Donald Trump a mis fin à des mois de spéculation en annonçant, vendredi 30 janvier, la nomination de Kevin Warsh au poste de président de la Réserve fédérale américaine. Ancien gouverneur de la Fed de 2006 à 2011, Warsh succédera à Jerome Powell à l'expiration de son mandat en mai, sous réserve d'une confirmation par le Sénat qui s'annonce plus compliquée que prévu.
Un banquier central au parcours atypique
Kevin Warsh, 55 ans, n'est pas un inconnu dans les cercles monétaires. Nommé par George W. Bush à seulement 35 ans, il est devenu le plus jeune gouverneur de l'histoire de la Fed. Ancien banquier d'affaires chez Morgan Stanley, puis conseiller économique à la Maison Blanche, il a joué un rôle central pendant la crise financière de 2008 en servant de liaison entre la Fed et Wall Street.
Depuis sa démission en 2011, motivée par son opposition au programme d'assouplissement quantitatif de 600 milliards de dollars lancé par Ben Bernanke, Warsh occupe un poste de chercheur à la Hoover Institution de Stanford. Il est également membre du Groupe des Trente et conseiller économique auprès du Congressional Budget Office.
Aaron Klein, expert à la Brookings Institution, souligne son profil singulier : « C'est un homme sérieux avec un long parcours et une expérience approfondie. » Warsh est cependant juriste de formation (Harvard Law School), et non titulaire d'un doctorat en économie, ce qui pourrait influencer ses interactions avec le personnel de recherche de la Fed, dont la culture est dominée par les économistes académiques.
Du faucon à la colombe : une conversion stratégique
Pendant l'essentiel de sa carrière publique, Warsh a été considéré comme un « faucon » de la politique monétaire, partisan de taux d'intérêt élevés pour contenir l'inflation. En 2009, alors que le chômage atteignait 9,5 %, il préconisait déjà un resserrement monétaire. L'inflation galopante qu'il redoutait ne s'est jamais matérialisée.
Mais depuis qu'il est devenu candidat au poste suprême de la Fed, Warsh a opéré un virage notable. Dans un éditorial publié dans le Wall Street Journal en novembre 2025, il a soutenu que « l'inflation est un choix » et a critiqué la Fed pour ne pas avoir baissé les taux assez rapidement. Il défend désormais une politique d'assouplissement monétaire en 2026, estimant que les gains de productivité liés à l'intelligence artificielle permettront de stimuler la croissance sans raviver l'inflation.
Krishna Guha, d'Evercore ISI, décrit ce repositionnement avec nuance : « Warsh est un pragmatiste, pas un faucon idéologique dans la tradition du banquier central conservateur indépendant. Parce qu'il a une réputation hawkish et qu'il est perçu comme indépendant, il est mieux placé pour convaincre le FOMC de procéder à au moins deux, voire trois baisses de taux cette année. »
Les marchés entre soulagement et volatilité
La réaction de Wall Street a été qualifiée de « soulagement prudent » par Mark Gertler, professeur d'économie à l'université de New York. Le S&P 500 a clôturé en baisse de 0,43 % à 6 939 points, le Dow Jones a reculé de 179 points (-0,36 %) à 48 892, et le Nasdaq a perdu 0,94 % à 23 462 points.
La nomination a toutefois déclenché des mouvements spectaculaires sur les matières premières et le marché des changes. L'argent a plongé de 31,4 % à 78,53 dollars l'once, sa pire journée depuis mars 1980. L'or a chuté de 11,4 % à 4 745 dollars. Ces ventes massives de valeurs refuges traduisent, selon les analystes, un regain de confiance dans le fait que Warsh apportera une main expérimentée à la barre de la Fed.
Le dollar américain s'est renforcé, l'indice DXY progressant de 0,3 % au-dessus de 96, tandis que l'euro a reculé de 1,2000 à 1,1925 dollar. Les rendements des bons du Trésor américain ont augmenté : le 10 ans à 4,24 % et le 30 ans à 4,87 %, signalant une certaine inquiétude quant à la trajectoire de l'inflation.
Un FOMC divisé : le vrai défi de Warsh
Le taux directeur de la Fed se situe actuellement entre 3,50 % et 3,75 %, après que la banque centrale a maintenu le statu quo lors de sa réunion de janvier 2026. Les marchés à terme anticipent deux baisses d'un quart de point cette année, un rythme inchangé depuis l'annonce de la nomination.
Mais convaincre le Comité fédéral de l'open market (FOMC) ne sera pas chose aisée. Alberto Musalem, président de la Fed de Saint-Louis, estime que le taux actuel se situe déjà au niveau « neutre », ni stimulant ni restrictif. Plusieurs membres votants ont exprimé leur réticence à baisser les taux davantage sans preuves supplémentaires que l'inflation converge durablement vers l'objectif de 2 %.
Michael Feroli, économiste en chef de JPMorgan, tempère les attentes : « Warsh plaidera pour des baisses de taux, mais convaincre le reste du comité sera le plus grand défi. La déférence spéciale envers le président du Fed a ses limites. »
À l'inverse, Chris Rupkey, économiste en chef de Fwdbonds, avertit que les marchés sous-estiment peut-être l'alignement futur de Warsh avec la Maison Blanche : « Progressivement, il penchera dans la direction du président, qui favorise des baisses de taux dramatiques d'au moins un ou deux points de pourcentage sous le niveau neutre de 3 %. Warsh n'aurait pas obtenu le poste sans avoir donné sa parole qu'il suivrait l'agenda économique de Trump. »
L'obstacle du Sénat : Tillis bloque la confirmation
La nomination se heurte à un obstacle inattendu au Sénat. Le sénateur républicain Thom Tillis, membre du comité bancaire, a annoncé qu'il s'opposerait à toute confirmation tant que l'enquête pénale du département de la Justice visant Jerome Powell ne serait pas résolue.
« Protéger l'indépendance de la Réserve fédérale contre toute interférence politique ou intimidation juridique n'est pas négociable », a déclaré Tillis. Le comité bancaire du Sénat comprend 13 républicains et 11 démocrates. Le refus d'un seul républicain suffit à créer une impasse.
Le leader de la majorité sénatoriale John Thune a reconnu que sans le soutien de Tillis, Warsh ne pourrait « probablement pas » être confirmé. Trump a qualifié Tillis d'« obstructionniste » tout en admettant que le sénateur pourrait retarder la confirmation jusqu'en 2027. La sénatrice démocrate Elizabeth Warren a également rejeté la nomination, estimant que « quiconque prétend se soucier de l'indépendance de la Fed ne devrait pas approuver cette nomination ».
Le défi historique de la dette : un test sans précédent
Au-delà des questions de politique monétaire, Warsh héritera d'un défi que nul président de la Fed n'a affronté depuis l'après-guerre. La dette nationale américaine atteint 31 000 milliards de dollars, et les paiements d'intérêts absorbent désormais un dollar sur cinq des recettes fiscales. Le Congressional Budget Office prévoit que ces charges deviendront le premier poste de dépenses du budget fédéral d'ici 2035, dépassant Medicare.
John Cochrane, de la Hoover Institution de Stanford, résume le dilemme : « Si vous êtes le service des pompiers et que quelqu'un d'autre verse de l'essence sur le feu par les déficits, vous aurez du mal à l'éteindre. » Les T-bills représentent 84 % des emprunts fédéraux en 2025, avec 10 000 milliards de dollars d'obligations arrivant à échéance dans les douze prochains mois, créant une pression au refinancement qui favorise des stratégies de taux bas.
Steve Hanke, de l'université Johns Hopkins, avertit qu'un maintien prolongé de taux élevés pourrait éroder la confiance dans le dollar et l'investissement étranger, faisant perdre aux États-Unis leur « privilège exorbitant » d'emprunter à des taux raisonnables sur les marchés internationaux.
Répercussions européennes : une divergence croissante avec la BCE
La nomination de Warsh accentue la divergence entre les politiques monétaires américaine et européenne. L'euro a clôturé janvier autour de 1,19 dollar, proche d'un sommet de quatre ans, porté par la faiblesse généralisée du billet vert.
Mais un virage hawkish de la Fed sous Warsh pourrait inverser cette tendance. Martin Kocher, membre du conseil de la BCE, a prévenu que toute appréciation supplémentaire de l'euro pourrait contraindre la banque centrale européenne à reprendre ses baisses de taux. Les marchés ont légèrement augmenté la probabilité implicite d'une baisse de taux de la BCE en juillet, passant d'environ 15 % à 25 %.
Cette situation rappelle la période 2014-2015, lorsque la Fed avait commencé à normaliser sa politique monétaire tandis que la BCE poursuivait son assouplissement, provoquant un rallye puissant et durable du dollar face à l'euro.
Ce qu'il faut surveiller
Les prochaines semaines seront déterminantes pour l'avenir de la politique monétaire américaine. Les investisseurs et épargnants doivent suivre attentivement :
- Les auditions de confirmation au Sénat et la résolution de l'impasse avec le sénateur Tillis
- L'issue de l'enquête du département de la Justice contre Jerome Powell
- Les prochaines déclarations de Warsh sur sa vision de la politique monétaire
- Les données d'emploi de janvier (nonfarm payrolls le 6 février) et l'ISM Services qui influenceront la trajectoire des taux
- La réunion de la BCE en mars et l'évolution de la parité EUR/USD
- Le refinancement massif de 10 000 milliards de dollars de dette fédérale dans les 12 prochains mois