Le 29 janvier 2026, l'action Microsoft a enregistré sa pire séance boursière depuis mars 2020, chutant de près de 10 % et effaçant environ 400 milliards de dollars de capitalisation boursière en quelques heures. Paradoxalement, le géant technologique venait de publier des résultats trimestriels supérieurs aux attentes des analystes. Le verdict des marchés est sans appel : à l'ère de l'intelligence artificielle, dépenser des sommes colossales ne suffit plus. Wall Street exige désormais des preuves de retour sur investissement.
Des résultats solides, mais insuffisants pour rassurer
Pour le deuxième trimestre de son exercice fiscal 2026 (clos le 31 décembre 2025), Microsoft a enregistré un chiffre d'affaires de 81,3 milliards de dollars, en hausse de 17 % sur un an et supérieur au consensus de 80,27 milliards. Le bénéfice par action ajusté s'est établi à 4,14 dollars, contre 3,97 dollars attendus. Le résultat d'exploitation a atteint 38,3 milliards de dollars, en progression de 21 %.
Microsoft Cloud a franchi pour la première fois le seuil symbolique des 50 milliards de dollars de revenus trimestriels, confirmant la domination du groupe dans l'informatique dématérialisée. Sur le front de l'IA générative, les signaux d'adoption sont encourageants : Microsoft 365 Copilot compte désormais 15 millions de sièges actifs, en hausse de 160 % sur un an, tandis que GitHub Copilot a vu ses abonnés progresser de 75 %.
Azure ralentit, les investisseurs sanctionnent
Le point de crispation se situe dans la division Intelligent Cloud, dont Azure constitue le moteur principal. Les revenus d'Azure et des services cloud associés ont progressé de 39 % en devises constantes, un chiffre conforme aux attentes mais en recul par rapport aux 40 % du trimestre précédent. Pour le troisième trimestre, Microsoft anticipe une croissance d'Azure comprise entre 37 % et 38 %, signalant une décélération continue.
La direction a attribué ce ralentissement à des contraintes de capacité plutôt qu'à un affaiblissement de la demande. Satya Nadella, le PDG de Microsoft, a précisé lors de la conférence téléphonique avoir ajouté « près d'un gigawatt de capacité ce trimestre seul ». Mais les investisseurs n'ont retenu qu'un message : Microsoft ne peut pas construire ses centres de données assez vite pour satisfaire la demande, et cette limitation pèse sur la croissance visible.
37,5 milliards de dollars de capex : le prix astronomique de l'IA
Le véritable catalyseur de la chute réside dans les dépenses d'investissement. Microsoft a consacré 37,5 milliards de dollars en capex au cours du trimestre, soit une hausse de 66 % sur un an. Ce montant, principalement dédié aux « usines d'IA » et à l'achat de GPU Nvidia, porte le rythme annualisé à environ 148 milliards de dollars, un niveau sans précédent dans l'histoire de l'entreprise.
Sur le premier semestre fiscal, les investissements cumulés atteignent 72,4 milliards de dollars. Selon les estimations compilées par FactSet, les dépenses totales pour l'exercice en cours devraient avoisiner 99 milliards de dollars. La marge brute du cloud a parallèlement reculé, passant de 70 % à 67 %, son plus bas niveau en trois ans.
« Wall Street voulait voir moins de capex et une monétisation plus rapide du cloud et de l'IA. Et ce qu'on obtient, c'est l'inverse. »
Dan Ives, analyste chez Wedbush Securities
Le risque OpenAI : 45 % du carnet de commandes concentré sur un seul client
Le carnet de commandes commercial de Microsoft (remaining performance obligations, ou RPO) a plus que doublé pour atteindre 625 milliards de dollars. Un chiffre spectaculaire qui cache cependant un risque de concentration majeur : OpenAI représente 45 % de ce total, soit environ 250 milliards de dollars d'engagements sur Azure.
Or, OpenAI reste une entreprise structurellement déficitaire qui dépend de levées de fonds successives pour financer ses opérations. Comme l'a souligné Brent Thill, analyste chez Jefferies : « La question est de savoir si OpenAI peut effectivement atteindre ses objectifs financiers. » Rebecca Wettemann, analyste chez Valoir, a ajouté que « les investisseurs perdent patience, car une grande partie du retour potentiel de Microsoft repose sur des revenus d'OpenAI qui demeurent largement hypothétiques ».
Microsoft a indiqué que 25 % de son RPO de 625 milliards serait reconnu dans les douze prochains mois, mais les contraintes de capacité pourraient freiner la conversion de ce carnet en revenus effectifs.
Meta contre Microsoft : deux destins opposés face à l'IA
Le contraste avec Meta Platforms est saisissant. Le même jour, l'action Meta a bondi de plus de 10 % après la publication de résultats démontrant un retour concret sur ses investissements en intelligence artificielle. Meta a affiché 59,89 milliards de dollars de revenus au quatrième trimestre 2025, contre 58,41 milliards attendus, avec un BPA de 8,88 dollars (consensus : 8,19 dollars).
Meta prévoit pourtant des dépenses d'investissement pouvant atteindre 135 milliards de dollars en 2026, soit près du double des 72 milliards dépensés en 2025. Mais le marché a récompensé Meta pour une raison simple : son modèle de financement est lisible. La publicité paie l'IA, et l'activité publicitaire est suffisamment robuste pour absorber l'investissement.
Chez Microsoft, l'équation est plus complexe. La monétisation de l'IA passe par des abonnements Copilot, la croissance d'Azure et des revenus futurs d'OpenAI, autant de canaux dont la trajectoire reste incertaine à court terme. Au total, les quatre hyperscalers (Microsoft, Meta, Alphabet et Amazon) devraient investir plus de 470 milliards de dollars en capex en 2026, contre environ 350 milliards en 2025.
Les analystes restent majoritairement optimistes
Malgré la violence de la correction, la quasi-totalité des analystes maintiennent leur recommandation d'achat sur Microsoft. Sur 34 analystes couvrant le titre, 32 affichent un avis « Buy » et seulement deux un avis « Hold ». L'objectif de cours moyen s'établit à 633 dollars, soit un potentiel de hausse de plus de 40 % par rapport au cours de clôture de 433,50 dollars.
Citi (objectif 635 dollars) recommande « d'acheter sur la baisse », anticipant une accélération de la croissance Azure à mesure que de nouvelles capacités entreront en service. Goldman Sachs (objectif 600 dollars) estime que Microsoft privilégie le calcul IA pour ses propres applications, une stratégie qui renforcera son positionnement à long terme. UBS (objectif 600 dollars) partage cette lecture, notant que Microsoft a délibérément alloué sa capacité GPU limitée à ses produits first-party plutôt qu'à Azure, sacrifiant la croissance immédiate au profit d'une intégration plus profonde de l'IA dans son écosystème.
Un tournant pour l'investissement dans l'IA
Cet épisode marque un tournant dans la perception de l'intelligence artificielle par les marchés financiers. Après deux années d'optimisme débridé où les investisseurs récompensaient chaque annonce de dépenses IA, le paradigme a basculé. La question n'est plus « combien dépensez-vous dans l'IA ? » mais « combien gagnez-vous grâce à l'IA ? ».
Pour les épargnants et investisseurs exposés aux valeurs technologiques, plusieurs éléments méritent une attention particulière dans les mois à venir :
- L'évolution de la croissance Azure au T3 FY2026 (guidance de 37 à 38 %), qui déterminera si la décélération se stabilise ou s'aggrave
- La capacité de Microsoft à convertir son carnet de commandes record de 625 milliards de dollars en revenus effectifs
- Les résultats financiers d'OpenAI et sa capacité à honorer ses engagements de 250 milliards de dollars
- L'évolution de la marge brute cloud, dont le recul à 67 % inquiète les analystes
- Les résultats d'Apple, attendus dans les prochaines heures, qui compléteront le tableau de la saison des résultats technologiques
Satya Nadella a défendu la stratégie de dépenses massives en déclarant que « le calcul IA doit aussi être considéré comme de la R&D » et que Microsoft optimise « pour le long terme ». Le marché, lui, a choisi d'évaluer le court terme. En clôturant à 433,50 dollars, l'action Microsoft se négocie désormais avec une décote significative par rapport aux objectifs des analystes, créant potentiellement une opportunité pour les investisseurs convaincus que la thèse IA finira par se concrétiser.