Des résultats solides, des chutes vertigineuses
Le 23 avril 2026 restera une journée de référence pour comprendre la recomposition du secteur technologique mondial. IBM a publié un chiffre d'affaires de 15,92 milliards de dollars au premier trimestre, en hausse de 9 % sur un an, dépassant le consensus de 15,62 milliards. Le bénéfice par action ajusté a atteint 1,91 dollar, contre 1,81 dollar attendu. ServiceNow a de son côté enregistré une croissance de ses revenus d'abonnement de 19 % en devises constantes, à 3,671 milliards de dollars, et a relevé ses prévisions annuelles de 205 millions de dollars supplémentaires.
Ces chiffres, solides en toute autre circonstance, n'ont pas suffi. L'action IBM a clôturé en recul de 10,3 %, tandis que ServiceNow a subi sa pire séance historique avec une chute de 17,75 %. L'onde de choc s'est propagée à l'ensemble du secteur : Microsoft a cédé 2,7 %, Adobe 3 %, Salesforce 4,5 %, Oracle 3 %, Intuit 6,2 %, Datadog 3,6 %.
Texas Instruments : l'autre face du même phénomène
À rebours de cette débâcle logicielle, Texas Instruments a bondi de 16 % pour atteindre un record historique. Le fabricant de semi-conducteurs analogiques a publié un chiffre d'affaires de 4,83 milliards de dollars au premier trimestre, en progression de 19 % sur un an. Ses revenus liés aux centres de données ont augmenté de 90 % sur la même période, et le segment industriel de 30 %. Le bénéfice par action dilué a atteint 1,68 dollar, en hausse de 31 %.
Cette performance a entraîné dans son sillage l'ensemble des fabricants de semi-conducteurs analogiques : ON Semiconductor a gagné 9,88 %, Microchip Technology 9,92 %, NXP Semiconductors 6,82 %, Analog Devices 5,89 %. L'indice Philadelphia SE Semiconductor a progressé de 2 % supplémentaires pour atteindre de nouveaux records. En 2026, l'ETF iShares Semiconductor affiche désormais une performance de 43 %, contre un recul de 16 % pour son équivalent logiciel.
Pourquoi les guidances conformes sont devenues insuffisantes
La logique de marché qui punit des entreprises ayant battu leurs estimations peut sembler paradoxale. Elle s'explique par la nature du sentiment qui domine actuellement le secteur logiciel. L'analyste Ben Reitzes l'a résumé sans ambages : « C'est le prix à payer pour être une valeur logicielle. Les investisseurs n'aiment pas les guidances simplement en ligne. » IBM a maintenu ses prévisions pour 2026 sans les relever, une pratique que son directeur financier a pourtant qualifiée de constante historique en premier trimestre. ServiceNow a relevé ses guidances, mais de façon jugée insuffisante par rapport à la dynamique du trimestre.
Les analystes de J.P. Morgan ont précisé le contexte : « Les investisseurs sont nerveux en raison des craintes de perturbation par l'intelligence artificielle et de la volatilité ambiante. » Dans cet environnement, publier de bons résultats ne suffit plus à convaincre un marché qui cherche des preuves de résilience structurelle face à une menace perçue comme existentielle.
La fracture IA : infrastructure contre logiciel traditionnel
La divergence observée ce 23 avril 2026 s'inscrit dans une tendance de fond qui s'est cristallisée depuis le début de l'année. Depuis septembre 2025, l'ETF IGV, qui suit les grandes valeurs logicielles, a perdu 30 % de sa valeur. Les multiples cours/bénéfices du secteur sont passés de 84,1 fois lors du pic de 2020-2022 à 22,7 fois en mars 2026, pour la première fois en dessous de la moyenne du S&P 500.
La cause profonde est structurelle. Les hyperscalers américains devraient dépenser collectivement plus de 470 milliards de dollars en infrastructure d'intelligence artificielle en 2026. Ces dépenses ne constituent pas une expansion nette des budgets informatiques globaux, en hausse de seulement 8 % environ. Elles cannibalisent les enveloppes traditionnellement réservées aux abonnements logiciels. Chaque dollar investi en infrastructure IA est un dollar qui ne finance pas un nouveau siège Salesforce, un module Workday supplémentaire ou une extension ServiceNow.
Le lancement par Anthropic de Claude Cowork en février 2026 a constitué un point de bascule symbolique pour les marchés. Ce produit, capable d'exécuter de façon autonome des flux de travail métier complexes sur plusieurs étapes, a confirmé la thèse selon laquelle la tarification par siège, modèle dominant du SaaS depuis 15 ans, pourrait se retrouver sous pression structurelle à mesure que les agents IA accomplissent des tâches jusqu'ici réservées aux utilisateurs humains.
Le Moyen-Orient s'invite dans les comptes de ServiceNow
ServiceNow a également dû faire face à un facteur géopolitique. L'entreprise a signalé un frein de 75 points de base sur la croissance de ses revenus d'abonnement, attribué aux retards de signature de plusieurs grands contrats sur site au Moyen-Orient, en raison du conflit régional. Le PDG William McDermott a néanmoins tenu à mettre en avant la performance globale : « Malgré le conflit, nous avons dépassé nos objectifs et relevé nos prévisions. »
La direction a précisé avoir intégré un « conservatisme accru » dans ses prévisions pour le reste de l'exercice, en raison de l'évolution incertaine de la situation au Moyen-Orient. ServiceNow a par ailleurs révisé à la hausse sa cible de revenus liés à l'intelligence artificielle pour 2026, de 1 milliard à 1,5 milliard de dollars, témoignant de la traction commerciale réelle de ses offres IA.
IBM : la force de l'infrastructure, la faiblesse du logiciel
Chez IBM, la structure même des résultats révèle la tension à l'oeuvre. Le segment infrastructure a progressé de 15 % sur un an, porté notamment par une hausse de 51 % des revenus matériels de mainframes IBM Z. Le consulting n'a avancé que de 4 % (1 % à taux constant), signe de la pression sur les grandes entreprises de services informatiques. Le logiciel, censé incarner l'avenir d'IBM après la cession de son activité infrastructure historique, n'a progressé que de 11 % (8 % à taux constant), soit un rythme que le marché juge insuffisant au regard des valorisations du secteur.
IBM a finalisé l'acquisition de Confluent, spécialiste des flux de données, pour 11 milliards de dollars. Les revenus liés à l'IA dans le segment logiciel ont dépassé 1,5 milliard de dollars, en hausse de plus de 40 % sur un an. Ces signaux positifs n'ont pas compensé le manque perçu d'ambition dans les prévisions annuelles, maintenues à une croissance supérieure à 5 % en devises constantes.
Perspectives des analystes : panique irrationnelle ou disruption réelle ?
Les avis des analystes divergent sur la portée réelle de la menace IA pour le logiciel d'entreprise. UBS Global Wealth Management a formulé une position nuancée : « Une perturbation généralisée des logiciels est davantage un scénario à long terme qu'un risque immédiat, surtout pour les fournisseurs d'entreprise critiques aux relations clients établies. » La même firme a toutefois identifié le défi central : « Il s'agit de passer de simplement avoir une histoire d'IA à prouver qu'elle peut soutenir des produits, des flux de travail et des rendements. »
Chez Barclays, l'analyste Raimo Lenschow a maintenu une note surperformance sur ServiceNow, estimant que les difficultés macro sont « sans lien avec la thèse d'investissement » et que la profonde intégration de ServiceNow dans les systèmes informatiques de ses clients la positionne favorablement dans l'ère de l'IA. Chez Truist, l'analyste Miller Jump a souligné que 30 des 35 analystes couvrant ServiceNow maintiennent une recommandation à l'achat, avec un objectif de cours consensuel impliquant une hausse potentielle de plus de 65 % par rapport aux niveaux actuels.
La question n'est pas de savoir si la disruption aura lieu, mais à quel rythme et selon quelles modalités. Les entreprises dotées de ce que Jason Lemkin, fondateur de SaaStr, appelle des « systèmes de référence », c'est-à-dire celles qui possèdent la couche données et peuvent capturer les budgets IA plutôt que d'en être les victimes, semblent les mieux armées pour traverser cette transition.
Ce que cela signifie pour les épargnants français
Pour un investisseur français, cette journée du 23 avril 2026 offre plusieurs lectures pratiques. Les détenteurs d'ETF technologiques larges, qui combinent généralement des expositions aux semi-conducteurs et aux logiciels, doivent analyser leur répartition sectorielle avec attention. En 2026, la performance d'un ETF technologique dépend de manière croissante de son biais vers l'infrastructure physique de l'IA ou vers les abonnements logiciels traditionnels.
Sur les marchés français, le CAC 40 a progressé de 0,87 % ce 23 avril, porté notamment par la hausse de 14,44 % de STMicroelectronics, en résonance directe avec la dynamique des semi-conducteurs observée outre-Atlantique. L'action STMicro affiche désormais une progression de 91 % depuis le début de l'année 2026. Les valeurs logicielles européennes cotées, en particulier SAP et Dassault Systèmes, devront démontrer lors de leurs prochaines publications que leur intégration à l'IA leur permet de se distinguer du lot.
La leçon à retenir est que dans un secteur en mutation rapide, la robustesse des résultats passés ne suffit plus à protéger les valorisations. Ce sont désormais les preuves tangibles de la capacité à capturer les budgets IA, qu'il s'agisse de revenus directs ou de fidélisation renforcée, qui déterminent si une valeur technologique appartient au camp des gagnants ou des perdants de cette transition.
Sources
- Reuters via Investing.com, 23 avril 2026
- CNBC, « Software stocks plunge on ServiceNow, IBM results as AI fears escalate », 23 avril 2026
- Yahoo Finance Markets, « AI deepens US tech divide », 23 avril 2026
- Benzinga, IBM Q1 2026 earnings details, 22 avril 2026
- ServiceNow Newsroom, Q1 2026 Financial Results, 22 avril 2026
- Yahoo Finance, ServiceNow Q1 2026 earnings highlights, 22 avril 2026
- GuruFocus, Texas Instruments Q1 2026 earnings highlights, 22 avril 2026
- CNBC, Texas Instruments stock soars on Q1 earnings, 23 avril 2026
- The Motley Fool, IBM and ServiceNow analysis, 23 avril 2026
- SaaStr, « The 2026 SaaS Crash : It's Not What You Think », avril 2026
- Fortune, AI SaaS enterprise software analysis, 17 avril 2026
- MoneyVox, journal de la bourse du 23 avril 2026