Une lettre d'avertissement officielle adressée au PDG d'Apple
Le président de la Federal Trade Commission (FTC), Andrew Ferguson, a envoyé le 11 février 2026 une lettre d'avertissement formelle à Tim Cook, PDG d'Apple, au sujet de la curation des contenus dans l'application Apple News. La lettre fait état d'allégations selon lesquelles Apple News « promeut systématiquement des articles provenant de médias de gauche et supprime les articles de publications plus conservatrices ».
Cette initiative s'inscrit dans un contexte plus large de surveillance accrue des pratiques des plateformes technologiques en matière de curation de contenus par l'administration américaine. La FTC, autorité fédérale chargée de la protection des consommateurs et de la concurrence, invoque l'article 5 du FTC Act, qui interdit les « pratiques déloyales ou trompeuses », pour justifier son intervention.
L'étude du Media Research Center au coeur de l'affaire
Ferguson s'appuie principalement sur deux études menées par le Media Research Center (MRC), un groupe de surveillance conservateur. La première étude, réalisée entre le 3 et le 30 novembre 2025, a révélé qu'une seule publication de droite figurait parmi les 560 articles les mieux classés dans les éditions matinales d'Apple News. La seconde étude, portant sur la période du 1er au 31 janvier 2026, a analysé 620 articles et conclu qu'aucun média classé à droite n'apparaissait dans le top 20 des articles mis en avant.
Selon les données du MRC, 71 % des articles mis en avant provenaient de sources classées à gauche par la plateforme AllSides, un évaluateur indépendant de biais médiatiques. Les médias identifiés comme étant de droite par AllSides, notamment Fox News, le New York Post, le Daily Mail, Breitbart et The Gateway Pundit, étaient absents du flux d'actualités des utilisateurs.
Le cadre juridique invoqué par la FTC
Dans sa lettre, Ferguson précise les trois conditions sous lesquelles la curation d'Apple News pourrait constituer une violation du FTC Act. Premièrement, si la promotion ou la suppression d'articles est « incompatible avec les conditions générales d'utilisation » du service. Deuxièmement, si ces pratiques sont « contraires aux attentes raisonnables des consommateurs, de sorte que l'omission de divulguer le favoritisme idéologique constitue une omission matérielle ». Troisièmement, si ces pratiques « causent un préjudice substantiel que les consommateurs ne peuvent raisonnablement éviter et qui n'est pas compensé par des avantages pour les consommateurs ou la concurrence ».
Ferguson a toutefois nuancé sa position en déclarant que la FTC « n'est pas la police de la parole » et qu'elle « n'a pas l'autorité de contraindre Apple ou toute autre entreprise à prendre des positions affirmatives sur quelque sujet politique que ce soit, ni à organiser ses offres d'information conformément à une idéologie ou une autre ». Néanmoins, il a demandé à Apple de procéder à un « examen approfondi » de ses conditions d'utilisation et de « prendre des mesures correctives rapidement » si la curation d'articles ne correspond pas à ces conditions.
Le modèle de curation hybride d'Apple News en question
Apple News se distingue de ses concurrents par un modèle de curation hybride qui associe une équipe éditoriale humaine et des algorithmes de personnalisation. La section « Top Stories », la plus visible de l'application, est directement supervisée par une équipe d'une douzaine de rédacteurs aux États Unis, qui sélectionnent les articles en fonction de leur pertinence, de leur importance et de leur impact potentiel. Les éditeurs de presse soumettent leurs articles à Apple par courriel et via un canal Slack dédié.
En parallèle, la section « Trending Stories » repose sur des algorithmes d'apprentissage automatique qui analysent les habitudes de lecture de chaque utilisateur pour personnaliser le flux d'information. Ce double système de sélection, à la fois humain et algorithmique, constitue précisément l'objet des interrogations de la FTC, qui cherche à déterminer si les choix éditoriaux relèvent de la liberté éditoriale protégée ou d'une pratique commerciale potentiellement trompeuse.
Des critiques méthodologiques et constitutionnelles
L'étude du MRC suscite des réserves méthodologiques de la part de plusieurs observateurs. Certains analystes soulignent que plusieurs des médias classés à droite par le MRC ne publient pas directement sur la plateforme Apple News, ce qui rendrait leur absence du classement mécanique plutôt qu'idéologique. Joseph Coniglio, de l'Information Technology and Innovation Foundation, a également relevé que les conditions d'utilisation d'Apple contiennent des clauses de non garantie explicites qui protègent l'entreprise contre ce type de responsabilité juridique.
Sur le plan constitutionnel, la démarche de la FTC soulève des questions relatives au Premier Amendement de la Constitution américaine. En 2024, la Cour suprême des États Unis a réaffirmé que les plateformes technologiques bénéficient de la protection du Premier Amendement dans leurs décisions de modération et de curation de contenus. Des chercheurs de l'Université de New York (Center for Social Media and Politics) ont par ailleurs constaté peu de preuves d'un biais anticonsservateur systématique dans la distribution algorithmique de contenus.
Un précédent dans une stratégie réglementaire plus large
Cette lettre à Apple s'inscrit dans une série d'actions similaires menées par Ferguson depuis sa prise de fonctions à la tête de la FTC. En 2025, l'agence avait déjà adressé des mises en garde à Google concernant la curation de ses résultats de recherche et avait ouvert des enquêtes sur d'autres acteurs de l'écosystème médiatique numérique. Ferguson a également prononcé un discours au centre Stigler de l'Université de Chicago, dans lequel il a exposé sa théorie selon laquelle la « concentration accrue dans l'espace des médias sociaux peut affecter négativement le marché des idées ».
Pour les investisseurs, cette offensive réglementaire contre les géants technologiques mérite une attention particulière. Apple, dont la capitalisation boursière dépasse les 3 000 milliards de dollars, pourrait faire face à une pression réglementaire prolongée si la FTC décidait de transformer cette lettre d'avertissement en procédure formelle. Le titre Apple (AAPL) n'a pas réagi significativement à cette annonce, les marchés considérant pour l'instant cette démarche davantage comme un signal politique que comme une menace juridique concrète.
Apple n'a pas commenté publiquement la lettre de Ferguson au moment de la publication de cette analyse.
Sources