Des résultats trompeurs masqués par des effets comptables
Les deux géants pétroliers américains, ExxonMobil et Chevron, ont publié leurs résultats du premier trimestre 2026 le 1er mai, révélant une réalité financière plus complexe qu'il n'y paraît. ExxonMobil a enregistré un bénéfice net de 4,2 milliards de dollars, en recul de 46 % sur un an, tandis que Chevron affiche 2,2 milliards de dollars de bénéfice, en baisse de 37 %. Ces chiffres représentent leurs profits trimestriels les plus faibles depuis respectivement 2021 et cinq ans.
Pourtant, ces baisses spectaculaires cachent une réalité opérationnelle bien différente. Les deux groupes ont largement dépassé les attentes de Wall Street sur une base ajustée : ExxonMobil a publié un bénéfice par action ajusté de 1,16 dollar, contre un consensus de 1,00 dollar, tandis que Chevron a inscrit 1,41 dollar par action, à comparer aux 0,95 dollar anticipés par les analystes, son meilleur écart positif par rapport au consensus depuis octobre 2020.
Le chiffre d'affaires d'ExxonMobil a progressé de 2,4 % sur un an pour atteindre 85,14 milliards de dollars, dépassant les estimations de 81,24 milliards. Celui de Chevron est resté stable à 47,56 milliards de dollars, en ligne avec les attentes du marché.
La guerre en Iran : un choc comptable sans précédent
L'explication centrale de cet écart entre bénéfices reportés et performances ajustées réside dans les effets de couverture liés au conflit Iran-États-Unis. Depuis le 28 février 2026, date des frappes américano-israéliennes sur Téhéran qui ont entraîné la fermeture du détroit d'Ormuz par les Gardiens de la révolution iraniens, environ 20 % du commerce mondial de pétrole et de gaz naturel liquéfié (GNL) se retrouve bloqué.
Cette fermeture a créé un effet de ciseau comptable pour les majors pétrolières. ExxonMobil a subi 3,9 milliards de dollars de pertes de valeur sur ses positions de couverture financière, auxquelles s'ajoutent 700 millions de dollars de pertes sur couvertures soldées. Chevron a pour sa part enregistré 2,9 milliards de dollars de pertes similaires. Ces pertes apparaissent immédiatement dans les comptes, alors que les gains sur les barils physiques ne peuvent être comptabilisés qu'au moment de la livraison effective, perturbée par le conflit.
Neil Hansen, directeur financier d'ExxonMobil, a indiqué que ces effets de décalage devraient durer quelques mois. Son homologue chez Chevron a précisé qu'environ un milliard de dollars de ces positions en papier devraient se retourner favorablement dès le deuxième trimestre.
Darren Woods tire la sonnette d'alarme sur la crise énergétique mondiale
Le directeur général d'ExxonMobil, Darren Woods, a tenu des propos particulièrement directs sur la situation énergétique mondiale lors de la présentation des résultats. « Si vous regardez la perturbation sans précédent de l'approvisionnement mondial en pétrole et en gaz naturel, le marché n'en a pas encore ressenti le plein impact », a-t-il déclaré. Et d'ajouter : « Il y a encore plus à venir si le détroit reste fermé. »
Il a précisé qu'après une réouverture éventuelle du détroit d'Ormuz, un délai de un à deux mois serait nécessaire pour que les flux pétroliers retrouvent un rythme normal, en raison de l'épuisement progressif des stocks constitués avant la fermeture. Exxon opère actuellement ses installations du bassin permien à pleine capacité, avec une production de 1,7 million de barils par jour, en route vers l'objectif de 2,5 millions de barils quotidiens d'ici 2030.
Mike Wirth, directeur général de Chevron, a adopté un ton plus mesuré : « Nous avons livré une performance solide au premier trimestre, soulignant la résilience de notre portefeuille. » Le groupe a maintenu une production globale de 3,86 millions de barils équivalent pétrole par jour, dont plus de 2 millions aux États-Unis pour le troisième trimestre consécutif. L'exposition de Chevron au Moyen-Orient représente moins de 5 % de sa production totale.
TotalEnergies : la position française qui tire profit du pétrole cher
De l'autre côté de l'Atlantique, TotalEnergies présente un tableau radicalement différent. Le groupe français a publié le 29 avril un bénéfice net de 5,8 milliards de dollars au T1 2026, en hausse de 51 % sur un an, porté par la flambée des prix des hydrocarbures et ses activités de trading. Le bénéfice net ajusté s'est élevé à 5,4 milliards de dollars, soit une progression de 28,6 %, avec un bénéfice par action dilué ajusté de 2,45 dollars (+34 %).
Le chiffre d'affaires a progressé de 3,6 % à 49,5 milliards de dollars. Le groupe a certes enregistré des pertes de production d'environ 100 000 barils équivalent pétrole par jour en raison du conflit au Moyen-Orient, représentant près de 15 % de son activité régionale. Mais il a compensé ce manque grâce au démarrage de nouveaux projets, dont une hausse de 4 % hors impact du conflit.
TotalEnergies a décidé d'augmenter son dividende trimestriel de 5,9 %, le portant à 0,90 euro par action, et a annoncé un programme de rachat d'actions de 1,5 milliard de dollars pour le deuxième trimestre. Le cash-flow opérationnel hors variation du besoin en fonds de roulement a progressé de 22,9 % à 8,6 milliards de dollars.
Des retours aux actionnaires records malgré la tourmente
Malgré la chute de leurs bénéfices reportés, les deux majors américaines ont maintenu des politiques de redistribution généreuses. ExxonMobil a retourné 9,2 milliards de dollars à ses actionnaires au premier trimestre, combinant dividendes et rachats d'actions. Chevron a pour sa part distribué 6 milliards de dollars (3,5 milliards en dividendes, 2,5 milliards en rachats), marquant son 16e trimestre consécutif de redistribution supérieure à 5 milliards de dollars.
Chevron vise des rachats d'actions compris entre 10 et 20 milliards de dollars sur l'ensemble de l'année 2026, et ambitionne une croissance d'au moins 10 % par an de son flux de trésorerie disponible ajusté jusqu'en 2030, notamment grâce à l'intégration de Hess, dont la production a permis de faire progresser ses volumes de 15 % sur un an.
Les analystes anticipent une explosion des profits au T2 et sur l'année
Le consensus des analystes établit des prévisions très optimistes pour la suite de l'exercice. Les estimations tables sur un doublement des bénéfices trimestriels d'ExxonMobil dès le T2 2026, tandis que ceux de Chevron pourraient tripler. Sur l'ensemble de l'année, ExxonMobil devrait afficher une hausse de 46 % de ses bénéfices, et Chevron une progression de 56 %, ce qui constituerait pour les deux groupes leur meilleure année depuis 2022, période où la guerre en Ukraine avait propulsé le prix moyen de l'essence aux États-Unis à un record de 5,02 dollars le gallon.
Cette perspective est conditionnée au maintien de prix pétroliers élevés. Le brut de mer du Nord s'échange actuellement autour de 130 dollars le baril, soit 60 dollars au-dessus des niveaux d'avant-conflit. Aux États-Unis, le prix moyen de l'essence a bondi de 47 % depuis le début de la guerre le 28 février, atteignant 4,39 dollars le gallon à la date de publication des résultats, avec une hausse de 39 cents en seulement neuf jours.
Impact sur les épargnants et investisseurs français
La crise énergétique se répercute directement sur les finances des ménages français. Selon l'estimation provisoire de l'INSEE publiée fin avril, l'inflation a atteint 2,2 % en avril 2026, contre 1,7 % en mars. Cette accélération s'explique en grande partie par la flambée des prix de l'énergie, en hausse de 14,2 % sur un an contre 7,4 % le mois précédent. Le litre de carburant dépasse désormais 2 euros dans la majorité des stations-service françaises.
Cette inflation importée via l'énergie pourrait conduire la Banque de France à réviser à la hausse le taux du livret A lors de sa prochaine révision en août 2026. Par ailleurs, les actions des compagnies pétrolières intégrées ont fortement surperformé les marchés depuis le début du conflit : le fonds sectoriel Energy Select Sector SPDR (XLE) affiche une performance de plus de 38 % depuis le début de l'année, et ExxonMobil et Chevron ont progressé de plus de 40 % et 37 % respectivement sur la période.
Pour les investisseurs exposés aux marchés actions via des contrats d'assurance-vie en unités de compte ou des plans d'épargne en actions (PEA), la rotation sectorielle vers l'énergie représente une dynamique à surveiller attentivement dans les semaines à venir.
Ce qu'il faut surveiller
- L'évolution du détroit d'Ormuz : toute réouverture ou fermeture prolongée aura un impact immédiat sur les prix du pétrole et les résultats des majors au T2 2026.
- Les résultats T2 d'ExxonMobil et Chevron, attendus fin juillet, qui devraient révéler le débouclage des positions de couverture défavorables.
- La prochaine révision du taux du livret A en août 2026, susceptible d'être impactée à la hausse par l'inflation énergétique.
- La position de TotalEnergies, qui doit confirmer sa capacité à maintenir ses performances si les prix pétroliers se stabilisent ou reculent avec une éventuelle désescalade diplomatique.
- Les décisions de la Réserve fédérale américaine : le maintien des taux directeurs à 3,50-3,75 % et les quatre dissidences au sein du FOMC lors de sa réunion du 29 avril signalent un contexte de taux restrictifs qui pèse sur la valorisation des actifs.
Sources
- Fortune, Exxon Mobil CEO sees 'more to come' on price spikes from Iran war as Exxon, Chevron beat on earnings despite plunging profits, 1er mai 2026
- CNBC, Exxon (XOM), Chevron (CVX) Q1 2026 earnings, 1er mai 2026
- Yahoo Finance, Exxon, Chevron profits take hit from Iran war, 'more to come' if Strait of Hormuz remains closed, 1er mai 2026
- Disruption Banking, How Did Chevron Crush Q1 2026 Earnings Estimates?, 1er mai 2026
- Rigzone, Exxon, Chevron Beat Profit Estimates, 1er mai 2026
- FranceTransactions.com, Bénéfices de TotalEnergies de 5,4 milliards de dollars au T1 2026, 29 avril 2026
- Yahoo Finance, TotalEnergies Q1 2026 net income jumps 48.7% to $5.8bn, 29 avril 2026
- La Finance Pour Tous, Quel impact de la hausse du coût du pétrole sur les prix du carburant en France ?, avril 2026
- INSEE, Estimation provisoire de l'inflation en avril 2026, avril 2026
- IEA, Oil Market Report, avril 2026, avril 2026