Les marchés de prédiction tirent la sonnette d'alarme. Les contrats échangés sur la plateforme régulée Kalshi estiment à 58 % la probabilité que le S&P 500 descende à 6 200 points ou moins en 2026, soit un recul supérieur à 11 % par rapport à son record historique de 6 979 points. Plus inquiétant encore, la probabilité d'une chute à 5 900 points (correction de 15 %) est évaluée à 39 %. Ces signaux prennent une dimension particulière alors que le cycle présidentiel américain entre dans sa phase historiquement la plus volatile : l'année des élections de mi-mandat.
Ce que disent les marchés de prédiction
Kalshi, plateforme enregistrée auprès de la Commodity Futures Trading Commission (CFTC) comme Designated Contract Market, permet aux investisseurs d'acheter et de vendre des contrats sur des événements futurs. Contrairement aux sondages traditionnels, ces contrats engagent de l'argent réel, ce qui incite les participants à exprimer leurs convictions véritables plutôt que des opinions abstraites.
Au 20 février 2026, les contrats portant sur un S&P 500 à 6 200 points ou moins se négocient à 0,58 dollar pour un paiement de 1 dollar en cas de réalisation. Ceux anticipant un recul à 5 900 points s'échangent à 0,39 dollar. Aucun contrat ne correspond directement à un bear market (baisse de 20 % ou plus), mais la probabilité implicite serait inférieure à 39 %.
Il convient toutefois de nuancer la fiabilité de ces plateformes. Une étude menée par les chercheurs Joshua Clinton et TzuFeng Huang de l'université Vanderbilt, portant sur 2 500 marchés représentant 2,5 milliards de dollars de volume, conclut que les marchés de prédiction ne sont pas aussi précis que leurs partisans le suggèrent. Sur Polymarket, 58 % des marchés nationaux présidentiels présentaient une corrélation sérielle négative, signe de bruit spéculatif plutôt que de prévision informée.
Le cycle présidentiel : un signal historique puissant
L'année 2026 est une année de midterms, la deuxième année du mandat présidentiel. Les données historiques révèlent un schéma récurrent : le S&P 500 enregistre en moyenne un repli intra-annuel de 19 % lors des années de mi-mandat, contre seulement 13 % les autres années du cycle présidentiel. Lorsqu'un nouveau président est en fonction, le repli médian atteint 21 %.
Selon les données compilées par Interactive Brokers, environ 87 % des années de midterms se terminent en territoire positif, avec un rendement annuel moyen supérieur à 19 %. Le paradoxe est saisissant : ces années combinent les corrections intra-annuelles les plus profondes et des performances finales parmi les plus solides.
« Les entreprises du S&P 500 devront vraisemblablement dépasser les attentes de résultats pour que les actions progressent de manière significative cette année. »
Le parti au pouvoir perd presque systématiquement des sièges au Congrès lors des midterms, ce qui génère de l'incertitude sur l'orientation des politiques budgétaires, commerciales et réglementaires. Cette volatilité politique se traduit historiquement par des mouvements brusques sur les marchés, en particulier au cours du premier semestre.
Un contexte macroéconomique sous pression
Plusieurs facteurs conjoncturels alimentent les inquiétudes des investisseurs. Le PIB américain n'a progressé que de 1,4 % au quatrième trimestre 2025 (en rythme annualisé), nettement en dessous du consensus de 2,5 % établi par Dow Jones. Cette décélération est d'autant plus frappante que la croissance atteignait 4,4 % au trimestre précédent. Sur l'ensemble de l'année 2025, l'économie américaine a progressé de 2,2 %, contre 2,8 % en 2024.
Le Congressional Budget Office estime que le shutdown gouvernemental de 43 jours a amputé la croissance d'environ 1,5 point de pourcentage. Sans cette paralysie politique, l'économie aurait vraisemblablement dépassé les prévisions. Mais cette nuance ne change pas le signal envoyé aux marchés : le moteur de la croissance américaine perd en régime.
L'inflation, mesurée par l'indice PCE (Personal Consumption Expenditures), privilégié par la Réserve fédérale, est remontée à 2,9 % en décembre 2025, s'éloignant de l'objectif de 2 %. Cette persistance inflationniste complique considérablement le calendrier des baisses de taux. Le CME FedWatch Tool indique que le marché anticipe deux baisses de taux en 2026, la première n'intervenant probablement pas avant avril, la seconde étant attendue autour de septembre.
L'arrêt de la Cour suprême sur les tarifs douaniers : un facteur de volatilité
Le 20 février 2026, la Cour suprême des États-Unis a jugé inconstitutionnels les droits de douane imposés par le président Trump en vertu de l'International Emergency Economic Powers Act (IEEPA), par un vote de 6 contre 3. Cette décision concerne 133,5 milliards de dollars de droits collectés depuis décembre 2025, selon les données du Penn Wharton Budget Model.
Les marchés ont réagi positivement à court terme : le S&P 500 a gagné 0,69 % pour clôturer à 6 909,51 points le 20 février. Mais l'incertitude demeure. La Maison-Blanche a annoncé son intention d'imposer un nouveau droit de douane universel de 10 % en vertu de la Section 122 du Trade Act de 1974. Le Tax Policy Center estime que la suppression des tarifs IEEPA réduirait la charge fiscale des ménages de 1 400 milliards de dollars sur dix ans, soit environ 1 200 dollars par foyer en 2026.
Cette instabilité réglementaire ajoute une couche de volatilité que les marchés de prédiction semblent intégrer dans leurs probabilités de correction.
Valorisations tendues et volatilité élevée
Le S&P 500 se négocie à un ratio cours/bénéfices prospectif de 21,5 fois, supérieur à la moyenne sur cinq ans de 20 fois et à la moyenne sur dix ans de 18,8 fois. Ce niveau de valorisation se situe dans le 83,7e percentile de toutes les mesures historiques, ce qui laisse peu de marge d'erreur en cas de déception sur les résultats.
Goldman Sachs note que les dépenses d'investissement des grandes entreprises technologiques représentent désormais 75 % de leurs flux de trésorerie, un niveau comparable à celui de la fin des années 1990. La croissance future de ces investissements dépendra de plus en plus du recours à l'endettement.
Le VIX, souvent qualifié d'indice de la peur, s'est établi à 20,29 le 18 février après avoir atteint un pic annuel de 22,7 le 13 février. Ce niveau, supérieur à la moyenne historique, reflète un phénomène baptisé « capex fatigue » par les analystes : la crainte que les centaines de milliards investis dans l'infrastructure d'intelligence artificielle ne produisent pas de rendements immédiats.
Les prévisions de Wall Street restent optimistes
Malgré ces signaux de prudence, les analystes de Wall Street maintiennent des objectifs haussiers pour le S&P 500 fin 2026. Goldman Sachs vise 7 600 points, Morgan Stanley 7 800 points, et Oppenheimer affiche l'objectif le plus ambitieux à 8 100 points. À l'inverse, Ned Davis Research anticipe un gain limité à environ 3 %, avec un objectif de 7 000 points.
Ces prévisions reposent sur une croissance des bénéfices du S&P 500 estimée à 15 % en 2026, le rythme le plus rapide en cinq ans. Le bénéfice par action est projeté à environ 306 dollars, en hausse de 12,5 % par rapport au consensus actuel de 272 dollars. Sept grandes valeurs technologiques devraient porter 46 % de cette croissance.
Il convient néanmoins de rappeler que, sur la période 2020 à 2024, l'écart médian entre les prévisions de fin d'année de Wall Street et le rendement réel du S&P 500 était de 18 points de pourcentage, selon Goldman Sachs. La précision des prévisions reste donc très limitée.
Impact sur les marchés européens et le CAC 40
Les marchés européens ne sont pas à l'abri de ces dynamiques. Le CAC 40 a atteint 8 473 points le 20 février 2026, en hausse de 0,88 % sur la séance et de 5 % sur le mois. Selon Morningstar, la forte progression des actions européennes depuis le début de l'année a poussé les valorisations vers leur juste valeur, réduisant la marge de sécurité en cas de retournement.
Les investisseurs européens sont également exposés à la volatilité liée aux tensions géopolitiques au Moyen-Orient et à l'incertitude commerciale persistante entre les États-Unis et leurs partenaires. Le European Stability Mechanism souligne qu'une correction marquée sur les marchés financiers pourrait se propager à l'économie réelle.
Le rebond post-midterms : la lueur d'espoir
L'analyse historique offre toutefois un contrepoint rassurant. La période de six mois suivant les élections de mi-mandat (novembre à avril) constitue historiquement le segment le plus performant du cycle présidentiel, avec un rendement moyen de 14 % pour le S&P 500. Sur douze mois après les midterms, le rendement moyen atteint 16,3 %, et l'indice n'a jamais affiché de performance négative sur cette période depuis 1939.
Le sentiment des investisseurs individuels, mesuré par le sondage AAII, se situe à 39,7 % en territoire haussier, légèrement au-dessus de la moyenne historique de 38 %. Ce positionnement modéré suggère qu'il n'y a pas encore de complaisance excessive, un facteur qui pourrait amortir l'ampleur d'une éventuelle correction.
Ce que les investisseurs devraient surveiller
Plusieurs catalyseurs méritent une attention particulière dans les semaines à venir. Les résultats trimestriels de Nvidia, Salesforce, Lowe's et TJX Companies, attendus le 25 février, seront déterminants pour valider ou invalider la thèse de la croissance portée par l'intelligence artificielle. La publication des données PCE de décembre 2025, parue le 20 février, et les prochaines communications de la Réserve fédérale orienteront les anticipations de politique monétaire.
La réponse de la Maison-Blanche à l'invalidation des tarifs IEEPA constituera un facteur clé d'incertitude commerciale. Enfin, l'évolution des tensions entre les États-Unis et l'Iran reste un risque géopolitique majeur pour les marchés de l'énergie et les indices boursiers mondiaux.
Pour les épargnants et investisseurs français, ces dynamiques plaident en faveur d'une diversification rigoureuse et d'une approche progressive de l'investissement. L'investissement programmé, qui permet de lisser le prix d'achat sur la durée, s'avère particulièrement pertinent dans un environnement où la probabilité d'une correction significative dépasse 50 % selon les données historiques.