L'Inde et le Brésil ont franchi une étape décisive dans la reconfiguration des chaînes d'approvisionnement mondiales en minéraux critiques. Le 21 février 2026, lors d'un sommet à New Delhi, le Premier ministre Narendra Modi et le président Luiz Inácio Lula da Silva ont signé un accord cadre portant sur la coopération en matière de terres rares et de minéraux stratégiques, assorti d'un objectif commercial ambitieux de 20 milliards de dollars d'échanges bilatéraux sur cinq ans.
Cet accord s'inscrit dans une dynamique mondiale de diversification des sources d'approvisionnement, alors que la Chine contrôle environ 92 % de la production mondiale de terres rares et plus de 90 % des capacités de raffinage et de séparation.
Les termes de l'accord : trois piliers stratégiques
Le sommet Modi/Lula a abouti à la signature de trois accords majeurs : une déclaration conjointe sur le partenariat numérique pour l'avenir, un protocole d'accord (MoU) sur la coopération en matière de terres rares et de minéraux critiques, et un MoU sur les chaînes d'approvisionnement dans le secteur minier et sidérurgique. Neuf autres accords complémentaires couvrant la coopération numérique, la santé et l'entrepreneuriat ont également été finalisés.
« Nous nous engageons à porter le commerce bilatéral au delà de 20 milliards de dollars dans les cinq prochaines années. Notre commerce n'est pas qu'un chiffre : c'est le reflet de la confiance », a déclaré le Premier ministre Modi lors de la conférence de presse conjointe au palais Hyderabad House.
Le président Lula a qualifié l'Inde de « superpuissance numérique » et le Brésil de leader dans les énergies renouvelables, décrivant cette rencontre comme un sommet « de superlatifs ». Il a souligné que « l'augmentation des investissements et de la coopération dans les domaines des énergies renouvelables et des minéraux critiques est au cœur de cet accord pionnier ».
Le Brésil, puissance minérale sous estimée
Le Brésil possède les deuxièmes plus grandes réserves mondiales de minéraux critiques, juste derrière la Chine, avec environ 21 millions de tonnes métriques de réserves de terres rares identifiées. Le pays domine déjà certains segments du marché mondial : il contrôle entre 85 % et 95 % de la production mondiale de niobium, un métal essentiel pour les alliages d'acier à haute résistance utilisés dans les oléoducs, les turbines à gaz et les structures aérospatiales. Le Brésil produit également 14 % du lithium mondial, un composant fondamental des batteries pour véhicules électriques.
L'entreprise brésilienne Serra Verde a démarré la production commerciale de terres rares dans l'État de Goiás début 2024 et prévoit d'atteindre une capacité de 5 000 tonnes d'oxydes de terres rares par an d'ici 2026. Le géant minier CBMM, basé à Araxá dans le Minas Gerais, reste le leader mondial incontesté du niobium.
Ces ressources sont utilisées dans des secteurs stratégiques allant des véhicules électriques aux panneaux solaires, en passant par les smartphones, les moteurs d'avion et les missiles guidés.
L'Inde accélère sa stratégie d'indépendance minérale
Pour l'Inde, cet accord avec le Brésil s'inscrit dans une stratégie plus large de réduction de la dépendance à la Chine. Le pays est actuellement dépendant à 95 % de ses importations de minéraux critiques, avec une dépendance totale (100 %) pour le lithium, le cobalt et le nickel. L'Inde importe 60 % de ses terres rares depuis la Chine.
Le gouvernement indien a approuvé la Mission nationale pour les minéraux critiques, dotée d'un budget de 34 300 crores de roupies (environ 3,8 milliards d'euros), visant à développer l'exploration et le commerce de minéraux critiques sur une période de sept ans, jusqu'à l'exercice 2030/2031. Le budget 2026/2027 prévoit notamment la création de « Corridors de terres rares » dans les États riches en minéraux comme l'Odisha, le Kerala, l'Andhra Pradesh et le Tamil Nadu.
Le programme de fabrication d'aimants permanents à base de terres rares (REPM), doté de 7 280 crores de roupies, vise une capacité de production de 6 000 tonnes par an répartie en cinq unités de 1 200 tonnes chacune, avec un démarrage prévu dans deux à trois ans.
Un enjeu géopolitique mondial : contrer la domination chinoise
L'accord intervient dans un contexte de tensions croissantes autour des chaînes d'approvisionnement en minéraux critiques. La Chine détient environ 34 % des réserves mondiales de terres rares mais contrôle environ 92 % de la production, plus de 90 % des capacités de raffinage et environ 99 % du raffinage mondial du gallium, selon l'Agence internationale de l'énergie (AIE).
Pékin n'hésite pas à utiliser cette position dominante comme levier géopolitique. En 2025, les autorités chinoises ont imposé des restrictions à l'exportation de terres rares vers l'Union européenne. Selon la Chambre de commerce européenne en Chine, sur 141 demandes de licences d'exportation soumises par des entreprises européennes entre août et septembre 2025, seules 19 ont été approuvées, 121 demandes qualifiées d'« urgentes » restant en attente.
Rishabh Jain, du Council on Energy, Environment and Water, a souligné l'importance de cette dynamique : « Les alliances du Sud global sont essentielles pour sécuriser un accès diversifié aux ressources sur le terrain et pour façonner les nouvelles règles du commerce mondial. »
Les alliances se multiplient à l'échelle mondiale
L'accord Inde/Brésil s'ajoute à une série d'initiatives multilatérales visant à diversifier les sources d'approvisionnement. Le Minerals Security Partnership (MSP), qui rassemble 15 pays membres dont la France, l'Inde et les États Unis, a mobilisé plus de 30 milliards de dollars de soutien au cours des six derniers mois, dont 565 millions de dollars spécifiquement destinés à l'extraction de terres rares au Brésil.
Le Sommet ministériel des minéraux critiques 2026, organisé en février par le Secrétaire d'État américain Marco Rubio, a réuni les représentants de 54 pays et de la Commission européenne, soulignant l'ampleur de la mobilisation internationale.
L'Union européenne, pour sa part, a adopté le Critical Raw Materials Act (CRMA) qui fixe un objectif de 40 % de capacité de traitement domestique pour les matières premières stratégiques d'ici 2030. Toutefois, la Cour des comptes européenne a averti que l'UE « ne parviendra probablement pas à atteindre ces objectifs dans les délais fixés », la Chine fournissant encore 95 % des terres rares importées par l'UE et près de 65 % de l'ensemble des matières premières critiques.
L'Europe et la France en première ligne
La France joue un rôle de premier plan dans la stratégie européenne d'indépendance en matière de terres rares. L'usine Caremag de Carester, en construction à Lacq dans le sud ouest de la France, prévoit une capacité de traitement de 1 600 tonnes d'oxydes par an avec une mise en service prévue fin 2026. Cette installation devrait produire environ 600 tonnes par an d'oxydes de dysprosium et de terbium, soit environ 15 % de la production mondiale, ainsi que 800 tonnes par an d'oxydes de néodyme et de praséodyme.
Caremag bénéficie d'un accord d'approvisionnement de dix ans avec le constructeur automobile Stellantis, portant sur 3 400 tonnes de matériaux. Les équipes de recherche d'Orano et du CEA Liten collaborent depuis 2022 sur un procédé de recyclage en « boucle courte » des aimants à base de terres rares.
Un marché en pleine expansion
Les enjeux financiers sont considérables. La demande mondiale d'aimants à base de terres rares atteint 385 000 tonnes par an, pour un marché évalué à environ 19 milliards de dollars, avec une croissance annuelle de 7,8 % portée par l'électrification automobile et le déploiement des énergies renouvelables. Chaque véhicule électrique nécessite entre 1 et 2 kg d'aimants NdFeB, tandis que les éoliennes offshore peuvent en utiliser plusieurs centaines de kilogrammes.
Le marché des éléments de terres rares est estimé à 208 kilotonnes en 2026 et devrait atteindre 273 kilotonnes d'ici 2031, selon Mordor Intelligence. La demande devrait augmenter de 22 % en 2026, portée par les technologies vertes et les applications de défense. Les prix du NDPR (néodyme/praséodyme) ont progressé de plus de 18 % en 2025, et les prévisions pour 2026 signalent une pression haussière continue.
Implications pour les investisseurs
Pour les investisseurs français et européens, cet accord ouvre plusieurs perspectives. La diversification des chaînes d'approvisionnement réduit le risque de rupture lié aux restrictions d'exportation chinoises, un facteur de stabilité pour les secteurs automobile, aéronautique et des énergies renouvelables cotés au CAC 40. Les ETF sur les terres rares et les fonds thématiques axés sur la transition énergétique pourraient bénéficier de cette dynamique de diversification.
Toutefois, les analystes soulignent que la construction de chaînes d'approvisionnement alternatives prendra du temps. Selon les estimations, les États Unis pourraient avoir besoin de 10 à 20 ans pour constituer une filière entièrement indépendante. L'Union européenne, malgré ses ambitions et ses 14 nouveaux accords commerciaux, reste confrontée à un défi de taille : remplacer la Chine nécessite une expertise spécialisée, des investissements massifs et une gestion rigoureuse des risques environnementaux et sanitaires.
Ce qu'il faut surveiller
Les prochaines semaines seront déterminantes pour évaluer la portée réelle de cet accord. L'attention se portera sur les détails opérationnels du protocole d'accord minier, le calendrier de déploiement des projets d'extraction conjoints, et les éventuelles réactions de Pékin face à cette coalition émergente du Sud global. Le partenariat Embraer/Adani pour la fabrication d'avions en Inde, annoncé le mois dernier, illustre l'élargissement rapide de la coopération bilatérale au delà des seuls minéraux.
Avec un commerce bilatéral actuel de 15 milliards de dollars (l'Inde exportant 7,23 milliards vers le Brésil et important 5,38 milliards en 2024), l'objectif de 20 milliards en cinq ans apparaît réaliste, mais impliquera une intensification significative des échanges dans les secteurs minier, technologique et énergétique.