Contexte et enjeux
Le secteur de l'assurance santé américain traverse sa pire journée depuis des années. Les principales compagnies d'assurance, exposées au programme Medicare Advantage, subissent des pertes massives après que l'administration Trump a proposé de maintenir quasi inchangés les remboursements fédéraux pour 2027.
Medicare Advantage est un programme permettant aux bénéficiaires de Medicare (l'assurance santé publique pour les plus de 65 ans) de choisir des plans privés plutôt que le système public traditionnel. Avec 34,6 millions d'adhérents, soit 51,5 % des personnes éligibles à Medicare, ce programme représente une manne financière colossale pour les assureurs : à lui seul, UnitedHealth en tire 139 milliards de dollars de revenus annuels.
Les faits clés
Lundi soir, le Center for Medicare and Medicaid Services (CMS) a publié sa proposition de taux pour 2027. Le verdict est tombé comme un couperet : une augmentation de seulement 0,09 % des remboursements aux assureurs Medicare Advantage.
Pour comparaison, l'augmentation accordée pour 2026 était de 5,06 %, la plus forte de la décennie. Les analystes de Wall Street tablaient sur une hausse comprise entre 4 % et 6 % pour 2027. L'écart entre les attentes et la réalité est sans précédent.
La réaction des marchés a été immédiate et brutale :
- UnitedHealth (UNH) : -19,14 % à 284,35 $, perdant 67,29 $ par action
- Humana (HUM) : -20,13 % à 210,57 $, son plus bas niveau depuis 2017
- CVS Health (CVS) : -12,52 % à 73,37 $
- Elevance Health (ELV) : -12,53 % à 329,68 $
- Centene (CNC) : -10,33 % à 41,50 $
UnitedHealth pourrait voir sa capitalisation boursière fondre de près de 60 milliards de dollars si les cours ne se redressent pas.
Analyse approfondie
Un double choc pour UnitedHealth
La proposition CMS arrive au pire moment pour UnitedHealth, le numéro un du secteur avec 28,7 % de parts de marché sur Medicare Advantage. Le même jour, le groupe a annoncé prévoir une baisse de son chiffre d'affaires à 439 milliards de dollars en 2026, soit un recul de 2 %.
Ce serait la première baisse de revenus annuels depuis 1989, une rupture historique pour ce géant qui a multiplié son chiffre d'affaires par plus de 20 en trois décennies. Le groupe prévoit également de perdre entre 1,3 et 1,4 million d'adhérents Medicare Advantage cette année.
Les marges sont sous pression extrême : le ratio de pertes (medical loss ratio) a atteint 89,9 % au troisième trimestre 2025, son plus haut niveau récent, tandis que la marge nette s'est effondrée de 6 % à 2,1 % en un an.
Le modèle Medicare Advantage en question
Le programme Medicare Advantage repose sur un principe simple : le gouvernement fédéral verse aux assureurs privés un montant mensuel par adhérent. Les assureurs doivent consacrer au moins 85 % de ces revenus aux soins (le reste couvrant les frais administratifs et les profits).
Or, les coûts médicaux ont explosé. UnitedHealth anticipe une inflation des coûts de santé de 10 % en 2026, contre 7,5 % précédemment. Avec des remboursements quasi gelés et des coûts en hausse, l'équation devient intenable.
La proposition CMS inclut également des mesures pour lutter contre les surfacturations présumées, en modifiant le calcul des « scores de risque » qui permettent aux assureurs de recevoir des paiements plus élevés pour les patients plus malades. Une pratique dont le département de la Justice examine actuellement la légalité chez UnitedHealth.
Perspectives d'experts
Les analystes de Deutsche Bank ont résumé la situation dans une note publiée mardi matin :
« Le secteur était au tout début d'un cycle pluriannuel de redressement des marges, qui est désormais remis en question. »
Tim Noel, PDG d'UnitedHealthcare, a qualifié la proposition de « décevante » lors d'une communication aux investisseurs :
« Nous allons bien sûr travailler avec le CMS d'ici à la finalisation des taux, mais en l'état actuel des choses, cela signifiera des réductions très significatives des prestations. »
Le dirigeant avait précédemment reconnu que « les hypothèses tarifaires que nous avions fixées étaient bien en deçà des coûts médicaux réels ».
Implications pour les investisseurs
Pour les investisseurs européens et français, cette correction brutale soulève plusieurs questions :
- Exposition directe : Les fonds d'investissement internationaux détiennent des positions significatives dans les grandes compagnies d'assurance santé américaines, souvent présentes dans les indices S&P 500.
- Opportunité ou piège ? : Edmond de Rothschild Asset Management signalait début janvier son intérêt pour le secteur healthcare américain, jugé « sous-détenu et sous-valorisé ». La correction actuelle pourrait attirer des acheteurs opportunistes.
- Risque réglementaire : La volatilité des taux Medicare rappelle que le secteur dépend fortement des décisions politiques, un risque difficile à modéliser.
Les taux définitifs ne seront annoncés qu'en avril 2026. D'ici là, les assureurs feront pression pour obtenir des conditions plus favorables. L'histoire montre que les propositions initiales peuvent être révisées, mais rarement de manière aussi spectaculaire que l'écart actuel ne le nécessiterait.
Ce qu'il faut surveiller
Plusieurs échéances clés détermineront l'évolution du secteur :
- 6 avril 2026 : Publication des taux Medicare Advantage définitifs par le CMS
- Résultats Q1 2026 : Les premiers chiffres post-ajustement des grands assureurs
- Enquête DOJ : L'avancement de l'investigation du département de la Justice sur les pratiques de facturation d'UnitedHealth
- Réunion FOMC : La décision de la Fed mercredi 28 janvier (maintien attendu) pourrait influencer l'appétit pour le risque
Conclusion
La proposition de gel des tarifs Medicare Advantage marque un tournant pour le secteur de l'assurance santé américain. Avec des marges déjà comprimées, des coûts en hausse et des enquêtes fédérales en cours, les assureurs font face à une tempête parfaite. La correction boursière de ce mardi reflète une réévaluation brutale du potentiel de profit du secteur.
Pour les investisseurs, la question n'est plus de savoir si le secteur retrouvera ses niveaux de profitabilité passés, mais combien de temps durera cette phase d'ajustement. Les prochaines semaines, jusqu'à la publication des taux définitifs en avril, seront déterminantes.