent spontanément la hausse des prix comme un frein à leurs finances personnelles, un taux supérieur à 40 % depuis sept mois consécutifs. De l'autre, le marché de l'emploi se dégrade progressivement, avec un taux de chômage passé de 4,1 % à 4,4 % au cours de l'année 2025.
Selon KPMG, « l'inquiétude concernant à la fois l'inflation et le marché du travail progresse simultanément pour la première fois depuis les années 1970 ». Ce parallèle avec la stagflation des années 1970 n'est pas anodin. Goldman Sachs estime que le régime tarifaire actuel augmentera l'inflation de 1 point de pourcentage entre le second semestre 2025 et le premier semestre 2026. KPMG prévoit un pic du taux PCE sous-jacent à 2,7 % en 2026.
Dans le même temps, la consommation des ménages, pilier de l'économie américaine, devrait ralentir à 1,6 % en 2026, contre 2,6 % en 2025, selon les projections de Deloitte. Un chiffre qui masque une fracture sociale grandissante : les 20 % de ménages les plus aisés représentent désormais un record de 57 % des dépenses de consommation, tandis que les 80 % restants « peinent à joindre les deux bouts », selon le rapport de KPMG.
La Réserve fédérale prise en étau
La situation place la Réserve fédérale dans un dilemme politique majeur. Les marchés anticipent seulement deux baisses de taux de 25 points de base en 2026, qui ramèneraient les taux directeurs dans une fourchette de 2,75 % à 3,00 %, leur plus bas niveau depuis septembre 2022. Mais la banque centrale fait face à un arbitrage délicat entre soutenir la croissance et contenir l'inflation, deux objectifs désormais contradictoires.
Le mandat du président Jerome Powell expire en mai 2026, ajoutant une incertitude institutionnelle au tableau déjà complexe. Si le marché de l'emploi continue de se détériorer alors que l'inflation reste au-dessus de l'objectif de 2 %, la Fed pourrait se retrouver paralysée, incapable d'agir dans un sens comme dans l'autre sans aggraver un des deux problèmes.
Perspectives d'experts : un optimisme mesuré côté européen
Du côté européen, le ton est prudemment rassurant. Lors d'une interview accordée à CBS le 22 février 2026, Christine Lagarde, présidente de la Banque centrale européenne, a dressé un portrait contrasté : « L'inflation est à l'objectif, la croissance est correcte, pas brillante, mais résiliente à 1,5 %, et le chômage est à son plus bas niveau historique. »
La BCE a maintenu ses taux directeurs à 2 % pour la cinquième réunion consécutive. L'analyse interne de la BCE montre que l'impact des droits de douane américains sur la zone euro se traduit principalement par un choc de demande : les exportations de la zone euro vers les États-Unis ont déjà reculé de 6,5 % sur un an, et la production des secteurs en aval (automobile, machines, pharmacie) a diminué d'environ 0,3 % en moyenne.
« L'essentiel [du coût des droits de douane] a été supporté par les importateurs américains et, en fin de compte, par les consommateurs américains », a souligné Christine Lagarde.
Pour la zone euro, la BCE conclut que la baisse de la demande provoquée par les droits de douane l'emporte sur les effets inflationnistes liés à l'offre, créant une pression baissière nette sur les prix. Un scénario qui pourrait justifier de futures baisses de taux de la BCE si la situation se détériore.
Implications pour les investisseurs et les épargnants français
Pour les investisseurs français, cette situation appelle une vigilance accrue. Le CAC 40, qui a clôturé la semaine à 8 515,90 points en hausse de 2,46 %, fait preuve de résilience, mais reste sensible aux secousses venues de Wall Street. Les analystes de Bank of America estiment que les actions européennes pourraient pâtir de la faiblesse de l'emploi américain.
Plusieurs stratégies méritent l'attention dans ce contexte :
- Valeurs défensives : les secteurs de la distribution à bas prix et des biens de consommation essentiels ont historiquement mieux résisté aux phases de ralentissement économique.
- Or et actifs refuges : le métal jaune a dépassé les 5 158 dollars l'once, porté par les achats des banques centrales et les craintes de stagflation. J.P. Morgan anticipe un prix moyen de 5 055 dollars au dernier trimestre 2026.
- Diversification géographique : la zone euro, perçue comme un « îlot de stabilité » par les investisseurs internationaux, pourrait attirer des flux en cas de récession américaine.
- Prudence sur la consommation discrétionnaire américaine : les secteurs sensibles aux droits de douane (automobile, technologie grand public) font face à des vents contraires significatifs.
Ce qu'il faut surveiller
La publication de l'indice de confiance du Conference Board pour février 2026, prévue ce 24 février, est le prochain test décisif. Le consensus des analystes table sur un rebond modeste à 87,6, mais toute surprise négative pourrait raviver les craintes de récession. Voici les indicateurs à suivre de près dans les semaines à venir :
- Indice de confiance du Conference Board (février) : un maintien sous le seuil de 80 pour l'indice des anticipations confirmerait le signal de récession.
- Rapport sur l'emploi de mars : la création d'emplois a ralenti à environ 50 000 postes par mois, un rythme insuffisant pour absorber la croissance démographique.
- Inflation PCE sous-jacente : un dépassement du pic projeté de 2,7 % compliquerait encore la tâche de la Fed.
- Négociations commerciales UE/États-Unis : le vote du Parlement européen sur l'accord commercial, reporté au 4 mars, donnera le ton de la relation transatlantique.
Conclusion
L'effondrement de la confiance des consommateurs américains constitue un signal d'alerte que les investisseurs ne peuvent ignorer. Si l'indicateur des anticipations reste durablement sous le seuil de 80, la probabilité d'une récession dans les douze prochains mois augmente significativement. Pour autant, le tableau n'est pas uniformément sombre : le PIB américain a encore progressé de 4,4 % au quatrième trimestre 2025, et la zone euro fait preuve d'une résilience inattendue.
La clé réside dans la capacité des autorités monétaires et politiques à restaurer la visibilité dont les acteurs économiques ont besoin. Comme l'a souligné Christine Lagarde, « il est d'une importance cruciale que tous les acteurs du commerce aient de la clarté sur l'avenir ». Dans un monde où les règles du jeu commercial changent à un rythme sans précédent, cette clarté est devenue la ressource la plus rare et la plus précieuse.