La course mondiale à l'intelligence artificielle s'apprête à connaître un tournant majeur. Trois des plus grandes entreprises technologiques chinoises, DeepSeek, ByteDance et Alibaba, préparent le lancement simultané de leurs modèles d'IA de nouvelle génération autour du Nouvel An lunaire, le 17 février 2026. Cette offensive coordonnée, révélée par TrendForce le 30 janvier, intervient alors que Pékin vient d'autoriser l'acquisition de 400 000 puces Nvidia H200, signalant une accélération stratégique dans la rivalité technologique sino-américaine.
Une triple offensive technologique sans précédent
Le calendrier des lancements n'est pas anodin. Les congés du Nouvel An lunaire offrent une audience captive de centaines de millions d'utilisateurs chinois, disposant de temps libre pour tester de nouvelles applications. Les trois entreprises ont choisi cette fenêtre stratégique pour maximiser l'adoption.
DeepSeek V4 : le modèle qui pourrait surpasser GPT et Claude
La startup de Hangzhou, fondée en 2023 par Liang Wenfeng, prépare son modèle le plus ambitieux. Des mises à jour récentes de son dépôt GitHub ont révélé un nouvel identifiant d'architecture, baptisé « MODEL1 », considéré comme la base technique de DeepSeek V4. Le modèle repose sur une innovation architecturale majeure : les Manifold-Constrained Hyper-Connections (mHC), développées par une équipe de 19 chercheurs dirigée par Zhenda Xie, Yixuan Wei et Huanqi Cao. L'article technique, publié le 1er janvier 2026, a été co-signé par Liang Wenfeng lui-même.
Les capacités annoncées sont remarquables. DeepSeek V4 devrait disposer d'une fenêtre de contexte dépassant un million de tokens, permettant d'analyser des bases de code entières en une seule passe. Le mécanisme DeepSeek Sparse Attention (DSA) promet une réduction d'environ 50 % des coûts de calcul par rapport à l'attention standard. En matière de codage, les benchmarks internes suggèrent des performances rivalisant avec Claude Opus et la série GPT, selon WaveSpeedAI.
Fait notable pour la démocratisation de l'IA : DeepSeek V4 est conçu pour fonctionner sur du matériel grand public, notamment deux Nvidia RTX 4090 ou une seule RTX 5090, une approche radicalement différente des modèles occidentaux qui nécessitent des infrastructures de centres de données coûteuses.
ByteDance : 163 millions d'utilisateurs comme tremplin
Le géant derrière TikTok prépare trois lancements simultanés : Doubao 2.0 (modèle de langage), Seeddream 5.0 (génération d'images) et Seeddance 2.0 (génération de vidéos). ByteDance part d'une position de force considérable : son chatbot Doubao comptait 163 millions d'utilisateurs actifs mensuels en décembre 2025, ce qui en fait la plus grande application d'IA en Chine par nombre d'utilisateurs.
L'entreprise a intégré Doubao directement dans Douyin (la version chinoise de TikTok), créant un écosystème où l'IA générative est accessible à des centaines de millions de personnes. En décembre 2024, ByteDance avait déjà déclenché une guerre des prix en réduisant les tarifs de Doubao de 85 % par rapport à la moyenne du secteur.
Alibaba Qwen 3.5 : l'intégration totale
Alibaba prévoit de lancer Qwen 3.5, son nouveau modèle phare optimisé pour le raisonnement mathématique et la génération de code. L'objectif interne d'Alibaba est d'intégrer l'ensemble des services de son écosystème dans l'application Qwen au cours du premier semestre 2026. Des campagnes marketing grand public de grande envergure sont prévues pour accompagner le lancement.
L'analyste Lisa Martin note que « le calendrier des lancements d'Alibaba et ByteDance montre que DeepSeek a poussé les grands acteurs technologiques à accélérer leurs plans, soulignant la pression immense exercée sur toutes les entreprises d'IA après l'ascension spectaculaire de DeepSeek ».
L'enjeu géopolitique des puces H200
En parallèle de ces lancements, un développement stratégique majeur a été révélé le 30 janvier 2026. La Commission nationale du développement et de la réforme (NDRC) chinoise a accordé à DeepSeek, ByteDance, Alibaba et Tencent l'autorisation conditionnelle d'acheter collectivement plus de 400 000 puces Nvidia H200. Le H200 est le deuxième processeur le plus puissant de Nvidia, après le B200, et environ six fois plus performant que le modèle H20 précédemment accessible aux entreprises chinoises.
Ce revirement est significatif. Pékin avait précédemment découragé les entreprises locales d'acheter des puces Nvidia. La décision d'ouvrir les vannes reflète une prise de conscience que la compétitivité en IA nécessite un accès au matériel de pointe, même s'il provient d'un rival géopolitique.
Jensen Huang, PDG de Nvidia, a toutefois précisé que l'entreprise n'avait pas encore reçu de commandes de H200 en provenance de Chine au 29 janvier. Les conditions réglementaires sont toujours en cours de finalisation par la NDRC, et les expéditions pourraient être retardées. Côté américain, l'administration Trump a imposé un tarif de 25 % sur les ventes de puces haut de gamme à la Chine, tandis qu'un haut législateur américain a accusé Nvidia d'avoir aidé DeepSeek à développer des modèles d'IA utilisés par l'armée chinoise.
L'effet DeepSeek, un an plus tard
Il y a exactement un an, le 27 janvier 2025, le lancement de DeepSeek R1 avait provoqué un séisme sur les marchés financiers. Le cours de l'action Nvidia avait chuté de 17 %, entraînant une perte de capitalisation de près de 600 milliards de dollars, la plus importante jamais enregistrée en une seule journée pour une entreprise. Le modèle R1, 95 % moins cher que ChatGPT-o1 d'OpenAI et nécessitant un dixième de la puissance de calcul de Llama 3.1 de Meta, avait remis en question le paradigme occidental fondé sur des investissements massifs en matériel.
Depuis, l'écosystème chinois de l'IA s'est considérablement renforcé. L'indice Hang Seng Tech a progressé de 23 % en 2025, porté par le rallye des valeurs technologiques et des semi-conducteurs. À Hong Kong, MiniMax a levé 619 millions de dollars lors de son introduction en bourse, avec un cours qui a doublé dès le premier jour, tandis que Zhipu a levé 558 millions de dollars avec une hausse de 37 % au-dessus du prix d'émission.
Selon les données de Stanford, les modèles chinois ont atteint une quasi-parité avec les modèles américains sur des benchmarks critiques comme MMLU et HumanEval. Les entreprises BATX (Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi) ont connu une croissance 3,5 fois plus rapide que les « Magnificent Seven » américains entre le troisième trimestre 2024 et le troisième trimestre 2025.
Les implications pour les investisseurs européens
Cette offensive chinoise intervient dans un contexte où l'Europe tente de se positionner dans la course à l'IA. Le deal emblématique est l'investissement historique de 1,3 milliard d'euros d'ASML dans Mistral AI, dans le cadre d'une levée de fonds de série C de 1,7 milliard d'euros valorisant la startup française à 10 milliards d'euros. Cet investissement confère à ASML une participation de 11 % et un siège au comité stratégique de Mistral, représenté par le directeur financier Roger Dassen.
Christoph Berger, directeur des investissements en actions européennes chez Allianz Global Investors, recommande de regarder au-delà des géants technologiques américains pour s'intéresser aux « adaptateurs d'IA » européens. SAP, malgré une baisse de son action en 2025, est considéré comme bien positionné technologiquement et sous-évalué selon Morningstar (notation 4 étoiles). Schneider Electric, Infineon et Siemens profitent des investissements massifs dans les centres de données, notamment en matière d'électrification et de refroidissement.
Brad Smith, président de Microsoft, a averti que les entreprises d'IA américaines étaient dépassées par les entreprises chinoises en dehors des puissances occidentales, particulièrement dans les marchés émergents. Selon ses recherches, le lancement de DeepSeek il y a un an « a contribué à accélérer l'adoption de l'IA dans le monde entier, en particulier dans les pays du Sud ».
Le spectre d'une bulle IA
Le FMI a émis des mises en garde répétées sur les risques d'une correction du marché de l'IA. Selon Pierre-Olivier Gourinchas, économiste en chef du FMI, « la capitalisation boursière des groupes technologiques est bien plus élevée que pendant la bulle des dot-com, et même un petit retournement pourrait avoir un impact considérable ». Kristalina Georgieva, directrice générale du FMI, a conseillé aux investisseurs de « s'accrocher : l'incertitude est la nouvelle norme et elle est là pour durer ».
Les dépenses d'investissement cumulées des « Magnificent Seven » sont passées d'environ 160 milliards de dollars au lancement de ChatGPT à près de 400 milliards, et devraient approcher les 500 milliards en 2026. Cependant, un rapport du MIT Media Lab d'août 2025 souligne que malgré 30 à 40 milliards de dollars d'investissements en IA d'entreprise, 95 % des organisations n'obtiennent aucun retour sur investissement.
L'analyse du FMI suggère qu'une correction modérée des valorisations des actions IA, couplée à un resserrement des conditions financières, pourrait réduire la production mondiale de 0,4 % en 2026. À l'inverse, si les gains de productivité de l'IA se matérialisent, la production mondiale pourrait augmenter de 0,3 %.
Ce qu'il faut surveiller
Les prochaines semaines seront déterminantes pour évaluer l'ampleur de cette offensive chinoise. Plusieurs indicateurs méritent une attention particulière :
- Mi-février 2026 : lancement attendu de DeepSeek V4, Doubao 2.0 et Qwen 3.5 autour du Nouvel An lunaire (17 février)
- Benchmarks de codage : les performances de DeepSeek V4 sur SWE-bench (actuellement dominé par Claude Opus à 80,9 %) et HumanEval détermineront la crédibilité des revendications techniques
- Commandes de H200 : la finalisation des conditions d'achat par la NDRC et les premières expéditions de Nvidia vers la Chine
- Réaction des marchés : l'impact sur les valorisations de Nvidia, des « Magnificent Seven » et des valeurs technologiques chinoises cotées à Hong Kong
- Position européenne : les retombées de l'alliance ASML-Mistral et la capacité de l'Europe à se positionner comme fournisseur de technologies pour l'écosystème IA mondial
Dans un marché de l'IA de plus en plus concurrentiel, cette offensive chinoise coordonnée pourrait redistribuer les cartes de la suprématie technologique mondiale. Pour les investisseurs français et européens, elle représente à la fois un risque de correction sur les valeurs technologiques américaines surévaluées et une opportunité de diversification vers les « adaptateurs d'IA » européens et les valeurs technologiques chinoises.