Un nouveau sommet historique à 5 230 dollars l'once
L'or a franchi un nouveau cap historique le 23 février 2026, atteignant 5 230 dollars l'once en séance, avant de clôturer à 5 179 dollars. Le lendemain, le métal précieux reculait légèrement à 5 121 dollars l'once (-0,56 %), dans un mouvement de consolidation après une hausse de 75,68 % sur un an (contre 2 915 dollars il y a douze mois). Cette performance témoigne d'une dynamique haussière puissante, soutenue par une convergence de facteurs macroéconomiques et géopolitiques inédite.
L'argent métal suivait la tendance à 86 dollars l'once, tandis que le platine progressait à 2 141 dollars et le palladium à 1 723 dollars. Mais c'est bien l'or qui concentre l'attention des marchés mondiaux, ayant enregistré 53 nouveaux records absolus au cours de la seule année 2025, selon le World Gold Council.
Le catalyseur : la Section 122 du Trade Act de 1974
La flambée de l'or s'est accélérée le 21 février 2026, lorsque Donald Trump a signé des décrets invoquant la Section 122 du Trade Act de 1974 pour imposer un tarif douanier universel et forfaitaire de 15 % sur l'ensemble des importations américaines. Cette disposition, jamais utilisée auparavant, permet au président d'agir en cas de « problème fondamental de paiements internationaux ». Elle est toutefois encadrée : le taux est plafonné à 15 % et la durée limitée à 150 jours.
Cette décision faisait suite à l'arrêt de la Cour suprême américaine rendu le 20 février 2026, qui avait invalidé les tarifs IEEPA (International Emergency Economic Powers Act), jugés non conformes à la Constitution. En réponse, la Maison Blanche a immédiatement activé cet instrument alternatif, portant le taux effectif moyen des droits de douane américains à 13,7 %, après prise en compte des Section 232 déjà en vigueur.
La réaction des marchés a été immédiate. L'indice de volatilité VIX a bondi au-dessus de 35, les futures sur le S&P 500 ont chuté de 4 % en pré-marché et l'indice dollar (DXY) s'est affaibli, permettant à l'euro de progresser vers la fourchette 1,16-1,18 dollar. Dans ce contexte de « risk-off » prononcé, l'or a joué son rôle de valeur refuge par excellence.
Les mines d'or grandes gagnantes
Les producteurs aurifères ont immédiatement bénéficié de cette dynamique. Newmont Corporation (NEM) et Barrick Gold (GOLD) ont chacun progressé de +8 % en séance lors du pic de l'or. Sur douze mois, le VanEck Junior Gold Miners ETF (GDXJ) a délivré un rendement de +203 %, illustrant l'effet de levier opérationnel des minières, dont les coûts de production restent compris entre 1 200 et 1 500 dollars l'once tandis que les prix de vente ont triplé.
19 milliards de dollars d'entrées records dans les ETF or en janvier 2026
La hausse du cours de l'or ne repose pas uniquement sur l'actualité géopolitique immédiate. Elle traduit un mouvement structurel profond, visible dès le début de l'année. En janvier 2026, les ETF or adossés à du métal physique ont enregistré des entrées nettes de 19 milliards de dollars, un record absolu, portant l'encours total mondial des ETF or à 669 milliards de dollars.
La répartition géographique de ces flux est révélatrice. L'Asie a concentré 10 milliards de dollars, soit 51 % du total mondial, signe d'une demande institutionnelle croissante dans la région. L'Amérique du Nord a contribué à hauteur de 7 milliards de dollars et l'Europe de 2 milliards. Selon le World Gold Council, les investisseurs détiennent encore seulement 2,8 % de leurs actifs sous gestion en or, contre 4 à 5 % lors des précédents cycles haussiers, laissant ainsi une marge de progression considérable.
Banques centrales : le pilier structurel de la demande
Au-delà des flux spéculatifs, c'est la demande des banques centrales qui constitue le socle structurel du marché aurifère. En 2025, les banques centrales mondiales ont acquis 863 tonnes d'or, portant la demande totale mondiale à plus de 5 000 tonnes pour la première fois de l'histoire, valorisées à 555 milliards de dollars (+45 % en valeur).
La Banque populaire de Chine (PBOC) illustre cette tendance de façon emblématique. Ses réserves d'or atteignent désormais 2 298 tonnes, tandis que ses avoirs en bons du Trésor américain ont reculé à environ 759 milliards de dollars. Le renminbi cherche ainsi à réduire son exposition au dollar américain, dont la part dans les réserves mondiales est tombée à 57 %, son plus bas niveau depuis trente ans.
Cette tendance à la dé-dollarisation s'incarne également dans le programme BRICS Unit, lancé le 31 octobre 2025 : un instrument de règlement multilatéral adossé à 40 % à de l'or physique, conçu pour contourner le système SWIFT. Si son adoption reste encore limitée, ce mécanisme illustre la volonté politique de plusieurs économies émergentes de réduire leur dépendance au dollar.
Les perspectives des analystes : entre optimisme et prudence
J.P. Morgan affiche le scénario le plus haussier. La banque américaine a révisé son objectif de prix de l'or pour fin 2026 à 6 300 dollars l'once, avec une cible intermédiaire de 5 055 dollars pour le quatrième trimestre 2026 et 5 400 dollars en moyenne pour le quatrième trimestre 2027. Natasha Kaneva, responsable de la stratégie matières premières mondiales chez J.P. Morgan, cite la « diversification structurelle des réserves officielles » et la demande des investisseurs comme principaux moteurs.
Du côté d'ING, l'analyste Ewa Manthey, stratégiste matières premières, adopte une position plus mesurée, tablant sur un cours moyen de 4 325 dollars l'once pour 2026, en deçà du consensus le plus optimiste. Elle reconnaît toutefois les solides fondamentaux : une mine produisant 3 672 tonnes par an (+1 %), soit un rythme « stable et relativement inélastique » face à une demande en forte croissance.
Amundi, par la voix de Lorenzo Portelli, responsable de la stratégie multi-actifs à l'Amundi Investment Institute, estime que la hausse de l'or est « davantage justifiée par des facteurs structurels à moyen et long terme que par des changements fondamentaux immédiats ». L'institution valorise une prime de risque de 5 à 10 % comme reflétant fidèlement le contexte actuel.
Les risques à surveiller
Plusieurs facteurs pourraient freiner la progression du métal jaune. La Section 122 n'est applicable que 150 jours : si les tensions commerciales se dénouent ou si des accords bilatéraux sont conclus, le catalyseur géopolitique qui soutient les prix pourrait s'estomper. Par ailleurs, après une hausse de +75,68 % sur un an, le risque de prises de bénéfices des investisseurs institutionnels est réel.
La demande en bijouterie illustre déjà ce phénomène : en 2025, la consommation de bijoux a reculé de 18 % en volume (à 1 542 tonnes) face aux prix records, même si la valeur du secteur a progressé de 18 % à 172 milliards de dollars. Une normalisation géopolitique ou une reprise du dollar pourraient également peser sur les cours.
Implications pratiques pour l'épargnant français
Pour les résidents français, la hausse de l'or intervient dans un contexte de baisse du Livret A (désormais à 1,5 % depuis le 1er février 2026) et de rendements des fonds en euros d'assurance-vie autour de 2,6 à 2,65 % nets. L'or ne génère pas de revenu courant, mais offre une couverture contre l'inflation et les chocs géopolitiques.
Les professionnels de la gestion patrimoniale recommandent généralement de cantonner l'exposition aux métaux précieux entre 5 et 10 % d'un portefeuille diversifié. Les véhicules disponibles en France incluent les ETF or (via un compte-titres ordinaire ou un PEA pour certains ETF synthétiques), les lingots et pièces physiques (napoléon, Vreneli, lingot 250g), ou encore certaines unités de compte d'assurance-vie. Les investisseurs en actions peuvent également s'exposer au secteur via des ETF de minières aurifères.
Ce qu'il faut surveiller dans les prochaines semaines
- L'évolution des tarifs Section 122 : toute contestation juridique ou accord commercial réduisant les 15 % pourrait peser sur l'or.
- Les données de demande mensuelles de la PBOC : la Chine annonce habituellement ses achats d'or mensuels en début de mois.
- La réunion de la Fed en mars 2026 : un signal dovish renforcerait l'or en affaiblissant le dollar ; un ton hawkish créerait une pression à la baisse.
- Les résultats des grandes mines (Newmont, Barrick) : leurs publications T4 2025 permettront d'évaluer la rentabilité effective à ces niveaux de prix.
- Les flux hebdomadaires des ETF or : le maintien des entrées nettes serait un signal haussier confirmant la durabilité du mouvement.
Sources