La Bourse de Tokyo vient d'inscrire un chapitre inédit dans l'histoire des marchés financiers. Lundi 10 février 2026, l'indice Nikkei 225 a franchi pour la première fois la barre symbolique des 57 000 points, culminant à un record absolu de 57 337 en séance avant de clôturer en hausse de 3,89 % à 56 363. Dès le lendemain, l'élan s'est confirmé avec une nouvelle progression de 2,28 %, portant l'indice à 57 650 points en clôture. Ce rallye spectaculaire a été déclenché par la victoire électorale historique de la Première ministre Sanae Takaichi, dont la politique économique baptisée « Takaichinomics » suscite autant d'enthousiasme que d'interrogations.
Une victoire électorale sans précédent depuis 1955
Le Parti libéral démocrate (PLD) dirigé par Sanae Takaichi a remporté 316 sièges à la Chambre basse lors du scrutin du 8 février, obtenant une supermajorité des deux tiers. Il s'agit de la plus large victoire électorale au Japon depuis la fondation du parti en 1955, dépassant le précédent record de 300 sièges établi en 1986.
Cette majorité écrasante offre à la Première ministre un mandat politique sans ambiguïté pour déployer son programme économique. « L'incertitude politique qui pesait sur les actions japonaises vient de disparaître », résument les analystes de JPMorgan Chase, qui ont relevé leur objectif pour le Nikkei 225 à 61 000 points d'ici la fin de l'année.
Le « Takaichinomics » : trois flèches pour relancer l'économie
Héritière revendiquée de Shinzo Abe, dont elle fut la protégée, Sanae Takaichi a structuré sa politique économique autour de « trois nouvelles flèches » qui rappellent le programme Abenomics lancé en 2012.
La première flèche vise une expansion budgétaire massive. Le gouvernement a déjà adopté un plan de relance de 21 300 milliards de yens (135 milliards de dollars), articulé autour de trois piliers : un soutien au coût de la vie de 11 700 milliards de yens, des investissements stratégiques dans les infrastructures et le numérique, et un volet défense de 7 400 milliards de yens pour renforcer les forces d'autodéfense.
La deuxième flèche porte sur l'investissement stratégique piloté par l'État dans 17 secteurs identifiés comme essentiels à la sécurité économique : semi conducteurs, intelligence artificielle, énergie nucléaire, technologies de gestion de crise et infrastructures ferroviaires à grande vitesse. Ce volet prévoit la création de 300 000 emplois d'ici l'exercice 2027.
La troisième flèche, plus controversée, consiste en une opposition ouverte aux hausses de taux de la Banque du Japon (BoJ). Takaichi a qualifié publiquement les relèvements de taux de « prématurés et nuisibles à l'investissement », signalant une volonté de retour à l'ère de l'argent bon marché.
La suspension de la taxe alimentaire : un pari à 32 milliards de dollars
La mesure phare de la campagne de Takaichi, rendue possible par sa supermajorité, est la suspension pour deux ans de la taxe de consommation de 8 % sur les produits alimentaires. Qualifié de « rêve de longue date » par la Première ministre, ce dispositif coûterait environ 5 000 milliards de yens (32 milliards de dollars) par an, soit l'équivalent du budget annuel de l'éducation au Japon.
Ryutaro Kono, économiste en chef pour le Japon chez BNP Paribas, estime que « le résultat électoral a considérablement accru la probabilité d'une baisse de la taxe de consommation » et que « le mandat renforcé de Takaichi marginalisera la résistance des partisans de la rigueur budgétaire ».
Des marchés en effervescence, de Tokyo à l'Asie entière
L'onde de choc de la victoire électorale ne s'est pas limitée à Tokyo. L'ensemble des marchés asiatiques a profité de l'élan : le Kospi sud coréen a bondi de 4,3 %, l'ASX 200 australien a progressé de 1,9 %, le Hang Seng hongkongais a gagné 1,8 % et le Shanghai Composite a avancé de 1,3 %.
À Tokyo, la quasi totalité des composantes du Nikkei 225 ont terminé en territoire positif. Les valeurs de défense ont mené la charge, avec Kawasaki Heavy Industries en hausse de 16 % en séance, portée par les perspectives d'augmentation des dépenses militaires à 3 % du PIB. Les semi conducteurs (Tokyo Electron, Advantest) et les compagnies d'électricité nucléaire (Tokyo Electric Power, Kansai Electric Power) ont également surperformé.
Le yen sous pression : opportunité ou risque ?
Le yen s'est stabilisé autour de 156,5 pour un dollar après l'élection, mais les stratégistes de JPMorgan, BNP Paribas et d'autres institutions anticipent un glissement vers 160 d'ici la fin 2026. Takaichi elle même a déclaré qu'un yen faible pouvait constituer « une opportunité majeure pour les industries exportatrices », refroidissant les spéculations sur une intervention gouvernementale.
Shinichi Ichikawa, chercheur senior chez Pictet Asset Management Japan, met toutefois en garde : « Des baisses involontaires du yen pourraient faire grimper les prix alimentaires via le renchérissement des importations », un scénario qui pourrait paradoxalement fragiliser la popularité de Takaichi auprès des ménages japonais.
Le duel avec la Banque du Japon : un risque systémique
La tension entre le gouvernement et la BoJ constitue le principal facteur de risque du « Takaichinomics ». La banque centrale a maintenu son taux directeur à 0,75 % en janvier, dans une décision partagée (huit voix contre une), après l'avoir relevé au plus haut niveau en 30 ans en décembre 2025. Le rendement des obligations d'État japonaises à 10 ans progresse vers 2,3 %, reflétant les inquiétudes du marché obligataire face à l'expansion budgétaire.
La divergence entre une politique monétaire en voie de normalisation et une politique budgétaire expansionniste crée ce que les analystes qualifient de « déconnexion budgétaire et monétaire ». Cette configuration pourrait générer de la volatilité sur les marchés obligataires européens et américains.
Le Japon porte déjà le ratio dette/PIB le plus élevé du monde développé, avoisinant les 230 %. La Première ministre a insisté sur le caractère « responsable » de son plan de relance, évoquant le recours à des recettes non fiscales, la réallocation de subventions existantes et, potentiellement, les réserves de change du pays (1 400 milliards de dollars).
Quelles implications pour les investisseurs européens ?
L'impact sur les marchés européens s'est avéré contrasté. Le CAC 40 et le FTSE 100 ont légèrement reculé, tandis que le DAX allemand a progressé de 0,18 % et l'IBEX 35 espagnol de 0,44 %. Le Stoxx Europe 600 est resté quasi stable.
L'intérêt des investisseurs internationaux pour le Japon reste cependant soutenu. Selon une enquête BlackRock réalisée fin 2025, environ 40 % des investisseurs institutionnels déclaraient vouloir accroître leur exposition aux marchés de la zone Asie Pacifique au premier trimestre 2026. Le ratio cours/bénéfices du Nikkei 225, compris entre 15 et 22 fois, reste nettement inférieur au pic de 60 fois atteint lors de la bulle de 1989, ce qui suggère que la valorisation actuelle repose sur des fondamentaux plus solides.
Pour les épargnants français souhaitant s'exposer à ce rallye, les ETF couverts contre le risque de change (comme le iShares Currency Hedged MSCI Japan) offrent une protection contre la baisse du yen, qui pourrait éroder les gains pour les investisseurs en euros.
Ce qu'il faut surveiller dans les semaines à venir
Plusieurs échéances détermineront la suite du rallye japonais. Les négociations salariales de printemps (Shunto), qui devraient aboutir à des hausses de 4 à 5 %, constitueront un test crucial pour la dynamique de reflation. La prochaine réunion de la BoJ sera scrutée pour détecter tout signe de recul face à la pression politique. Enfin, la réaction de Pékin à la posture régionale plus affirmée du Japon pourrait introduire un facteur de risque géopolitique supplémentaire.
Le « Takaichinomics » a pour ambition de repositionner le Japon comme « le premier pôle manufacturier de haute technologie du monde démocratique », dans un contexte de réduction de la dépendance occidentale vis à vis de la Chine. Si cette promesse se concrétise, le record du Nikkei 225 pourrait n'être qu'un début. Si les tensions avec la BoJ dégénèrent ou si la trajectoire budgétaire dérape, le réveil pourrait être douloureux pour les marchés mondiaux.