La fin d'une ère de 60 ans à Omaha
Le 2 mai 2026, des dizaines de milliers d'actionnaires se réunissent à Omaha, dans le Nebraska, pour une assemblée annuelle historique. Warren Buffett, 95 ans, ne sera plus l'orateur central pour la première fois depuis qu'il a pris les rênes de Berkshire Hathaway en 1965. Le légendaire investisseur reste président du conseil d'administration et assistera à la réunion depuis la salle, mais c'est Greg Abel, PDG depuis le 1er janvier 2026, qui animera les débats depuis la scène.
Cette transition marque un tournant générationnel majeur dans l'histoire du capitalisme américain. Greg Abel, 63 ans, a passé plus de 25 ans au sein du groupe, d'abord comme responsable des opérations non liées à l'assurance depuis 2021, puis comme vice-président exécutif. Il prend les rênes d'un conglomérat évalué à plus de 1 000 milliards de dollars, avec une mission aussi ambitieuse que délicate : perpétuer l'héritage de Buffett tout en affirmant sa propre vision stratégique.
Un trésor de guerre sans précédent : les 325 milliards en question
La question centrale de cette assemblée est celle qui obsède Wall Street depuis des mois : que fera Greg Abel de la montagne de liquidités accumulée par Berkshire ? Au 31 décembre 2025, le groupe détenait entre 325 et 373 milliards de dollars en liquidités, bons du Trésor et autres actifs très liquides, selon les différentes estimations disponibles avant la publication des résultats officiels du premier trimestre 2026 prévue le 2 mai.
Pour mettre ce chiffre en perspective, cette réserve représente à elle seule davantage que le produit intérieur brut de nombreux pays européens. Elle témoigne de la discipline remarquable de Buffett, qui a préféré attendre les bonnes opportunités plutôt que de déployer des capitaux à des valorisations jugées excessives. Berkshire a repris les rachats d'actions en mars 2026, rachetant environ 226 millions de dollars de ses propres titres, une première depuis 2024, ce qui constitue un signal que les dirigeants estiment l'action correctement valorisée.
Les rachats d'actions avaient atteint 72 milliards de dollars cumulés entre 2020 et 2024, une pratique que Buffett avait intensifiée après des années de réticence. Abel a indiqué qu'il reprendra cette politique lorsque la valeur intrinsèque des actions sera supérieure au cours de marché, en consultation directe avec Buffett avant de l'implémenter.
Un portefeuille de 320 milliards concentré sur 9 positions clés
Au-delà des liquidités, le portefeuille en actions coté de Berkshire atteint 320 milliards de dollars, dont 60 % concentrés dans 9 positions phares. Apple demeure de loin la plus grande position avec environ 59,2 milliards de dollars, représentant 18,5 % du portefeuille total. Malgré une réduction progressive depuis 2024, Apple reste ce que Buffett a qualifié de « probablement la meilleure entreprise que je connaisse au monde ».
Le portefeuille s'articule autour de trois piliers philosophiques communs à toutes les positions majeures : des flux de trésorerie prévisibles, des marques dominantes bénéficiant d'un pouvoir de fixation des prix, et une résistance à l'inflation. American Express, deuxième position en valeur avec environ 48 milliards de dollars (15 % du portefeuille), illustre parfaitement cette logique, tout comme Coca-Cola qui, après 64 années consécutives d'augmentation du dividende, demeure une position de confiance intouchable.
À noter la position significative dans les cinq grands conglomérats japonais, Mitsubishi, Mitsui, Itochu, Marubeni et Sumitomo, qui représentent ensemble 13,4 % du portefeuille soit environ 42,9 milliards de dollars. Ces positions reflètent une ouverture internationale discrète, ces sociétés fonctionnant selon un modèle diversifié similaire à celui de Berkshire lui-même et offrant potentiellement des opportunités de co-investissement à l'international sous Abel.
La cession de Bank of America : premier signal d'une nouvelle ère
L'une des décisions les plus commentées de la transition Abel concerne Bank of America. Entre juillet 2024 et décembre 2025, Berkshire a vendu environ 515,6 millions d'actions de Bank of America en six trimestres consécutifs, réduisant sa participation d'environ 50 % depuis le sommet. La banque américaine est ainsi passée de la deuxième plus grande position du portefeuille à un rang nettement inférieur.
La justification financière est limpide. Berkshire avait investi dans BofA en 2011 alors que l'action se négociait avec une décote de 62 % par rapport à sa valeur comptable. Aujourd'hui, l'action se traite avec une prime de 43 % par rapport à cette même valeur. Le rapport qualité/prix qui avait séduit Buffett n'existe plus. Cette décision tranche avec l'absence de Bank of America et de Chevron dans la première lettre aux actionnaires rédigée par Abel en mars 2026, confirmant que ces positions ne bénéficient pas du statut de « détention permanente » accordé à Apple, Coca-Cola ou American Express.
Les résultats opérationnels : un point de faiblesse à surveiller
L'enthousiasme pour la transition Abel doit être tempéré par les résultats opérationnels récents. Au quatrième trimestre 2025, Berkshire a publié des chiffres décevants : le bénéfice opérationnel a reculé de 29 % à 10,2 milliards de dollars, principalement sous l'effet d'une chute de 54 % des profits de souscription d'assurance.
Cette contre-performance dans l'assurance est particulièrement notable car c'est le moteur historique du modèle économique de Berkshire. Le « flottant d'assurance », ces primes collectées avant le règlement des sinistres qui financent les investissements, a pourtant progressé de 114 milliards en 2017 à environ 176 milliards de dollars en 2025, attestant de la solidité structurelle du business model. Les résultats du premier trimestre 2026, publiés le 2 mai matin, seront scrutés de près pour déterminer si le recul de Q4 2025 est ponctuel ou le signe d'une dégradation durable.
Pour le T1 2026, le consensus des analystes anticipe un chiffre d'affaires de 95,1 milliards de dollars, en hausse de 6 %, et un bénéfice par action de 4,76 dollars contre 4,47 dollars un an plus tôt, soit une progression de 6,5 %. GEICO, le principal assureur automobile du groupe, devrait bénéficier de la hausse des primes moyennes et d'une amélioration de la fréquence des sinistres, mais aussi des investissements dans les outils d'intelligence artificielle pour l'analyse des risques réalisés en 2024 et 2025.
Greg Abel : un engagement financier personnel rare
Pour dissiper les doutes sur son alignement avec les actionnaires, Greg Abel a posé un geste fort et inhabituel dans le monde des grandes entreprises américaines. Il a investi la totalité de son salaire net, soit 15 millions de dollars sur 25 millions bruts, en actions Berkshire Hathaway dès mars 2026. Il s'est engagé à répéter cet achat chaque année de son mandat.
Abel a justifié cette décision en évoquant « un alignement absolu avec nos actionnaires, nos partenaires, nos propriétaires ». Cette démarche contraste avec les pratiques habituelles où les PDG reçoivent des stock-options ou des actions gratuites. Ici, c'est de l'argent personnel qui est mis en jeu. Les analystes y voient un signal de conviction fort : Abel parie sur la capacité de Berkshire à créer de la valeur au cours des prochaines années sous sa direction. Sa rémunération de 25 millions de dollars représente elle-même une augmentation de 19 % par rapport à ses 21 millions de vice-président, bien que largement inférieure aux PDG de firmes comparables.
Ce que les actionnaires veulent entendre
Plusieurs questions structureront les échanges lors de cette assemblée historique. La première concerne naturellement le déploiement du capital : quand et comment Abel envisage-t-il d'investir les centaines de milliards dormants ? David Kass, professeur à l'Université du Maryland et actionnaire de longue date, a soulevé publiquement la question de la sous-performance boursière, notant que l'action Berkshire a perdu environ 14 % depuis mai 2025, alors que le S&P 500 progressait de 26 % sur la même période.
La deuxième grande interrogation porte sur la stratégie face à l'intelligence artificielle. Buffett avait historiquement évité le secteur technologique, à l'exception d'Apple. Abel semble plus ouvert à cette thématique. Berkshire a discrètement pris une participation dans Alphabet fin 2025, signe d'une inflexion progressive. GEICO utilise déjà des outils d'intelligence artificielle pour optimiser sa souscription. La question est de savoir si Abel accélérera cet ancrage technologique ou maintiendra la prudence caractéristique de son prédécesseur.
Enfin, la succession dans les métiers opérationnels intéresse les investisseurs. Abel a déjà restructuré le panel de direction avec la présence de Katie Farmer, PDG de BNSF Railway, et Adam Johnson, PDG de NetJets, lors de la session de l'après-midi. Cette transparence sur les dirigeants opérationnels marque un changement de style : Abel veut montrer la « profondeur du management » de Berkshire, pour reprendre ses propres termes.
Perspectives pour les investisseurs français
Pour les épargnants et investisseurs français, Berkshire Hathaway représente une fenêtre directe sur le capitalisme à long terme américain. L'action BRK.B, accessible via les marchés américains ou certains ETF, a affiché une performance de 109 % sur cinq ans et de 281 % sur dix ans, surpassant largement la plupart des indices européens sur ces horizons. La sous-performance récente de 14 % depuis mai 2025 peut être interprétée comme une opportunité d'entrée ou comme le signal d'une réévaluation durable, selon que l'on adopte la perspective des optimistes ou des sceptiques.
Les optimistes soulignent que la réserve de liquidités colossale constitue une protection naturelle en cas de récession mondiale, et que le modèle assurance génère un flottant permanent et gratuit pour financer des investissements. Les sceptiques rappellent que sans le talent unique de Buffett pour identifier les « opportunités de marché du siècle », le cash non investi est une valeur qui se déprécie avec le temps. La réunion du 2 mai 2026, et surtout les décisions d'allocation du capital qui suivront dans les prochains trimestres, fourniront les premières réponses concrètes.
Ce qu'il faut surveiller dans les prochains mois
Trois indicateurs seront déterminants pour évaluer la performance d'Abel dans les 12 à 18 prochains mois. En premier lieu, le rythme de déploiement du capital : toute acquisition majeure ou accélération significative des rachats d'actions signalera que le nouveau PDG a identifié des opportunités à la hauteur de la trésorerie disponible. En second lieu, les résultats de GEICO et des activités d'assurance au T1 et T2 2026 confirmeront si le recul de Q4 2025 était exceptionnel. Enfin, la communication d'Abel lors des prochaines publications de résultats permettra de mieux cerner son style managérial et sa capacité à rassurer les marchés sans le charisme incomparable de Warren Buffett.
Chris Bloomstran, analyste reconnu spécialiste de Berkshire, a résumé l'enjeu avec clarté : Abel sera jugé « sur sa capacité à saisir les opportunités lors des crises et des récessions ». L'héritage de Buffett ne se juge pas à court terme. La vraie question est de savoir si Greg Abel, face à la prochaine grande perturbation de marché, répondra avec la même audace que son prédécesseur lors de la crise financière de 2008 ou de la chute des marchés de 2020.
Sources