Un projet de loi historique suspendu par un désaccord sur les stablecoins
Le Digital Asset Market Clarity Act, communément appelé CLARITY Act, traverse une phase critique au Sénat américain. Adopté par la Chambre des représentants en juillet 2025 avec un vote bipartisan de 294 voix contre 134, ce texte devait établir le premier cadre réglementaire fédéral complet pour les actifs numériques aux États-Unis. Mais un désaccord fondamental sur les rendements des stablecoins a provoqué un blocage inattendu.
Le 15 janvier 2026, la Commission bancaire du Sénat a reporté indéfiniment le vote prévu sur le texte, après le retrait spectaculaire du soutien de Coinbase Global. Brian Armstrong, PDG de la plateforme, a déclaré que son entreprise « préférait l'absence de loi plutôt qu'une mauvaise loi », ouvrant une fracture profonde au sein de l'industrie crypto.
Le rendement des stablecoins au coeur du conflit
Le point de friction central porte sur une disposition qui interdirait aux plateformes d'échange de proposer des rendements ou des récompenses sur les soldes de stablecoins détenus par leurs utilisateurs. Pour Coinbase, ces récompenses représentent un pilier de son modèle économique : la plateforme partage les intérêts générés par les réserves adossées a l'USD Coin (USDC) et propose environ 3,5 % de rendement aux abonnés Coinbase One.
Le secteur bancaire traditionnel considère que ces rendements constituent une menace directe pour l'activité de dépôt, fondement du système bancaire américain. Lors de la dernière réunion a la Maison Blanche, les représentants bancaires ont présenté un document de principes appelant a une interdiction totale des rendements sur stablecoins, sans marge de négociation.
De son côté, le Digital Chamber, principal groupe de lobbying de l'industrie crypto, a proposé un compromis : renoncer aux rendements sur les soldes statiques de stablecoins tout en maintenant les récompenses liées aux transactions actives et a la fourniture de liquidité. Mais cette concession n'a pas suffi a débloquer les négociations.
Bessent dénonce les « nihilistes » de l'industrie crypto
Le secrétaire au Trésor Scott Bessent a pris une position ferme en faveur de l'adoption du texte. Lors de son audition devant la Commission bancaire du Sénat début février 2026, il a déclaré : « Il semble y avoir un groupe nihiliste dans l'industrie qui préfère l'absence de réglementation a cette très bonne réglementation. »
Bessent a souligné que l'industrie crypto ne peut pas progresser aux États-Unis sans ce cadre législatif, affirmant qu'il est « impossible d'avancer sans lui ». Il a fixé un objectif ambitieux : faire adopter le texte avant le printemps 2026, avant la fermeture de la fenêtre législative. Le secrétaire au Trésor a insisté sur le fait que « ce que nous observons sur le marché crypto ces derniers mois signifie plus que jamais que les États-Unis ont besoin d'une structure de marché, de clarté, et de faire passer ce texte ce printemps ».
Ce que prévoit le CLARITY Act
Le projet de loi établirait une répartition claire des compétences entre les deux principaux régulateurs financiers américains :
- La CFTC (Commodity Futures Trading Commission) obtiendrait la juridiction exclusive sur les marchés au comptant des « matières premières numériques », catégorie qui inclurait des actifs comme le Bitcoin et l'Ethereum. Elle superviserait les plateformes d'échange de matières premières numériques, les courtiers et les négociants.
- La SEC (Securities and Exchange Commission) conserverait l'autorité sur les « actifs de contrat d'investissement », c'est a dire les tokens dont la valeur dépend des efforts de gestion d'une entité centralisée et qui s'apparentent a des valeurs mobilières.
Le texte crée trois catégories d'actifs numériques : les matières premières numériques, les actifs de contrat d'investissement et les stablecoins de paiement autorisés. Il prévoit également une exemption d'enregistrement auprès de la SEC pour les offres de matières premières numériques sur des blockchains matures, plafonnée a 75 millions de dollars sur 12 mois.
Le Digital Commodity Intermediaries Act avance en parallèle
Pendant que la Commission bancaire reste dans l'impasse, la Commission de l'agriculture du Sénat a fait avancer le 29 janvier 2026 le Digital Commodity Intermediaries Act (DCIA), un texte complémentaire qui s'appuie sur le CLARITY Act. Adopté par un vote partisan, ce texte définirait juridiquement les « matières premières numériques » et établirait un régime réglementaire pour les intermédiaires de matières premières numériques au comptant sous la supervision de la CFTC.
La Maison Blanche en médiateur
L'administration Trump s'est engagée directement dans les négociations en convoquant des réunions a huis clos avec les représentants de l'industrie crypto et du secteur bancaire. La deuxième réunion, tenue début février 2026, n'a toutefois pas abouti au compromis espéré. Les sources proches des discussions qualifient la rencontre de « productive » sans qu'aucun accord concret n'ait émergé.
La Maison Blanche a fixé la fin du mois de février comme échéance pour parvenir a un accord sur le langage du texte concernant les rendements des stablecoins. Cette date est considérée comme déterminante pour les chances d'adoption du texte avant l'été.
Les enjeux pour l'Europe et les investisseurs français
L'issue de ce débat législatif américain aura des répercussions significatives sur les marchés mondiaux des actifs numériques. Si le CLARITY Act est adopté, il pourrait créer un cadre réglementaire plus attractif que le règlement MiCA européen, entré en vigueur en 2024, potentiellement attirant des entreprises crypto vers les États-Unis.
Pour les investisseurs français détenant des actifs numériques ou exposés au secteur crypto via des fonds spécialisés, la clarification du cadre américain représente un facteur de stabilisation majeur. La définition claire de ce qui relève de la CFTC ou de la SEC mettrait fin a des années d'incertitude juridique qui ont freiné le développement institutionnel du secteur.
En revanche, un échec législatif prolongé pourrait accentuer la volatilité sur les marchés crypto et retarder l'entrée d'investisseurs institutionnels américains, avec des effets en cascade sur les valorisations mondiales.
Perspectives : une fenêtre qui se referme
Le temps presse pour les partisans du CLARITY Act. La fenêtre législative du printemps 2026 est considérée comme la dernière opportunité réaliste d'adoption avant que les élections de mi-mandat de novembre ne monopolisent l'attention des législateurs. Si le texte n'est pas voté d'ici l'été, le prochain créneau pourrait ne pas se présenter avant 2027, voire plus tard.
Cody Carbone, PDG du Digital Chamber, a résumé la situation : « Si l'industrie crypto ne parvient pas a s'aligner et a s'unifier, nous sommes en très mauvaise posture. » La capacité des acteurs du secteur a surmonter leurs divergences sur la question des rendements des stablecoins déterminera si les États-Unis adoptent enfin le cadre réglementaire que le marché attend depuis des années.