Ce vendredi 20 février 2026 restera gravé dans le calendrier des marchés financiers. Pour la première fois depuis des décennies, le Bureau of Economic Analysis (BEA) publie simultanément deux des indicateurs les plus scrutés de l'économie américaine : l'estimation préliminaire du produit intérieur brut (PIB) du quatrième trimestre 2025 et l'indice des dépenses de consommation personnelle (PCE) de décembre, la mesure d'inflation privilégiée par la Réserve fédérale. Cette publication conjointe, programmée à 8h30 heure de New York, est la conséquence directe du shutdown gouvernemental de 43 jours qui a paralysé les agences fédérales fin 2025.
Un contexte inédit : le shutdown et ses conséquences sur les données
La fermeture partielle du gouvernement fédéral, qui s'est étendue de novembre à décembre 2025, a provoqué un retard considérable dans la collecte et la publication des statistiques économiques. Le BEA a dû consolider ses calendriers de publication, regroupant en une seule journée des rapports habituellement espacés de plusieurs semaines.
Le Bureau of Labor Statistics n'a pas été en mesure de produire les données complètes de l'indice des prix à la consommation (IPC) pour octobre 2025, contraignant le BEA à utiliser une moyenne des données de septembre et novembre pour ses estimations. Cette méthodologie inhabituelle pourrait introduire une marge d'erreur supplémentaire dans les chiffres publiés.
« Il n'existe pas de voie sans risque pour la politique monétaire », a rappelé Jerome Powell, président de la Réserve fédérale, lors de sa dernière intervention publique, soulignant la difficulté de naviguer entre contrôle de l'inflation et soutien à l'emploi.
PIB du T4 2025 : un ralentissement attendu mais contrôlé
Le consensus des économistes anticipe une croissance annualisée de 2,8 % pour le quatrième trimestre 2025, un net ralentissement par rapport aux 4,4 % enregistrés au troisième trimestre. Ce chiffre reste néanmoins confortablement au-dessus du taux de croissance « neutre » estimé entre 1,8 % et 2,0 %.
Plusieurs facteurs expliquent ce ralentissement. Les dépenses de consommation, qui représentent environ 70 % du PIB américain, ont été soutenues par une saison des fêtes record. Les ventes au détail de novembre et décembre ont franchi pour la première fois le seuil symbolique de 1 000 milliards de dollars selon la National Retail Federation, avec une progression de 4,2 % sur un an confirmée par les données de Visa. Toutefois, en termes réels, la croissance de la consommation n'a atteint que 2,2 %, contre 2,5 % l'année précédente, l'écart étant absorbé par l'inflation.
L'investissement des entreprises présente un tableau contrasté. Les dépenses liées à l'intelligence artificielle et aux technologies de l'information ont continué de progresser vigoureusement, surpassant la contribution de la consommation au PIB pour les trois premiers trimestres de 2025. En revanche, la construction industrielle et le secteur résidentiel ont poursuivi leur déclin.
Le déficit commercial s'est réduit à son niveau le plus bas depuis 2009, les entreprises adoptant une posture attentiste face à l'incertitude sur la politique commerciale. Le taux tarifaire effectif est passé de 2,1 % à 11,7 %, un quintuplement qui pèse sur les échanges internationaux.
Indice PCE : le spectre d'une réaccélération de l'inflation
C'est peut-être le chiffre le plus redouté par les marchés. L'indice PCE de base (hors alimentation et énergie) pour décembre est attendu en hausse de 0,4 % sur un mois, une accélération marquée par rapport aux lectures de 0,2 % observées fin 2025. En rythme annuel, le PCE de base pourrait atteindre 3,0 %, un niveau significativement au-dessus de l'objectif de 2 % de la Fed.
Cette accélération potentielle s'explique en partie par les premiers effets de transmission des tarifs douaniers aux prix à la consommation. Selon Goldman Sachs, le régime tarifaire actuel devrait relever l'inflation d'un point de pourcentage entre le second semestre 2025 et le premier semestre 2026. Plus de 50 % des coûts tarifaires sont répercutés sur les consommateurs, selon les estimations du Stanford Institute for Economic Policy Research (SIEPR).
Les disparités de consommation restent marquées : la quasi-totalité de la croissance des dépenses en termes réels est concentrée dans les 20 % de ménages les plus aisés, portés par les gains boursiers liés à l'intelligence artificielle.
Les implications pour la politique monétaire de la Fed
Avec un taux directeur maintenu dans la fourchette de 3,50 % à 3,75 %, la Fed se trouve dans une position délicate. Les marchés obligataires anticipent deux baisses de taux de 25 points de base en 2026, mais un rapport PCE supérieur aux attentes pourrait repousser la première baisse bien au-delà du mois de juin.
Un scénario de « stagflation légère » se dessine, combinant une croissance qui ralentit et une inflation qui réaccélère sous l'effet des tarifs douaniers. RSM US anticipe une inflation de 3,5 % en 2026 avec une croissance de 2,2 %, tandis que certains analystes envisagent une inflation dépassant 4 % d'ici la fin de l'année.
La nomination de Kevin Warsh à la présidence de la Fed, annoncée le 30 janvier pour succéder à Jerome Powell le 15 mai, ajoute une couche d'incertitude. Connu pour ses positions restrictives, Warsh a publiquement critiqué les programmes d'assouplissement quantitatif lors de son mandat de gouverneur (2006 à 2011). Toutefois, il a récemment exprimé son soutien à un assouplissement monétaire en 2026, estimant que les gains de productivité pourraient permettre une baisse des taux sans relancer l'inflation.
Les marchés en mode vigilance
Le rendement du bon du Trésor à 10 ans s'établit autour de 4,10 %, en hausse de 2 points de base le 19 février. Selon les analystes, un franchissement du seuil de 4,5 % pourrait déclencher un « changement de régime » nécessitant une réévaluation des valorisations technologiques.
L'indice de confiance des consommateurs de l'Université du Michigan s'est établi à 57,3 en février, en hausse pour le troisième mois consécutif mais toujours inférieur de 25 % à son niveau de janvier 2025. Les ménages restent préoccupés par le niveau élevé des prix et le ralentissement du marché de l'emploi.
Le secteur manufacturier a perdu 68 000 emplois en 2025, soulignant les dommages collatéraux de la politique commerciale sur l'industrie américaine.
Zone euro : une divergence monétaire qui s'accentue
De l'autre côté de l'Atlantique, la Banque centrale européenne (BCE) a maintenu ses taux inchangés lors de sa réunion du 5 février 2026, avec un taux de dépôt à 2,00 % et un taux de refinancement à 2,15 %. L'inflation en zone euro s'établit à 2,2 % en novembre 2025, proche de la cible.
Le PIB de la zone euro a progressé de 0,3 % au quatrième trimestre, dépassant les attentes de 0,2 %. La BCE anticipe une accélération de la croissance en 2026, notamment grâce à l'augmentation des dépenses publiques en Allemagne et aux investissements dans la défense européenne.
Cette divergence de politique monétaire a propulsé l'euro à une appréciation de 14 % face au dollar en 2025. Les prévisions haussières situent l'EUR/USD entre 1,20 et 1,26 à l'horizon mi-2026, tandis que les estimations conservatrices tablent sur un corridor de 1,14 à 1,17.
Pour les épargnants et investisseurs français, cette divergence se traduit par un environnement de taux plus stable en zone euro, avec des taux de crédit immobilier autour de 3,40 % sur 20 ans en février 2026. Les SCPI maintiennent des rendements attractifs entre 4,5 % et 6 %, bénéficiant de la stabilité relative des conditions de financement européennes.
Ce qu'il faut surveiller dans les prochaines heures
La réaction des marchés aux données de 8h30 sera déterminante. Plusieurs scénarios se dessinent selon les chiffres publiés.
- Scénario favorable : un PIB proche de 2,8 % et un PCE de base inférieur à 0,3 % confirmeraient l'atterrissage en douceur de l'économie. Les marchés actions pourraient rebondir et les rendements obligataires se détendre, ouvrant la voie à des baisses de taux dès le mois de juin.
- Scénario défavorable : un PCE de base à 0,4 % ou plus, combiné à une croissance robuste, évoquerait un retour des pressions inflationnistes. Les rendements obligataires grimperaient vers 4,5 %, pénalisant les valeurs de croissance, et la probabilité d'une baisse de taux en mars tomberait à zéro.
- Scénario de stagflation : un PIB inférieur à 2,5 % couplé à un PCE élevé placerait la Fed dans l'impasse, contrainte de choisir entre soutien à la croissance et lutte contre l'inflation.
Les données publiées aujourd'hui ne sont pas seulement un instantané de l'économie américaine du quatrième trimestre. Elles constituent le premier véritable test de la trajectoire économique de 2026, dans un contexte où les tarifs douaniers, la transition de leadership à la Fed et les tensions géopolitiques redessinent les contours de la politique monétaire mondiale.