L'essentiel : une surprise inflationniste qui secoue les marchés
Le Bureau of Labor Statistics (BLS) américain a publié ce vendredi 27 février 2026 les données de l'indice des prix à la production (PPI) pour le mois de janvier. Résultat : une hausse mensuelle de 0,5 % en données brutes et de 0,8 % en données core (hors alimentation et énergie), contre des prévisions de consensus de 0,3 % dans les deux cas. La réaction des marchés a été immédiate et violente : le Dow Jones a perdu 526 points (-1,06 %), le S&P 500 a reculé de 0,82 % et le Nasdaq a cédé 0,93 %.
Ces chiffres renforcent le scénario d'une Réserve fédérale américaine (Fed) contrainte de maintenir ses taux directeurs à leur niveau actuel de 3,50 %–3,75 % jusqu'à l'été 2026 au plus tôt. Selon les probabilités calculées par l'outil CME FedWatch, les chances d'une coupe de taux lors de la prochaine réunion du FOMC les 17-18 mars 2026 sont désormais inférieures à 10 %.
Les données en détail : services et métaux au cœur de la hausse
La décomposition sectorielle du PPI de janvier révèle des tensions concentrées dans les services et certains biens industriels :
- Services : +0,8 % mensuel, soit la plus forte progression depuis juillet 2025. Plus de 20 % de cette hausse est attribuable à un bond de 14,4 % des marges dans le négoce d'équipements professionnels et commerciaux.
- Trade services (services de distribution) : +2,5 % — une envolée qui témoigne du transfert accéléré des coûts tarifaires vers les intermédiaires commerciaux.
- Métaux : +4,8 % — reflet des perturbations des chaînes d'approvisionnement mondiales et de l'impact des droits de douane sur les matières premières.
- Biens : -0,3 % en données globales (grâce à des baisses sur l'énergie et l'alimentation), mais les biens core ont progressé de +0,7 %.
En rythme annuel, les chiffres sont tout aussi préoccupants : le PPI headline atteint +2,9 % sur un an, et le PPI core +3,6 % — soit des niveaux nettement supérieurs à l'objectif d'inflation de 2 % de la Fed. L'indice core annuel est au plus haut depuis dix mois.
L'empreinte des tarifs douaniers de Trump
Les données du BLS fournissent des premières indications tangibles de la répercussion des droits de douane dans les prix à la production. Les indices de vêtements, de composants intermédiaires et d'équipements ont progressé, suggérant que les entreprises américaines commencent à répercuter les coûts tarifaires le long de la chaîne de valeur.
Ce phénomène était anticipé par les économistes. Selon les données compilées par plusieurs instituts de recherche, les entreprises avaient absorbé environ 80 % des coûts tarifaires en 2025. En 2026, cette proportion pourrait tomber à 20 %, les entreprises choisissant de transférer la majeure partie des coûts vers leurs clients professionnels — et in fine vers les consommateurs finaux.
La section 122 du Trade Act, activée par l'administration Trump après l'invalidation des tarifs IEEPA par la Cour suprême, impose désormais un taux effectif moyen de 13,7 % sur les importations américaines. Cette décision alimente directement les pressions sur les prix des biens intermédiaires visibles dans les données PPI de janvier.
L'alerte Goldman Sachs sur le PCE core
Les données PPI prennent une dimension supplémentaire au regard d'une note d'alerte publiée par Goldman Sachs le 18 février 2026. L'économiste en chef Jan Hatzius avertissait ses clients que l'indicateur d'inflation privilégié de la Fed — l'indice des prix des dépenses de consommation personnelle (PCE) core — était en passe d'atteindre 3,05 % en rythme annuel pour janvier.
Ce chiffre, nettement supérieur à la cible de 2 % de la Fed et aux projections précédentes, crée ce que Goldman Sachs qualifie d'« inflation disconnect » : une divergence entre un IPC apparemment maîtrisé (2,4 % a/a) et un PCE core qui reste obstinément élevé, tiré par les composantes liées aux équipements informatiques et aux services de santé — des postes plus lourdement pondérés dans le PCE que dans l'IPC.
Le PCE core de janvier sera publié le 13 mars 2026, soit cinq jours seulement avant la prochaine réunion du FOMC. Si Goldman Sachs a raison, la fenêtre pour une baisse de taux au premier semestre 2026 se referme définitivement.
Ce que cela signifie pour la politique monétaire
Lors de sa conférence de presse du 28 janvier 2026, Jerome Powell avait estimé que « l'inflation s'est comportée globalement comme prévu ». Les données de ce matin remettent en question cette évaluation. Les marchés anticipent désormais que la Fed maintiendra ses taux dans la fourchette 3,50 %–3,75 % jusqu'à l'été 2026.
La situation est délicate pour la banque centrale américaine, prise en étau entre :
- Des pressions inflationnistes persistantes, alimentées par les tarifs douaniers et des services résilients ;
- Un marché de l'emploi qui montre des signes de normalisation mais pas de détérioration franche ;
- Des pressions politiques de l'administration Trump en faveur de baisses de taux rapides ;
- Une incertitude sur la succession de Jerome Powell, dont le mandat expire en mai 2026.
Face à ces tensions, la stratégie de la Fed reste celle de la dépendance aux données, réunion par réunion. Les futures marchés n'intègrent désormais plus que deux baisses de taux pour l'ensemble de 2026, et aucune pour 2027.
La BCE dans une position divergente
Si la Fed est paralysée par l'inflation, la Banque centrale européenne (BCE) bénéficie d'un contexte plus favorable. L'inflation de la zone euro est attendue en moyenne à 1,7 % en 2026, sous la cible de 2 %, ce qui avait permis à la BCE de ramener son taux directeur à 2 % lors de ses dernières réunions.
Toutefois, Christine Lagarde a mis en garde contre une intensification des tensions commerciales. Selon la présidente de la BCE, une nouvelle vague de tarifs douaniers américains pourrait ajouter jusqu'à 0,5 point de pourcentage à l'inflation de la zone euro, compliquant la trajectoire d'assouplissement monétaire prévue. L'institution de Francfort suit désormais avec attention les signaux d'inflation américains, consciente que les pressions tarifaires ne s'arrêtent pas à la frontière atlantique.
Implications pratiques pour les épargnants et investisseurs français
La surprise du PPI américain de ce matin n'est pas sans conséquences directes pour les épargnants et investisseurs français :
Marchés actions : vigilance requise
L'inflation persistante aux États-Unis maintient des taux d'intérêt élevés, ce qui comprime mécaniquement les multiples de valorisation des actions de croissance. Le recul du Nasdaq (-0,93 % ce matin) en est l'illustration directe. Pour les portefeuilles exposés aux marchés américains — via des ETF ou fonds internationaux — la volatilité devrait rester élevée dans les prochaines semaines.
Obligations et produits de taux
Le maintien des taux américains à un niveau élevé renforce l'attrait des obligations d'État américaines et des fonds monétaires libellés en dollars. En zone euro, le rendement des OAT 10 ans reste un indicateur à surveiller, la BCE pouvant être amenée à ralentir sa politique d'assouplissement si les tensions inflationnistes se propagent.
Livret A et épargne réglementée
La réduction du taux du Livret A à 1,5 % depuis le 1er février 2026 contraste avec un environnement inflationniste mondial plus persistant que prévu. Pour les épargnants français, cela souligne l'importance de diversifier au-delà du Livret A vers des supports offrant un rendement réel positif — assurance vie en unités de compte, PER, fonds euros dynamiques (rendement moyen projeté à 3,5 % en 2026).
L'or en safe haven
Dans la séance du 27 février, l'or a gagné 48,81 dollars, confirmant son rôle de valeur refuge en période d'incertitude inflationniste. Avec un cours autour de 5 187 dollars l'once et des objectifs de prix de Goldman Sachs à 5 400 dollars pour fin 2026 et de J.P. Morgan à 6 300 dollars, le métal jaune reste une composante de diversification patrimoniale pertinente.
Ce qu'il faut surveiller dans les prochaines semaines
Le calendrier des prochaines publications macroéconomiques sera déterminant pour la trajectoire des taux :
- 13 mars 2026 : Publication du PCE core de janvier (l'indicateur privilégié de la Fed). Si Goldman Sachs a raison avec 3,05 % a/a, les espoirs d'une coupe en mars s'effaceront définitivement.
- 17-18 mars 2026 : Réunion du FOMC. Les projections économiques actualisées (« dot plot ») donneront une vision plus claire de la trajectoire des taux pour 2026-2027.
- 1er avril 2026 : Rapport sur l'emploi américain (NFP). Si le marché du travail reste robuste malgré les tarifs, la Fed aura encore moins de raison de baisser les taux.
- Mai 2026 : Fin du mandat de Jerome Powell. Le profil du successeur désigné par Trump aura un impact significatif sur les anticipations de politique monétaire.
Conclusion
Le PPI américain de janvier 2026 est un signal d'alarme pour quiconque espérait une normalisation rapide de la politique monétaire américaine. Avec un core PPI à +0,8 % mensuel (soit son plus haut depuis des mois), des services en surchauffe et une première empreinte des tarifs douaniers dans les données, la Fed se retrouve dans une position inconfortable : incapable de baisser ses taux sans risquer d'aggraver l'inflation, mais soumise à des pressions économiques et politiques croissantes.
Pour les investisseurs français, la leçon est claire : l'environnement de taux élevés persistera plus longtemps que prévu Outre-Atlantique, avec des répercussions sur la valorisation des actifs à risque, le niveau du dollar et in fine les stratégies d'allocation d'actifs. La prochaine publication clé sera celle du PCE core le 13 mars, qui pourrait soit confirmer le scénario Goldman Sachs d'une inflation durablement ancrée, soit offrir un répit bienvenu aux marchés et à la Fed.
Sources