L'industrie manufacturière de la zone euro vient de franchir un cap symbolique. L'indice des directeurs d'achat (PMI) manufacturier, publié ce vendredi 20 février par S&P Global et la Hamburg Commercial Bank (HCOB), s'établit à 50,8 en février, contre 49,5 en janvier. Ce niveau, le plus élevé depuis 44 mois, marque le retour du secteur en territoire d'expansion, au dessus du seuil critique de 50 points.
Des chiffres qui dépassent les attentes
L'ensemble des indicateurs PMI flash de février dessine un tableau encourageant pour l'économie européenne. Le PMI composite, qui agrège les données manufacturières et de services, progresse à 51,9 contre 51,3 en janvier, signant son quatorzième mois consécutif d'expansion et un plus haut de trois mois. Le secteur des services maintient sa trajectoire de croissance avec un PMI de 51,8, en légère hausse par rapport aux 51,6 de janvier.
L'indice de production manufacturière bondit à 52,1, un plus haut de six mois, contre 50,5 le mois précédent. Les nouvelles commandes industrielles repassent en territoire positif à 50,9 après 49,2 en janvier, mettant fin à trois mois consécutifs de contraction. Les carnets de commandes progressent pour la première fois depuis mi 2022, soutenus par une demande étrangère en hausse après six mois de recul.
« L'économie de la zone euro semble reposer sur des bases solides. Il est peut être prématuré, mais cela pourrait constituer le point de retournement pour le secteur manufacturier »
Dr Cyrus de la Rubia, économiste en chef, Hamburg Commercial Bank
L'Allemagne, locomotive d'une reprise industrielle historique
La surprise majeure provient d'Allemagne, première économie européenne. Le PMI manufacturier allemand bondit à 50,7 en février contre 49,1 en janvier, dépassant largement les prévisions des analystes (49,5). Il s'agit de la première expansion du secteur industriel allemand depuis plus de trois ans et demi, un signal fort pour une économie longtemps plombée par la crise énergétique et le ralentissement de la demande mondiale.
Le PMI des services allemand atteint 53,4 (contre 52,4 en janvier), tandis que le composite grimpe à 53,1 (contre 52,1), soit un plus haut de quatre mois. Les nouvelles commandes progressent de manière robuste, y compris depuis l'étranger. La demande internationale repart à la hausse après six mois de repli continu.
Plusieurs facteurs structurels soutiennent ce rebond. La hausse des dépenses publiques dans les infrastructures et la défense, combinée au renforcement de la demande étrangère, constitue un socle plus solide que lors des précédentes tentatives de reprise. Les données d'enquête suggèrent que l'économie allemande pourrait afficher une croissance visible au premier trimestre 2026, à condition qu'il n'y ait pas de retournement brutal en mars.
La France reste à la traîne : un découplage inquiétant
Le contraste avec la France est saisissant. Le PMI composite français s'établit à 49,9 en février (contre 49,1 en janvier), restant sous le seuil d'expansion. Le secteur manufacturier retombe en contraction à 49,9 après une brève parenthèse expansionniste en janvier (51,2). Les services affichent un PMI de 49,6, en légère amélioration par rapport à 49,0, mais toujours en territoire négatif.
Ce découplage entre les deux premières économies de la zone euro soulève des questions sur la nature de la reprise. La faiblesse de la demande intérieure française, l'atonie de l'investissement et l'incertitude politique persistante constituent autant de freins. Malgré un recul marqué de l'inflation et une progression réelle des salaires, la consommation des ménages demeure morose, ceux ci privilégiant l'épargne de précaution dans un contexte fiscal incertain.
« Le principal frein continue de provenir du côté de la demande, les nouvelles commandes ayant de nouveau reculé »
Jonas Feldhusen, Hamburg Commercial Bank
La croissance du PIB français est attendue autour de 0,9 % en 2026 selon les prévisions de la Commission européenne, un rythme nettement inférieur à celui de ses partenaires européens.
Des pressions inflationnistes qui compliquent l'équation monétaire
La reprise manufacturière s'accompagne d'une résurgence des coûts. Les prix des intrants progressent au rythme le plus élevé depuis décembre 2022, avec la plus forte hausse en 34 mois. Les prix du pétrole brut et du gaz naturel ont grimpé de 12 à 14 % en termes euros depuis janvier, alimentant les pressions sur les coûts de production.
Les entreprises répercutent partiellement ces hausses sur leurs clients, avec des prix de vente manufacturiers en progression plus rapide que dans les services. Toutefois, les entreprises de services modèrent le rythme de leurs augmentations de prix, atténuant la dynamique inflationniste globale.
L'emploi recule marginalement pour le deuxième mois consécutif. Les effectifs manufacturiers continuent de se contracter, tandis que les embauches dans les services stagnent, mettant fin à cinq années consécutives de création d'emplois dans le secteur tertiaire.
La BCE en position d'attente
Ces données confortent la posture attentiste de la Banque centrale européenne (BCE). Lors de sa réunion du 5 février, le Conseil des gouverneurs a maintenu ses taux directeurs inchangés pour la cinquième réunion consécutive : le taux de la facilité de dépôt reste à 2,00 %, le taux de refinancement principal à 2,15 % et le taux de la facilité de prêt marginal à 2,40 %.
La présidente Christine Lagarde a réaffirmé l'approche « réunion par réunion, dépendante des données », sans « engagement préalable sur une trajectoire de taux particulière ». L'inflation en zone euro a reculé à 1,7 % en glissement annuel en janvier, sous l'objectif de 2 %, mais les risques de résurgence liés aux coûts énergétiques incitent à la prudence.
Environ 85 % des économistes interrogés par Reuters estiment que la BCE maintiendra ses taux inchangés pour le reste de l'année 2026. Certains analystes, dont Berenberg Bank, n'excluent pas une à deux baisses supplémentaires en milieu d'année si l'euro continue de se renforcer face au dollar (actuellement autour de 1,1750), provoquant un phénomène de « déflation importée ».
Ce que cela signifie pour les investisseurs
La confiance des entreprises se situe à son deuxième plus haut niveau en 21 mois. Dans le secteur manufacturier, le sentiment atteint un pic de quatre ans, tandis que les prestataires de services restent légèrement moins optimistes qu'en janvier, tout en anticipant une hausse de leur activité au cours des douze prochains mois.
Pour les investisseurs exposés à la zone euro, ces données appellent à une lecture nuancée. Le retour de l'industrie en territoire de croissance est un signal positif pour les valeurs industrielles et cycliques européennes, en particulier les entreprises allemandes bénéficiant du rebond manufacturier. Le DAX et les valeurs liées à la défense et aux infrastructures pourraient en tirer parti.
En revanche, la persistance des pressions sur les coûts et le maintien probable des taux de la BCE à leur niveau actuel plaident pour la prudence sur les valeurs de croissance sensibles aux taux d'intérêt. Le découplage franco allemand mérite une attention particulière dans la construction de portefeuilles européens.
Ce qu'il faut surveiller dans les semaines à venir
Plusieurs éléments détermineront si cette reprise manufacturière se confirme ou s'essouffle. Les données PMI finales de février, attendues début mars, apporteront des précisions sur l'ampleur du rebond. L'évolution des commandes à l'export sera cruciale, dans un contexte de tensions commerciales persistantes entre les États Unis et l'Europe autour des tarifs douaniers. La trajectoire des prix de l'énergie reste le principal risque haussier pour l'inflation, tandis que la politique budgétaire française et l'adoption du budget 2026 seront déterminantes pour la trajectoire de croissance hexagonale.