Genève, carrefour de la diplomatie et de l'énergie mondiale
Le 26 février 2026, l'Iran et les États-Unis ont entamé leur troisième round de négociations indirectes à Genève sur le programme nucléaire iranien. Ces pourparlers, facilités par le sultanat d'Oman via son ministre des Affaires étrangères Badr al-Busaidi, constituent un moment charnière pour les marchés énergétiques mondiaux. Avec un baril de Brent oscillant autour de 70 dollars — en hausse de 18 % depuis fin décembre 2025 — la prime géopolitique liée aux tensions Iran-États-Unis s'est installée durablement dans les cours du pétrole.
La configuration est inédite depuis deux ans : d'un côté, une diplomatie à marche forcée sous ultimatum; de l'autre, le déploiement sans précédent d'une force navale américaine en mer d'Arabie et en Méditerranée orientale. Les marchés financiers, eux, attendent avec une attention rare l'issue de ces négociations, sachant que deux scénarios radicalement opposés se dessinent pour le prix du brut.
Un troisième round sous haute pression militaire
Ce troisième cycle de négociations fait suite à deux rencontres antérieures: un premier round en Oman le 6 février 2026, suivi d'un deuxième à Genève le 17 février. À l'issue de ce second round, les deux délégations avaient indiqué être parvenues à une «compréhension provisoire sur les grands principes» sans qu'un accord de fond n'ait été conclu.
Côté américain, Steve Witkoff, envoyé spécial pour le Moyen-Orient, et Jared Kushner conduisent les négociations. La délégation iranienne est menée par le ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi. Rafael Grossi, directeur général de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), a mené des consultations techniques parallèles avec les deux délégations, aux côtés du médiateur omanais.
«Un accord juste, équilibré et équitable est à portée», a déclaré Abbas Araghchi avant son départ pour Genève, tout en réaffirmant le droit de l'Iran à l'utilisation pacifique de l'énergie nucléaire.
La pression militaire américaine constitue cependant le cadre de cette diplomatie. Depuis fin janvier 2026, le groupe aéronaval de l'USS Abraham Lincoln opère en mer d'Arabie. Le porte-avions USS Gerald R. Ford — le plus grand du monde — a été déployé en renfort avec trois destroyers et plus de 5 000 militaires. Des dizaines d'appareils de combat (F-35, F-22, F-15, F-16) ont été acheminés vers la région.
Les désaccords fondamentaux qui bloquent l'avancée
Derrière l'optimisme affiché par les médiateurs, les points de friction demeurent substantiels. Washington exige l'arrêt total de l'enrichissement d'uranium iranien, voire le démantèlement de ses capacités. Téhéran affirme n'avoir procédé à aucun enrichissement depuis les frappes militaires de juin 2025, mais maintient son droit à disposer d'un programme nucléaire civil.
«L'Iran cherche toujours à reconstruire des éléments de son programme nucléaire», a affirmé Marco Rubio, secrétaire d'État américain, qualifiant l'exclusion du programme balistique iranien des négociations de «problème majeur».
Quatre points de désaccord structurels persistent entre les deux parties:
- Le niveau d'enrichissement autorisé: Washington souhaite zéro enrichissement, Téhéran exige le maintien de capacités civiles
- Le programme balistique: les États-Unis souhaitent l'inclure dans les discussions, l'Iran refuse catégoriquement
- Les garanties de vérification: le régime d'inspection de l'AIEA, renforcé ou non
- Le calendrier de la levée des sanctions: Téhéran exige une levée progressive dès le début, Washington veut une séquence conditionnelle
Selon des images satellitaires, une activité aurait été détectée sur deux sites nucléaires bombardés lors des frappes de juin 2025, compliquant davantage les discussions sur les garanties de vérification.
La mécanique des prix: ce que les marchés ont déjà intégré
Les marchés pétroliers ont commencé à «pricer» ce risque géopolitique bien avant le troisième round de Genève. Entre fin décembre 2025 et mi-février 2026, le Brent a progressé d'environ 18 %, passant de 60 à près de 72 dollars le baril. Le WTI (West Texas Intermediate) évolue autour de 65-66 dollars. Les analystes s'accordent sur l'existence d'une «prime iranienne» dans les cours actuels.
- Goldman Sachs évalue cette prime géopolitique à environ 6 dollars par baril
- Les analystes de Barclays et d'autres institutions la situent entre 7 et 15 dollars selon les scenarii envisagés
- La banque d'investissement a rehaussé sa prévision de Brent pour le T4 2026 de 6 dollars, à 60 dollars le baril dans son scénario de base
Le pétrole se trouve aujourd'hui à un croisement rare: la trajectoire des prix dépend moins des fondamentaux offre-demande que de l'issue d'une table de négociations à Genève.
Deux scénarios, deux marchés différents
Les analystes distinguent deux trajectoires principales selon l'issue des pourparlers:
Scénario 1: accord diplomatique
Un accord permettant la levée progressive des sanctions américaines sur les exportations pétrolières iraniennes libèrerait un volume significatif de brut sur le marché mondial. L'Iran, cinquième producteur de l'OPEC+, pompe actuellement environ 3,3 millions de barils par jour, mais ses exportations sont fortement contraintes par les sanctions. Selon les estimations, la levée des restrictions permettrait l'injection d'1 à 2 millions de barils supplémentaires par jour, créant un surplus potentiel de 3,8 millions de barils par jour selon certains modèles. Dans ce cas, le Brent pourrait refléchir vers 58 dollars le baril, selon plusieurs estimations.
Pour les investisseurs, ce scénario signifierait: une normalisation des prix de l'énergie, une pression à la baisse sur l'inflation en Europe (réduction du pouvoir d'achat amputé par les prix des carburants), mais aussi une correction des valeurs pétrolières dans les portefeuilles.
Scénario 2: escalade et blocage
Un échec des négociations, suivi d'une possible action militaire américaine ou de représailles iraniennes, mettrait en jeu un actif stratégique majeur: le détroit d'Hormuz. Quelque 18 millions de barils de pétrole et 10 milliards de mètres cubes de gaz naturel liquéfié transitent quotidiennement par ce passage maritime. Une perturbation, même partielle, aurait des répercussions immédiates sur les prix:
- Scénario de conflit limité: hausse de 5 à 10 dollars par baril
- Perturbation majeure du détroit: hausse de 10 à 15 dollars supplémentaires
- Escalade régionale généralisée: le Brent pourrait dépasser 91 dollars le baril d'ici fin 2026 selon BloombergNEF
«Il n'y aurait aucune victoire pour personne — ce serait une guerre dévastatrice», a mis en garde Abbas Araghchi, soulignant les risques d'une confrontation ouverte.
Le Centre d'études stratégiques et internationales (CSIS) évalue à 30 % la probabilité qu'une réponse iranienne entraîne une perturbation significative des approvisionnements en énergie.
Implications pour les épargnants et investisseurs français
Pour les investisseurs particuliers français, cette situation géopolitique a plusieurs implications concrètes selon le secteur de placement:
Valeurs pétrolières et énergétiques
Les entreprises comme TotalEnergies, exposées aux marchés pétroliers, évoluent dans un environnement d'incertitude accrue. Les fonds investis dans le secteur énergétique ont bénéficié de la hausse des prix du brut depuis début 2026. Un accord ferait pression sur ces valeurs, tandis qu'une escalade les soutiendrait.
Impact sur l'inflation et le pouvoir d'achat
La France importe la quasi-totalité de son pétrole. Chaque hausse de 10 dollars du baril de Brent se traduit mécaniquement par une pression supplémentaire sur les prix des carburants, du transport et de l'énergie. Après une inflation retombée à 0,3 % en janvier 2026 selon l'INSEE, une escalade pétrolière pourrait fragiliser cet équilibre retrouvé.
Valeurs de défense au CAC 40
Le secteur de la défense, qui représente une part croissante des grands indices français (Airbus, Thales, Dassault), bénéficie de l'intensification des dépenses militaires liées au réarmement européen et aux tensions géopolitiques. Une prolongation de l'incertitude soutient ces valeurs.
Fonds obligataires et actifs refuges
Les tensions géopolitiques renforcent traditionnellement la demande d'actifs refuges: obligations d'État (notamment allemandes et françaises), or — qui a atteint 5 230 dollars l'once récemment — et, dans une moindre mesure, le franc suisse.
Le rôle de l'OPEC+ dans un marché en transformation
La variable OPEC+ complique davantage l'équation. Les huit membres du groupe qui avaient annoncé une hausse progressive de leur production à partir d'avril 2025 doivent naviguer entre la volonté de défendre les prix et la contrainte de ne pas déclencher de sur-offre. L'Agence internationale de l'énergie (AIE) anticipe un marché excédentaire en 2026, avec une offre globale projetée à 108,6 millions de barils par jour. L'entrée de barils iraniens libérés par d'éventuelles sanctions pourrait accentuer cet excès d'offre, forçant l'OPEC+ à redistribuer ses quotas.
Ce qu'il faut surveiller dans les prochains jours
Plusieurs indicateurs permettront de jauger l'issue et les réactions des marchés:
- Les communiqués officiels omanais après la séance de jeudi: la formulation choisie donnera un signal diplomatique fort
- Les prix du brut en fin de semaine: une baisse significative du Brent signalerait un optimisme diplomatique des marchés
- L'activité des options sur le pétrole: les volumes et strikes choisis révèlent les anticipations des traders professionnels
- Les déclarations de Trump: le président américain n'a cessé d'alterner entre menaces militaires et ouverture au dialogue, créant une volatilité importante
- Les mouvements navals en mer d'Arabie: tout repositionnement des forces américaines serait interprété comme un signal fort
Conclusion: une diplomatie à enjeux multiples
Le troisième round de Genève illustre la complexité des négociations géopolitiques à l'ère de la financiarisation des matières premières. L'issue de ces pourparlers ne se limitera pas aux relations diplomatiques bilatérales Iran-États-Unis: elle conditionnera les prix de l'énergie pour des millions de ménages et d'entreprises, l'orientation des portefeuilles d'investissement, et potentiellement la trajectoire de l'inflation en Europe dans les prochains mois.
La prime de risque actuelle de 10 à 15 dollars par baril représente à la fois le «prix de la peur» et un potentiel de volatilité considérable dans les deux sens. Les investisseurs prudents voudront surveiller la situation de près, en évitant toute surexposition à un seul scénario dans un contexte aussi binaire et incertain.