L'Europe traverse une transformation stratégique sans précédent. Face à l'instabilité géopolitique croissante et à la remise en question de la protection américaine, le continent s'engage dans un cycle de réarmement d'une ampleur inédite depuis la guerre froide. Pour les investisseurs, cette mutation structurelle représente l'une des tendances les plus significatives de la décennie.
Le plan ReArm Europe : 800 milliards d'euros pour une défense autonome
En mars 2025, Ursula von der Leyen a dévoilé le plan « ReArm Europe », un programme de 800 milliards d'euros destiné à bâtir une défense européenne autonome. Le dispositif repose sur cinq piliers : l'activation de la clause dérogatoire du Pacte de stabilité (permettant aux États membres d'augmenter leur déficit de 1,5 point au delà de la limite de 3 % du PIB pour les dépenses militaires), 150 milliards d'euros de prêts européens pour des achats groupés de capacités, la réorientation de fonds de cohésion, l'élargissement du mandat de la Banque européenne d'investissement et la mobilisation de capitaux privés.
Approuvé par les pays de l'UE dès le 6 mars 2025, ce plan pourrait libérer jusqu'à 650 milliards d'euros de dépenses supplémentaires sur quatre ans grâce à la seule flexibilité budgétaire. L'objectif est clair : face à une Russie dont les pertes militaires dépassent 875 000 soldats selon le ministère britannique de la Défense, l'UE (20 000 milliards de dollars de PIB, 450 millions d'habitants) entend se doter des moyens de sa sécurité.
Des budgets nationaux en forte accélération
Les engagements budgétaires des États membres traduisent concrètement cette ambition. Le sommet de l'OTAN à La Haye en juin 2025 a fixé un nouvel objectif dit « 5 % Pledge » : 3,5 % du PIB pour la défense stricte et 1,5 % pour la résilience nationale, un seuil qui redéfinit le paysage fiscal européen.
L'Allemagne a inscrit dans son budget 2026 environ 108 milliards d'euros pour la défense, soit une hausse de 25 % sur un an, avec un fonds pluriannuel de 500 milliards d'euros. Berlin vise l'objectif de 3,5 % du PIB d'ici 2029, six ans avant l'échéance fixée par l'OTAN. La Pologne, déjà à 4 % du PIB, s'affirme comme le pays européen le plus engagé. Le Danemark consacre 3,2 % de son PIB à la défense.
En France, le projet de loi de finances 2026 porte la mission Défense à 57,1 milliards d'euros hors pensions, en hausse de 6,7 milliards : 3,2 milliards prévus par la loi de programmation militaire (LPM) 2024 2030 et 3,5 milliards supplémentaires. La LPM, dotée d'un budget global de 413 milliards d'euros sur la période, fait l'objet d'une actualisation au premier trimestre 2026 pour accélérer le réarmement du pays.
À l'échelle du continent, les budgets de défense européens progressent d'environ 13 % par an, un rythme supérieur à celui des États Unis (1,7 %), de la Russie (3,2 %) et de la Chine (3,1 %).
Une performance boursière spectaculaire
La traduction boursière de ce réarmement est saisissante. Le STOXX Europe Targeted Defence Index a bondi de 86 % en 2025, prolongeant une hausse cumulée de 73 % sur les deux années précédentes. Le fonds Select STOXX Europe Aerospace & Defence ETF (EUAD) affiche un rendement de 95,6 % sur douze mois au 9 janvier 2026.
En 2026, la dynamique se poursuit. Depuis le début de l'année, le STOXX Europe Targeted Defence Index progresse de 14 % et le panier Goldman Sachs Europe Defense de 18 %. Parallèlement, DWS a lancé le 19 février 2026 un nouvel ETF Xtrackers Europe Defense Technologies (XDEF), signe de l'appétit croissant des investisseurs pour le secteur.
Les valeurs individuelles en détail
Les performances individuelles illustrent l'ampleur du phénomène :
- Rheinmetall : le titre du groupe allemand a plus que doublé depuis début 2025, s'établissant autour de 1 740 euros. Son carnet de commandes dépasse 30 milliards d'euros, porté par la demande soutenue en véhicules blindés et munitions. Les analystes anticipent un bénéfice par action en hausse de 50,86 % en 2026 par rapport à 2024.
- Thales : le groupe français progresse de 67 % sur douze mois, à environ 264 euros l'action. Avec 53 % de son chiffre d'affaires lié à la défense et les deux tiers de ses revenus militaires en Europe, Thales est idéalement positionné pour capter la hausse des budgets. Le consensus des analystes fixe un objectif de cours à 285,20 euros.
- Safran : le motoriste français a relevé ses prévisions pour 2026, tablant sur une croissance du chiffre d'affaires de 10 % par an sur deux ans. L'action a bondi de 7,13 % lors de la publication des résultats 2025.
- BAE Systems : le groupe britannique gagne 23 % depuis le début de 2026, porté par l'annonce du premier ministre Keir Starmer d'accélérer l'objectif de 3 % du PIB consacré à la défense.
- Hensoldt : le spécialiste allemand de l'électronique de défense affiche une hausse de 23 % de son chiffre d'affaires 2024, à 2,24 milliards d'euros, avec un carnet de commandes de 6,6 milliards représentant environ trois ans d'activité.
- Leonardo : le groupe italien, dont 30 % du capital est détenu par l'État, s'engage à doubler son chiffre d'affaires dans la défense et le spatial d'ici 2030.
Un contexte mondial de course aux armements
L'Europe n'agit pas en isolement. Les dépenses mondiales de défense ont atteint 2 720 milliards de dollars en 2024, en hausse réelle de 9,4 %, la plus forte progression depuis 1987. Le budget américain FY2026 franchit pour la première fois le seuil symbolique de 1 000 milliards de dollars (1 010 milliards), en hausse de 13,4 % sur un an, avec 151 milliards alloués au programme SHIELD de défense antimissile sur dix ans.
En Asie Pacifique, les budgets combinés pourraient dépasser 550 milliards de dollars en 2026 : la Chine y consacre 247 milliards (+7,2 %), l'Inde 74 milliards (+12 %) et le Japon 60 milliards (+15 %), avec l'objectif de 2 % du PIB d'ici 2027. Les prévisions tablent sur une dépense mondiale approchant 3 000 milliards de dollars d'ici 2028.
Valorisations élevées : le débat entre les analystes
La flambée des cours soulève légitimement la question des valorisations. Le secteur aérospatial et défense américain se négocie à un ratio cours/bénéfices de 44,8 fois, nettement au dessus de sa moyenne triennale de 32,1 fois. Les multiples valeur d'entreprise/chiffre d'affaires ont quasiment triplé par rapport au début des années 2000.
Les partisans de ces niveaux de valorisation avancent que les carnets de commandes records, la visibilité apportée par les contrats gouvernementaux pluriannuels et le potentiel de croissance du bénéfice par action (8 % à 10 % par an jusqu'en 2028 pour les principaux groupes) justifient ces multiples. Les valorisations sectorielles se situent entre 15 et 18 fois les bénéfices prévisionnels.
Les voix plus prudentes soulignent qu'il reste peu de marge pour une expansion des multiples et que ces valorisations supposent une instabilité géopolitique perpétuelle. Comme le résume un analyste : « La question n'est pas de savoir si les actions de défense sont surévaluées, mais si le monde est sous préparé face aux conflits qui justifient ces valorisations. »
La révolution ESG : quand les fonds durables embrassent la défense
L'un des développements les plus marquants de cette nouvelle ère concerne le repositionnement des fonds ESG vis à vis du secteur. Historiquement exclu par de nombreux investisseurs responsables, le secteur de la défense bénéficie désormais d'un revirement spectaculaire.
Allianz Global Investors a supprimé les exclusions sur les équipements militaires pour ses fonds Article 8. UBS Asset Management a abandonné sa politique interdisant aux fonds durables d'investir dans les entreprises tirant plus de 10 % de leurs revenus des armes conventionnelles. Danske Bank Asset Management a retiré une trentaine d'entreprises liées à la défense de ses listes d'exclusion.
Le mouvement le plus significatif est venu de JP Morgan Asset Management, qui a levé les exclusions défense sur 129 fonds (95 fonds basés au Luxembourg, 29 en Irlande et 5 fonds ESG au Royaume Uni). La Commission européenne a confirmé que les armes nucléaires ne sont pas classées comme armes prohibées dans les règles de finance durable de l'UE, laissant la décision d'inclusion aux gestionnaires de fonds.
Résultat : depuis 2022, l'exposition des fonds européens Article 8 aux armes controversées et aux contrats militaires a plus que doublé, passant respectivement à 1,1 % et 2,3 %.
Les risques à surveiller
Malgré la solidité du cycle de réarmement, plusieurs facteurs pourraient en atténuer la portée. L'exécution des programmes d'armement, traditionnellement sujette à des retards et des dépassements de coûts, constitue le principal risque opérationnel. La dépendance aux budgets gouvernementaux expose le secteur aux aléas politiques et aux contraintes budgétaires : le déficit public français est déjà ciblé à 4,4 % du PIB en 2026.
Un éventuel apaisement géopolitique, notamment une résolution du conflit en Ukraine, pourrait réduire l'urgence perçue des dépenses militaires, même si les engagements de l'OTAN constituent un plancher solide. Enfin, la concentration du secteur européen de la défense sur un nombre limité de groupes soulève des questions de capacité industrielle face à l'afflux massif de commandes.
Ce que les investisseurs doivent retenir
Le réarmement européen n'est pas un épisode conjoncturel. Il s'inscrit dans une refondation structurelle de l'architecture de sécurité du continent, portée par des engagements budgétaires pluriannuels et des dynamiques géopolitiques de long terme. Les budgets de défense européens devraient croître de 6,8 % par an en moyenne entre 2024 et 2035.
Pour les investisseurs français, les groupes comme Thales, Safran et Airbus Defence & Space sont directement exposés à ce supercycle. Les ETF spécialisés (EUAD, XDEF) offrent une alternative diversifiée pour capter la tendance sans concentration excessive sur un seul titre. Toutefois, les niveaux de valorisation actuels plaident pour une approche sélective et une attention particulière aux fondamentaux de chaque entreprise plutôt qu'à un achat indifférencié du secteur.