Le plus grand accord jamais envisagé dans l'industrie de l'intelligence artificielle vient de voler en éclats. Selon le Wall Street Journal, les négociations entre Nvidia et OpenAI portant sur un investissement pouvant atteindre 100 milliards de dollars sont désormais au point mort, révélant des fissures profondes entre les deux entreprises les plus puissantes du secteur.
Annoncé en septembre 2025 sous la forme d'une lettre d'intention non contraignante, cet accord prévoyait le déploiement de 10 gigawatts de capacité de calcul pour l'IA, soit l'équivalent de la consommation électrique de pointe de la ville de New York. Cinq mois plus tard, les détails n'ont jamais été finalisés.
Les critiques de Jensen Huang envers OpenAI
Selon plusieurs sources proches des discussions, le PDG de Nvidia, Jensen Huang, a exprimé en privé des réserves croissantes sur le partenariat. Il a critiqué ce qu'il qualifie de « manque de rigueur dans l'approche commerciale » d'OpenAI et s'est inquiété de l'intensification de la concurrence provenant de Google (Gemini) et d'Anthropic (Claude).
Dans un dépôt réglementaire (formulaire 10-Q), Nvidia avait d'ailleurs précisé qu'il n'existait « aucune assurance que l'accord aboutirait ». En déplacement à Taipei le 31 janvier, Huang a toutefois tenté de nuancer le récit : « C'est complètement absurde. Nous allons réaliser un investissement colossal dans OpenAI », a-t-il déclaré aux journalistes. Mais il a également confirmé que le montant de 100 milliards « n'a jamais constitué un engagement » et que l'investissement final sera « bien loin » de cette somme.
Un contexte financier sous haute tension
Les chiffres financiers d'OpenAI expliquent en partie les hésitations de Nvidia. L'entreprise de Sam Altman affiche un taux de consommation de trésorerie (burn rate) de 14 milliards de dollars par an en 2026, un montant qui devrait grimper à 35 milliards en 2027 et atteindre un pic de 47 milliards en 2028. Au total, OpenAI prévoit de brûler 115 milliards de dollars entre 2025 et 2029, avant d'atteindre la rentabilité vers 2030.
Si le chiffre d'affaires a franchi la barre des 20 milliards de dollars en 2025 (contre 6 milliards l'année précédente), les engagements en matière d'infrastructures de calcul atteignent 1 400 milliards de dollars sur la prochaine décennie. Les analystes de HSBC estiment qu'OpenAI aura besoin d'au moins 207 milliards de dollars de financements pour maintenir ses opérations jusqu'en 2030.
« OpenAI prévoit un flux de trésorerie disponible négatif cumulé de 143 milliards de dollars d'ici 2029. La stratégie d'Altman nécessite des levées de fonds quasi permanentes pour maintenir la startup en vie. »
The Information, janvier 2026
La « taxe OpenAI » que Nvidia veut éviter
Au-delà des fondamentaux financiers d'OpenAI, Nvidia cherche à éviter ce que les analystes appellent la « taxe OpenAI » sur les marchés. Les entreprises perçues comme trop dépendantes du créateur de ChatGPT subissent des décotes boursières significatives. Microsoft a connu l'une de ses plus fortes baisses journalières en raison de cette perception, tandis que les spreads de credit default swaps (CDS) d'Oracle se sont détériorés régulièrement en lien avec son exposition à OpenAI.
En investissant 10 milliards de dollars dans Anthropic avec un accord formel, contre un langage vague pour OpenAI, Nvidia avait déjà signalé sa volonté de diversifier ses paris. La décision de ne pas s'engager à hauteur de 100 milliards confirme cette stratégie : le fabricant de puces veut que le marché comprenne qu'il ne sera pas captif du succès d'une seule entreprise d'IA.
OpenAI diversifie ses fournisseurs de puces
La situation est d'autant plus complexe qu'OpenAI a lui-même pris ses distances avec la dépendance exclusive à Nvidia. En octobre 2025, un accord stratégique avec AMD portant sur le déploiement de 6 gigawatts de GPU Instinct MI450, d'une valeur potentielle de 90 milliards de dollars, a été annoncé. Dans le cadre de ce partenariat, AMD a émis un warrant permettant à OpenAI d'acquérir jusqu'à 160 millions d'actions à 0,01 dollar par action.
OpenAI négocie également avec Broadcom pour le déploiement de 10 gigawatts de puces IA personnalisées et a récemment signé un accord avec Cerebras. Cette stratégie multi-fournisseurs réduit mécaniquement l'intérêt stratégique d'un investissement massif de Nvidia.
Amazon entre dans la danse avec 50 milliards
Alors que Nvidia recule, d'autres géants technologiques se positionnent. Amazon est en négociations avancées pour investir jusqu'à 50 milliards de dollars dans OpenAI, selon Bloomberg. Les discussions, menées directement entre Sam Altman et Andy Jassy (PDG d'Amazon), portent sur un accord de type « puces contre capital » : Amazon offrirait un accès massif à ses puces propriétaires Trainium et Inferentia, ainsi qu'une capacité serveur dédiée sur AWS.
SoftBank serait en discussions pour un apport supplémentaire de 30 milliards de dollars. L'objectif d'OpenAI : boucler un tour de table de 100 milliards de dollars qui valoriserait l'entreprise à 830 milliards, en deux phases, avec une clôture prévue d'ici la fin du premier trimestre 2026.
Les enjeux pour le marché de l'IA
L'échec de cet accord met en lumière plusieurs dynamiques structurelles du secteur de l'intelligence artificielle :
- La circularité des investissements IA : Nvidia investit dans des entreprises qui achètent ses puces, ce qui soulève des questions sur l'inflation artificielle de la demande. Les investisseurs exigent désormais plus de transparence sur ces flux financiers.
- La guerre des fournisseurs : OpenAI joue désormais Nvidia, AMD, Broadcom et ses propres puces les uns contre les autres, redistribuant les cartes du pouvoir dans la chaîne d'approvisionnement IA.
- Le risque réglementaire : Avec plus de 50 % du marché des GPU, la position dominante de Nvidia attire l'attention du ministère de la Justice américain, qui a signalé vouloir « équilibrer les politiques pro-croissance avec la protection de la concurrence dans l'IA ».
- La soutenabilité financière : Les pertes colossales d'OpenAI (74 milliards de dollars de pertes opérationnelles prévues en 2028) posent la question de la viabilité du modèle économique de l'IA générative à grande échelle.
Perspectives pour les investisseurs
Pour Nvidia, valorisée à 4 650 milliards de dollars (capitalisation boursière au 30 janvier 2026), l'impact immédiat reste limité. Le consensus des 39 analystes qui suivent le titre maintient une recommandation « achat fort » avec un objectif de cours à 255,82 dollars, soit un potentiel de hausse de 37 %. Le chiffre d'affaires du fabricant de puces au troisième trimestre fiscal 2026 a atteint un record de 57 milliards de dollars, en hausse de plus de 60 % sur un an.
Pour OpenAI, la perte du soutien financier de Nvidia à hauteur de 100 milliards complique la trajectoire vers l'introduction en bourse, envisagée pour le second semestre 2026 avec une valorisation cible pouvant atteindre 1 000 milliards de dollars. L'entreprise a néanmoins d'autres cartes en main : Amazon, SoftBank, Microsoft et des fonds souverains du Moyen-Orient restent des partenaires potentiels.
« Nous avons été le partenaire privilégié d'OpenAI pendant dix ans. Nous avons hâte de continuer à travailler ensemble. »
Nvidia, déclaration officielle, 31 janvier 2026
L'issue de ce bras de fer déterminera non seulement l'avenir des deux protagonistes, mais aussi l'architecture financière de l'ensemble du secteur de l'intelligence artificielle pour les années à venir.