Le 3 février 2026, la Reserve Bank of Australia (RBA) a créé la surprise en relevant son taux directeur de 25 points de base, portant le cash rate à 3,85 %. Cette décision unanime du conseil d'administration marque un tournant historique : l'Australie devient la première grande économie développée à durcir sa politique monétaire après le cycle mondial d'assouplissement engagé depuis 2024. Alors que la BCE maintient ses taux inchangés et que la Fed envisage de nouvelles baisses, ce revirement australien pose une question cruciale pour les investisseurs et épargnants : le cycle de détente monétaire touche-t-il déjà à sa fin ?
Une inflation persistante qui force la main de la RBA
L'inflation australienne a atteint 3,6 % au quatrième trimestre 2025, son plus haut niveau en six trimestres. En décembre, les prix à la consommation ont progressé de 3,8 % sur un an, dépassant les 3,55 % anticipés par les économistes. Le trimmed mean, l'indicateur d'inflation sous-jacente privilégié par la RBA, s'est établi à 3,3 % en glissement annuel, en hausse par rapport aux 3,2 % de novembre.
Ces chiffres se situent nettement au-dessus de la fourchette cible de 2 à 3 % fixée par la banque centrale. Le logement constitue le premier facteur de hausse, avec une progression de 5,5 % sur un an. Les loyers ont augmenté de 3,9 % (4,2 % hors aides gouvernementales), tandis que les coûts de construction ont grimpé de 3 %. L'inflation des services, portée par les assurances, la santé et l'éducation, reste particulièrement tenace.
"L'inflation sous-jacente est trop forte. Sur la base des données dont nous disposons, le conseil estime désormais qu'il faudra plus de temps pour que l'inflation revienne à l'objectif, et ce n'est pas un résultat acceptable."
Michele Bullock, gouverneure de la RBA
Les quatre facteurs qui ont convaincu le conseil
La gouverneure Michele Bullock a identifié quatre raisons principales justifiant cette hausse lors de sa conférence de presse :
- Demande privée plus forte qu'anticipé : la consommation des ménages et l'investissement ont accéléré bien au-delà des prévisions au second semestre 2025. Les données de la Commonwealth Bank révèlent que les Australiens ont dépensé 23,8 milliards de dollars australiens lors du Black Friday, en hausse de 4,6 % sur un an.
- Marché du travail résilient : le taux de chômage reste inférieur aux attentes, les mesures de sous-emploi demeurent à des niveaux historiquement bas et la croissance des coûts unitaires du travail reste élevée.
- Pressions sur les capacités de production : l'économie australienne fonctionne plus près de sa capacité maximale que ce qui était estimé précédemment.
- Dynamique auto-entretenue : "Il n'a pas fallu beaucoup de reprise de la demande pour générer des pressions sur les prix", a souligné Bullock.
La RBA prévoit désormais que l'inflation ne reviendra dans sa fourchette cible qu'en juin 2027, repoussant significativement l'horizon de normalisation.
Un séisme pour la politique monétaire mondiale
Cette décision australienne met en lumière une divergence croissante entre les grandes banques centrales du monde. Trois trajectoires distinctes se dessinent désormais :
La BCE : stabilité à 2 %
Le 5 février 2026, le Conseil des gouverneurs de la BCE a maintenu ses trois taux directeurs inchangés. Le taux de refinancement principal reste à 2,15 %, le taux de dépôt à 2 % et le taux de prêt marginal à 2,40 %, des niveaux stables depuis juin 2025. Avec une inflation en zone euro revenue à son objectif de 2 % et une inflation sous-jacente à 2,3 %, la BCE se trouve dans ce que les analystes qualifient de "position de luxe", pouvant observer l'évolution économique sans urgence d'agir.
La Fed : pause prolongée avant un nouveau patron
La Réserve fédérale américaine maintient ses taux dans la fourchette de 3,5 à 3,75 % depuis janvier 2026. Après trois baisses en 2025, le marché anticipe une pause prolongée jusqu'à la fin du mandat de Jerome Powell en mai 2026. Les contrats à terme n'intègrent qu'une seule baisse supplémentaire de 25 points de base, attendue pour juin, sous la direction du successeur de Powell nommé par Donald Trump.
La Banque du Japon : l'autre faucon
La Banque du Japon (BoJ) maintient son taux directeur à 0,75 %, le plus élevé depuis 1995, après deux hausses en 2025. Le membre du conseil Masu a déclaré le 6 février que "la banque centrale doit poursuivre les hausses de taux pour achever la normalisation de sa politique". La BoJ et la RBA forment désormais un tandem de banques centrales en mode restrictif, à contre-courant du reste du monde développé.
Les marchés réagissent : le dollar australien s'envole
L'annonce a provoqué des mouvements significatifs sur les marchés des changes. Le dollar australien a bondi de 1,4 % face au dollar américain le jour de la décision, porté par l'élargissement du différentiel de taux. Le taux de change AUD/EUR s'établit autour de 0,59, reflétant l'attractivité accrue des actifs libellés en dollars australiens.
Sur le marché obligataire, les rendements australiens à 10 ans se sont ajustés à la hausse, tandis que la paire EUR/AUD a touché un plus bas de 15 mois à 1,7300. Les analystes d'OANDA soulignent que "la divergence de politique monétaire entre la RBA et la BCE se joue en temps réel sur les marchés des changes".
Si la RBA procède à une ou deux hausses supplémentaires en 2026 pendant que la Fed finit par baisser ses taux, l'écart de politique pourrait se creuser d'un point de pourcentage supplémentaire en faveur de l'Australie, renforçant encore davantage le dollar australien.
Impact concret : les ménages australiens sous pression
Pour les 35 à 40 % des Australiens ayant un prêt immobilier, cette hausse se traduit par un surcoût mensuel d'environ 115 dollars australiens sur un emprunt moyen de 694 000 dollars. Pour un prêt de 600 000 dollars australiens, les mensualités augmentent de 90 dollars australiens.
Les quatre grandes banques du pays (Commonwealth Bank, ANZ, NAB et Westpac) ont immédiatement annoncé la répercussion intégrale de la hausse sur leurs taux variables, effective entre le 13 et le 17 février. La gouverneure Bullock a reconnu la difficulté pour les emprunteurs, tout en affirmant que cette décision "est la bonne chose à faire pour l'économie", avertissant que "laisser l'inflation continuer à monter serait encore plus dur pour davantage d'Australiens".
"Le niveau des prix a augmenté de 20 à 25 % au cours des dernières années. C'est cela qui fait souffrir les gens."
Michele Bullock, gouverneure de la RBA
Quelles leçons pour les épargnants et investisseurs européens ?
Le cas australien offre plusieurs enseignements pour les investisseurs français et européens :
- La victoire contre l'inflation n'est pas acquise : même après un cycle de baisses de taux, l'inflation peut resurgir si la demande privée accélère trop vite. L'Australie rappelle que les banques centrales peuvent être contraintes de revenir en arrière.
- Les opportunités de rendement se déplacent : avec un taux directeur à 3,85 % en Australie contre 2 % en zone euro, les actifs australiens offrent un différentiel de rendement attractif. Le taux de change AUD/EUR pourrait continuer à évoluer en faveur du dollar australien.
- Le logement reste le talon d'Achille : en Australie comme en France, les coûts du logement alimentent l'inflation de manière structurelle. La hausse des loyers et des coûts de construction est un phénomène mondial que les taux d'intérêt peinent à maîtriser.
- La prudence sur les obligations longues s'impose : dans un monde où certaines banques centrales relèvent à nouveau leurs taux, les investisseurs en obligations à long terme s'exposent à un risque de remontée des rendements, particulièrement sur les marchés où l'inflation résiste.
Perspectives : vers d'autres hausses ?
La RBA n'a pas fermé la porte à de nouvelles hausses si les pressions inflationnistes persistent. Le conseil a indiqué qu'il continuera à surveiller "l'économie mondiale et les marchés financiers, les tendances de la demande intérieure, ainsi que les perspectives d'inflation et du marché du travail".
Pour Meg Elkins, professeure associée en économie à l'université RMIT, la RBA espère que les consommateurs adopteront trois comportements : dépenser moins, épargner davantage et éviter de réclamer de fortes augmentations salariales. Sans ces ajustements, le risque de hausses supplémentaires reste réel.
Les prochaines données d'inflation australiennes, attendues fin avril, seront déterminantes. Entre-temps, les marchés surveilleront attentivement la réunion de la BCE du 19 mars et les signaux de la Fed, alors que la question de la fin du cycle mondial d'assouplissement devient de plus en plus pressante.
Sources : Reserve Bank of Australia, Bloomberg, CNBC, OANDA MarketPulse, The Conversation, FXStreet, BCE, Bureau of Labor Statistics australien, Commonwealth Bank