Un palmarès historique pour les entreprises américaines
La saison des résultats du quatrième trimestre 2025 vient de s'achever sur un constat remarquable : le S&P 500 enregistre sa cinquième croissance consécutive des bénéfices à deux chiffres, avec un taux de croissance mixte (blended) de 13,2 % en glissement annuel, selon les données compilées par FactSet au 13 février 2026. Cette performance surpasse nettement l'estimation initiale de 8,3 % établie à la fin du trimestre.
Pour trouver une telle constance dans la croissance bénéficiaire, il faut remonter à la période 2020-2021, portée par le rebond post-pandémie. Cette fois, les moteurs sont différents : adoption de l'intelligence artificielle, réindustrialisation américaine et expansion des marges grâce à la productivité. L'index marque également son 21ème trimestre consécutif de croissance des revenus, avec une hausse de 9,0 % — le rythme le plus soutenu depuis le troisième trimestre 2022.
Les faits clés de la saison T4 2025
- Croissance bénéficiaire mixte : +13,2 % en glissement annuel (contre +8,3 % anticipé)
- Taux de dépassement (beat rate) : 74 % des entreprises ont battu les estimations de BPA
- Dépassement moyen : les bénéfices publiés surpassent de 7,2 % les prévisions des analystes
- Croissance des revenus : +9,0 %, potentiellement le meilleur rythme depuis T3 2022
- 73 % des entreprises ont également battu les estimations de revenus
- Marge bénéficiaire nette : 13,2 % (au-dessus de la moyenne sur 5 ans : 12,1 %)
- Cinquième trimestre consécutif de croissance à deux chiffres
Deux secteurs leaders, deux secteurs à la traîne
La saison des résultats révèle une géographie sectorielle contrastée. La technologie de l'information domine avec une croissance des bénéfices de +29,8 % en glissement annuel, portée par la monétisation croissante de l'IA chez les géants comme Nvidia, Microsoft et Apple. Le secteur Industrie suit de près avec +26,0 %, alimenté par des carnets de commandes record dans l'aérospatial et les infrastructures — Caterpillar et GE Aerospace en tête.
Les Services de communication (+18 %), la Finance et la Santé affichent également des hausses à deux chiffres. Neuf des onze secteurs de l'indice signent des croissances positives. Seules deux zones restent dans le rouge :
- Consommation discrétionnaire : -1,0 %, tirée vers le bas par les Biens durables (-34 %), l'Automobile (-24 %) et le Luxe (-11 %), pénalisés par les effets de change et la prudence du consommateur.
- Énergie : secteur en déclin en raison de la pression persistante sur les cours du pétrole.
Le paradoxe Nvidia : des résultats records, une action en chute
L'épisode Nvidia illustre parfaitement la psychologie des marchés en 2026. Le géant des puces graphiques a publié des résultats qui auraient, dans n'importe quel autre contexte, déclenché un rallye : des revenus de 68,1 milliards de dollars au T4 FY2026 (+73 % sur un an, au-dessus des 65,7 milliards attendus), une guidance pour le trimestre en cours entre 76,4 et 79,6 milliards de dollars. Son PDG Jensen Huang a déclaré que « l'IA agentique a atteint un point de bascule » et que « 300 à 400 milliards de dollars de capital mondial se réorientent vers le secteur de l'IA ».
Pourtant, l'action a chuté de 5,46 % le 26 février, effaçant quelque 260 milliards de dollars de capitalisation en une seule séance. Trois facteurs expliquent cette réaction :
- Attentes déjà intégrées : Goldman Sachs a noté que le potentiel de croissance de Nvidia « était déjà entièrement valorisé », nécessitant une visibilité sur 2027 que les résultats n'ont pas fournie.
- Concentration des revenus : 91 % proviennent des centres de données, avec une dépendance à cinq clients cloud (Microsoft, Amazon, Google, Meta, Oracle).
- Concurrence montante : les puces personnalisées d'AMD, Google TPU et Amazon Trainium commencent à éroder la domination de Nvidia.
« Les marchés ont pleinement intégré la croissance de Nvidia pour 2026. Sans visibilité claire sur 2027, le rapport risque/rendement s'est détérioré. » — Goldman Sachs, note d'analyste, février 2026
Le contexte macro : inflation et Fed en toile de fond
Ces résultats d'entreprises s'inscrivent dans un contexte macro en amélioration. L'inflation américaine (IPC) a ralenti à 2,4 % en glissement annuel en janvier 2026 — son plus bas niveau depuis mai 2025 — contre 2,7 % en décembre. Le taux de base (hors alimentation et énergie) s'établit à 2,5 %, au plus bas depuis mars 2021.
La Réserve fédérale a maintenu son taux directeur dans la fourchette de 3,5 %-3,75 % lors de sa réunion de janvier 2026, marquant une pause après trois baisses consécutives à l'automne 2025. Les marchés dérivés attribuent désormais une probabilité de 83 % à une nouvelle baisse en juin 2026, selon le CME FedWatch Tool.
Ce vendredi 27 février 2026, les données du PPI (indice des prix à la production) de janvier 2026 sont publiées à 14h30 heure de Paris. Les économistes anticipent une hausse modérée de 0,2 % en rythme mensuel, en décélération par rapport aux 0,5 % de décembre. Ces données constitueront un signal supplémentaire sur la trajectoire de l'inflation en amont de la prochaine réunion du FOMC en mars.
Deux lectures divergentes sur l'avenir des marchés
Les arguments des optimistes
Pour les partisans d'un marché haussier prolongé, la diversification de la croissance bénéficiaire entre technologie et industrie offre une base plus solide que lors des précédentes phases de hausse dominées par un seul secteur. L'expansion des marges — à 13,2 % contre 12,1 % en moyenne sur 5 ans — malgré les pressions salariales, témoigne d'une efficacité opérationnelle structurelle, notamment grâce à l'automatisation. Goldman Sachs projette une croissance des BPA de +12 % en 2026 et un rendement total de +12 % pour l'indice, tandis que le consensus de Wall Street table sur un BPA de 306 dollars pour l'exercice 2026.
Les arguments des prudents
Les investisseurs plus prudents pointent la valorisation : le ratio cours/bénéfices à 12 mois (forward P/E) du S&P 500 s'établit à 21,5x, au-dessus de la moyenne sur 5 ans (20,0x) et sur 10 ans (18,8x). Dans cet environnement, la moindre déception — ralentissement de la croissance, résurgence de l'inflation ou durcissement de ton de la Fed — pourrait déclencher une correction significative. L'épisode Nvidia, où des résultats exceptionnels ont conduit à une vente massive, illustre le peu de marge d'erreur qui existe à ces niveaux de valorisation.
« Les entreprises américaines ont démontré une capacité remarquable à naviguer dans un environnement complexe. Mais nous entrons dans une phase où la qualité de l'exécution différenciera les gagnants. » — Analyse FactSet, Earnings Insight février 2026
Implications pratiques pour les investisseurs français
Pour les épargnants et investisseurs français exposés aux marchés américains — via des ETF S&P 500, des OPCVM actions mondiales ou des contrats d'assurance-vie en unités de compte — cette saison des résultats apporte plusieurs enseignements concrets :
- La diversification sectorielle reste clé : un portefeuille trop concentré sur la technologie, malgré des performances brillantes, s'expose aux phénomènes « sell the news » comme celui observé sur Nvidia.
- Les ETF large cap conservent leur attrait : avec 74 % de sociétés battant les estimations et une marge à 13,2 %, les fonds répliquant l'indice ont pleinement participé à cette performance.
- La valorisation exige de la patience : à 21,5x les bénéfices futurs, le marché américain offre moins de coussin de sécurité qu'en 2023-2024. Un positionnement progressif (investissements mensuels) permet de lisser le risque de point d'entrée.
- Surveiller le dollar et l'inflation : la trajectoire de la Fed influence directement les rendements en euros. Une baisse des taux en juin renforcerait l'attrait des actions américaines pour les investisseurs en zone euro.
Perspectives pour le premier trimestre 2026
Les analystes s'attendent à ce que la dynamique positive se poursuive, avec une croissance bénéficiaire projetée à +11,1 % pour le T1 2026, avant d'accélérer à +14,9 % au T2. Sur l'ensemble de l'année 2026, le consensus table sur une progression du BPA de +14,4 %.
Plusieurs catalyseurs sont à surveiller dans les prochaines semaines : les publications du PPI américain ce vendredi 27 février, la prochaine réunion du FOMC en mars, et les premières publications de résultats T1 2026 à partir de mi-avril. Du côté européen, l'évolution de la crise commerciale UE-États-Unis autour de l'accord de Turnberry pourrait peser sur les marchés si les tensions tarifaires s'intensifient.
Conclusion
La saison des résultats du T4 2025 confirme que les entreprises du S&P 500 ont su transformer un environnement de taux élevés et de tensions géopolitiques en opportunité de croissance rentable. La cinquième consécution de hausses à deux chiffres des bénéfices n'est pas anodine : elle témoigne d'une transformation structurelle de l'économie américaine, portée par la productivité technologique et la réindustrialisation. Néanmoins, des valorisations tendues et la leçon du « sell the news » de Nvidia rappellent qu'en 2026, les investisseurs achètent non plus la croissance du passé, mais leur vision du futur.
Sources