Des résultats au-dessus des attentes dans un contexte volatil
SAP SE a publié le 23 avril 2026 ses résultats pour le premier trimestre de l'exercice 2026, affichant une résilience notable face à une conjoncture économique mondiale sous tension. Le chiffre d'affaires total s'est établi à 9,01 milliards d'euros, tandis que le bénéfice par action ressort à 1,52 euro. Le directeur général Christian Klein a qualifié ces chiffres de confirmation que la formule de succès de SAP fonctionne, tandis que le directeur financier Dominik Asam a décrit ce premier trimestre comme un démarrage solide dans un environnement très volatil.
Ces résultats paraissent au moment où le secteur technologique européen traverse une turbulence sévère, ayant reculé de 27 % au premier trimestre 2026. L'action SAP elle-même a perdu environ 34 % sur six mois pour s'établir autour de 150 euros en avril 2026, après un pic de 271 euros en juin 2025. Malgré cette correction boursière, les fondamentaux opérationnels restent orientés à la hausse.
Le cloud propulse la croissance : 4,99 milliards d'euros, +27 %
Le cœur du modèle de SAP repose désormais sur ses activités cloud, qui représentent la majorité de son chiffre d'affaires. Au premier trimestre 2026, le segment cloud a généré 4,99 milliards d'euros de revenus, en progression de 27 % sur un an. Plus significatif encore, le cloud ERP, pilier de la stratégie S/4HANA, affiche une croissance de 34 % pour atteindre 4,25 milliards d'euros.
Le carnet de commandes cloud total, indicateur avancé de la croissance future, dépasse désormais les 77 milliards d'euros, en hausse de 30 % à taux de change constants. Le carnet cloud actuel (Current Cloud Backlog), reflet de la visibilité à court terme, progresse de 25 % à 21,05 milliards d'euros. Ces métriques témoignent de la solidité de la demande pour les solutions cloud de l'éditeur allemand, malgré les incertitudes macroéconomiques liées aux tensions commerciales et géopolitiques mondiales.
Rentabilité en amélioration structurelle
La transformation cloud de SAP produit ses effets sur les marges. La marge opérationnelle s'est établie à 28,3 % en 2025, contre 23,9 % en 2024 et 19,3 % en 2023, témoignant d'une amélioration structurelle. Le flux de trésorerie disponible pour l'exercice 2025 a pratiquement doublé à 8,4 milliards d'euros. SAP confirme son objectif de 10 milliards d'euros de flux de trésorerie disponible pour 2026, et maintient un programme de rachat d'actions de 10 milliards d'euros sur deux ans.
L'IA au cœur de la stratégie : Joule et les agents agentiques
L'intelligence artificielle s'est imposée comme le moteur central des nouvelles commandes cloud de SAP. Au quatrième trimestre 2025, l'IA était intégrée dans deux tiers des commandes cloud, soit une hausse de plus de 20 points de pourcentage par rapport au trimestre précédent. Parmi les 50 plus grandes transactions signées, 90 % incluaient soit des fonctionnalités d'IA, soit SAP Business Data Cloud.
SAP a développé Joule, son assistant IA, aujourd'hui disponible sous forme de plateforme d'agents avec plus de 40 agents spécialisés et 2 400 compétences couvrant la finance, les ressources humaines, la chaîne logistique et les achats. L'adoption de Joule a été multipliée par neuf au cours de l'année 2025. Toutefois, selon l'enquête DSAG 2026, seulement 3 % des clients SAP utilisent Joule en production, ce qui reflète à la fois le potentiel de croissance et la maturité encore limitée du déploiement. L'accès à Joule reste conditionné à la souscription des offres RISE with SAP ou GROW with SAP.
La transition vers la tarification à la consommation : un changement de paradigme
À partir de juillet 2026, SAP engagera une mutation structurelle de son modèle économique en basculant ses services d'IA vers une facturation à la consommation. Ce changement, qui s'inspire du modèle adopté par les fournisseurs cloud hyperscalers, vise à augmenter le revenu moyen par client à mesure que l'utilisation de l'IA progresse. Selon les analystes, ce pivot pourrait remodeler la trajectoire des revenus à moyen terme et constitue l'un des catalyseurs clés surveillés par les investisseurs.
L'acquisition de Reltio : préparer les données à l'ère des agents IA
En mars 2026, SAP a annoncé l'acquisition de Reltio, spécialiste de la gestion des données maîtres (Master Data Management). Cette transaction, dont la clôture est attendue entre le deuxième et le troisième trimestre 2026, vise à renforcer SAP Business Data Cloud en permettant aux entreprises de préparer leurs données, qu'elles soient issues de SAP ou d'autres systèmes, pour une utilisation par des agents IA.
La technologie de résolution d'entités basée sur l'IA de Reltio permet d'identifier et de fusionner des enregistrements provenant de différents formats et applications afin de créer un enregistrement de référence unique, fiable et contextualisé. Cette approche est présentée comme fondamentale pour alimenter les agents Joule en données de qualité, condition sine qua non d'une IA agentique efficace en entreprise.
Un contexte concurrentiel intense face à Microsoft, Oracle et Salesforce
SAP évolue dans un paysage concurrentiel en pleine recomposition. Microsoft, dont la division Azure affiche une croissance de 39 %, déploie Copilot et Microsoft 365 AI dans l'ensemble de sa suite entreprise. Salesforce a affiché un chiffre d'affaires de 11,18 milliards de dollars au quatrième trimestre 2026, porté par Agentforce, son offre d'agents IA. Oracle développe ses applications Fusion Agentic pour concurrencer SAP sur le terrain de l'ERP.
Face à cette pression, SAP dispose d'un avantage concurrentiel majeur : la profondeur de son ancrage dans les processus métier. L'IA de SAP est intégrée directement dans les flux de travail existants, sans nécessiter de migration vers une infrastructure distincte. Selon une enquête du groupe Futurum, 38,8 % des acheteurs de logiciels d'entreprise attendent désormais que l'IA soit délivrée principalement via des agents, et 45,7 % classent les capacités IA comme premier critère de sélection d'un logiciel.
Le défi de la migration S/4HANA : une fenêtre de 18 mois
L'un des enjeux les plus critiques pour SAP reste la migration de ses clients vers S/4HANA Cloud. Selon Gartner, à fin 2024, seulement 39 % des 35 000 clients SAP ECC avaient effectué leur migration. SAP a confirmé à plusieurs reprises que le support standard de SAP ECC 6.0 prendra fin le 31 décembre 2027, sans report possible. Cette échéance crée une pression commerciale significative sur les 21 000 entreprises encore sous ECC, dont de nombreuses entreprises françaises, qui doivent impérativement planifier leur transition dans les 18 prochains mois.
En France, la migration vers S/4HANA revêt une dimension supplémentaire : l'obligation de facturation électronique, qui entre en vigueur progressivement à partir de 2026, impose aux entreprises de disposer d'un ERP capable de gérer ces flux. SAP positionne S/4HANA comme la solution de conformité de référence sur ce sujet.
Perspectives des analystes : divergences sur la valorisation
Les analystes sont partagés sur la valorisation de SAP. Jefferies maintient une recommandation d'achat sur le titre. JPMorgan a réduit son objectif de cours à 175 euros, citant les pressions concurrentielles dans l'IA. Piper Sandler a initié une couverture avec une recommandation neutre. Sur l'ensemble des analystes suivant la valeur, 18 recommandent l'achat, 6 surperformance, 5 à conserver, et seulement 1 vente. L'objectif de cours moyen de la place ressort à 232 euros, soit un potentiel de hausse supérieur à 50 % par rapport aux cours actuels.
Les perspectives 2026 de SAP prévoient des revenus cloud à taux de change constants de 21,6 à 21,9 milliards d'euros, en progression de 26 à 28 %, et un objectif de flux de trésorerie disponible de 10 milliards d'euros. La capitalisation boursière de SAP s'établit à environ 210 milliards de dollars, faisant de l'éditeur la première entreprise technologique cotée en Europe.
Ce qu'il faut retenir pour les investisseurs
Pour les investisseurs et épargnants exposés aux marchés actions européens, SAP représente un baromètre clé de la capacité des entreprises technologiques européennes à réussir leur transformation IA. Trois éléments méritent une attention particulière dans les prochains mois :
- La cadence de conversion IA : la transition vers la tarification à la consommation en juillet 2026 sera un test décisif pour la monétisation de l'IA.
- L'accélération des migrations S/4HANA : 61 % des clients ECC doivent encore migrer avant fin 2027, représentant un gisement de revenus considérable.
- L'intégration de Reltio : la qualité des données maîtres conditionnera l'efficacité des agents IA, un facteur différenciant face à la concurrence.
Le dividende proposé de 2,50 euros par action pour l'exercice 2025, en hausse de 0,15 euro, sera soumis au vote de l'assemblée générale du 5 mai 2026, avec une date de détachement fixée au 6 mai. Cette rémunération, conjuguée au programme de rachat d'actions de 10 milliards d'euros, témoigne de la confiance de la direction dans la solidité du modèle économique de SAP à long terme.