Contexte et enjeux
The Home Depot, le plus grand distributeur mondial de matériaux de rénovation, a publié le 24 février 2026 ses résultats du quatrième trimestre de l'exercice fiscal 2025. Dans un contexte de marché immobilier américain atone depuis trois ans et de montée de l'incertitude économique liée aux tarifs douaniers, ces chiffres constituent un baromètre précieux de la santé du consommateur américain.
L'action HD a bondi de 3,5 % en avant-séance à 389,50 dollars, signalant que Wall Street a bien accueilli les résultats, malgré un tableau de fond qui reste préoccupant pour les investisseurs exposés à l'immobilier résidentiel américain.
Les chiffres clés du T4 2025
Le chiffre d'affaires du quatrième trimestre s'est établi à 38,2 milliards de dollars, en recul apparent de 3,8 % par rapport au T4 2024. Ce chiffre doit toutefois être relativisé : le trimestre comparable de l'exercice précédent comprenait une 14e semaine fiscale, qui avait à elle seule apporté environ 2,5 milliards de dollars de revenus supplémentaires et 0,30 dollar de BPA. À périmètre comparable, la performance s'avère donc nettement plus solide.
Le bénéfice par action ajusté a atteint 2,72 dollars, dépassant le consensus des analystes de 2,53 dollars — un écart de 7,5 %. Il s'agit du premier dépassement des attentes du groupe depuis un an, ce qui explique la réaction positive des marchés. Les ventes comparables (même base de magasins) ont progressé de +0,4 % (États-Unis : +0,3 %).
Des signaux opérationnels mixtes
- Transactions clients : −1,6 % au T4 (−1,0 % sur l'exercice complet), reflétant une fréquentation en baisse
- Ticket moyen : +2,4 % à 91,28 dollars (vs 89,11 dollars), suggérant que les clients qui viennent dépensent davantage par visite
- Projets de rénovation : −1,5 %, avec une chute marquée sur les gros travaux tels que les rénovations complètes de cuisines ou salles de bains
- Transactions immobilières américaines : −6,3 % au T4 — un signal direct sur la demande structurelle
Résultats annuels FY2025
- Chiffre d'affaires exercice complet : 164,7 milliards de dollars (+3,2 %)
- BPA ajusté annuel : 14,69 dollars
- Free cash flow : 12,65 milliards de dollars (−22,5 % vs FY2024)
- 156e trimestre consécutif de versement de dividendes, relevé de +1,3 % à 2,33 dollars par action
Analyse approfondie : un consommateur résilient mais prudent
La lecture de ces résultats dessine le portrait d'un consommateur américain financièrement résistant mais psychologiquement fragilisé. D'un côté, ceux qui effectuent des achats consentent à dépenser davantage par visite — le ticket moyen en hausse l'atteste. De l'autre, le nombre de projets initiés recule, et les grandes rénovations sont les premières sacrifiées.
L'analyste Neil Saunders de GlobalData a souligné que « le marché n'a pas joué le jeu », les consommateurs préférant des tâches de maintenance ponctuelles plutôt que des projets d'envergure, et redirigeant une partie de leurs achats vers les quincailleries locales mieux adaptées aux petits travaux.
Ce phénomène s'inscrit dans un contexte structurel lourd : selon le PDG Ted Decker, l'activité de rénovation résidentielle aux États-Unis évolue à ses plus bas niveaux depuis 40 ans. La société estime qu'il y aurait un sous-dépense cumulé de 50 milliards de dollars par rapport à une activité de réparation et rénovation normale — un indicateur de demande latente considérable, si les conditions macroéconomiques s'amélioraient.
Le marché immobilier américain : trois ans de gel
La principale contrainte demeure le marché immobilier. Le directeur financier Richard McPhail a décrit une réalité que les investisseurs connaissent bien : « Nous évoluons dans un environnement immobilier gelé depuis trois ans, sans signe de dégel. » Les taux hypothécaires à 30 ans se maintiennent autour de 6,2 % en 2026, selon les données de la MBA (Mortgage Bankers Association), un niveau qui freine toujours les transactions de revente.
Or, la dynamique de Home Depot est intimement liée aux déménagements. Un ménage qui achète un logement dépense en moyenne deux à trois fois plus en travaux de rénovation dans les deux ans suivant l'acquisition. Avec des transactions immobilières en recul de 6,3 % au T4, ce vivier de dépenses reste contracté.
McPhail a précisé que les clients expriment des inquiétudes croissantes concernant l'accessibilité au logement et les risques de pertes d'emploi — deux préoccupations qui, selon lui, ont teinté les décisions d'achat tout au long de l'exercice.
Perspectives d'experts
Arguments en faveur d'une reprise progressive
L'élément le plus tangible en faveur d'un scénario de reprise modérée reste l'ampleur de la demande différée. Selon Ted Decker, les 50 milliards de dollars de sous-dépense cumulée constituent un potentiel de rattrapage significatif dès lors que les conditions se normalisent. Par ailleurs, la hausse du dividende pour la 156e fois consécutive témoigne d'une confiance durable du management dans la trajectoire à long terme du groupe.
Le consensus des analystes de Wall Street reflète également cet optimisme mesuré : sur 38 analystes suivant la valeur, la quasi-totalité recommande l'achat, avec un objectif médian de 450 dollars — soit un potentiel de hausse d'environ 15 % par rapport au cours actuel de 389,50 dollars.
Facteurs de risque persistants
Plusieurs éléments maintiennent un degré d'incertitude élevé. En premier lieu, la question des tarifs douaniers : la décision de l'administration Trump d'imposer une surtaxe universelle de 15 % au titre de la section 122 du Trade Act of 1974 — après l'invalidation de ses tarifs IEEPA par la Cour suprême le 20 février — pourrait renchérir le coût des matériaux importés, une composante importante des achats des clients de Home Depot. Ted Decker lui-même a reconnu que la société « est encore en pleine analyse » de l'impact potentiel de ces nouvelles mesures.
En second lieu, le recul du free cash flow de 22,5 % à 12,65 milliards de dollars sur l'exercice complet mérite attention. Il témoigne d'une pression sur la génération de trésorerie, dans un contexte où le groupe doit financer ses 15 nouveaux magasins prévus pour FY2026.
Guidances FY2026 : une reprise prudente
Pour l'exercice fiscal 2026, Home Depot anticipe :
- Croissance totale du chiffre d'affaires : +2,5 % à +4,5 %
- Ventes comparables : stables à +2,0 %
- Marge brute : environ 33,1 %
- Marge opérationnelle ajustée : 12,8 % à 13,0 %
- BPA ajusté : stable à +4,0 % (impliquant 14,69 à 15,28 dollars par action)
- Ouvertures : environ 15 nouveaux magasins
Ces guidances intègrent l'hypothèse d'une persistance des pressions sur l'accessibilité au logement et d'une incertitude macroéconomique qui devrait rester présente « au moins en début d'exercice », selon McPhail.
Ce qu'il faut surveiller pour les investisseurs français
Pour les épargnants et investisseurs français, les résultats de Home Depot offrent plusieurs enseignements. D'abord, ils constituent un indicateur avancé de la confiance du consommateur américain — le moteur principal de la première économie mondiale. La prudence des ménages américains face au logement peut signaler un ralentissement de la consommation globale, avec des répercussions sur les marchés actions mondiaux.
Ensuite, la problématique des tarifs douaniers de 15 % s'applique à l'ensemble des partenaires commerciaux des États-Unis, dont l'Union européenne. Une prolongation de cette politique au-delà des 150 jours légaux pourrait accentuer les pressions inflationnistes mondiales et compliquer la trajectoire de baisse des taux de la BCE.
Enfin, pour les détenteurs d'actions américaines (via ETF ou fonds actions internationaux), la valorisation de Home Depot à un objectif médian de 450 dollars suggère que le consensus anticipe un scénario de reprise graduelle du marché immobilier américain dans les 12 prochains mois.
Conclusion
Les résultats T4 2025 de Home Depot illustrent parfaitement la tension qui traverse l'économie américaine en ce début 2026 : des fondamentaux d'entreprise solides — dépassement des attentes, dividende relevé, guidances positives — coexistent avec un environnement macroéconomique incertain, marqué par trois ans de gel immobilier, une incertitude tarifaire inédite et une prudence croissante des consommateurs. Le groupe dispose d'un potentiel de rattrapage réel si les conditions se normalisent, mais le calendrier reste la grande inconnue.
Sources