Le fabricant américain de semi-conducteurs Marvell Technology vient de franchir un cap décisif. Avec un chiffre d'affaires annuel record de 8,195 milliards de dollars, en hausse de 42 % sur un an, l'entreprise s'impose comme l'un des grands bénéficiaires de la course à l'infrastructure d'intelligence artificielle. Mais au-delà des chiffres bruts, c'est l'émergence d'un nouveau marché qui retient l'attention : celui du silicium sur mesure pour l'IA, un segment que Marvell a fait passer de quasiment zéro à 1,5 milliard de dollars de revenus en un seul exercice fiscal.
Des résultats trimestriels au-delà des attentes
Pour le quatrième trimestre de l'exercice fiscal 2026 (clos en janvier), Marvell a publié un chiffre d'affaires de 2,219 milliards de dollars, dépassant de 19 millions le point médian de ses propres prévisions. Le bénéfice net ajusté atteint 685,1 millions de dollars, soit 0,80 dollar par action, contre un consensus de 0,79 dollar. La marge brute ajustée s'établit à 59 %, un niveau qui témoigne de la rentabilité élevée de ses produits d'interconnexion et de silicium personnalisé.
Les données centre constituent le moteur principal de cette croissance. Ce segment représente désormais 74 % du chiffre d'affaires trimestriel, avec 1,651 milliard de dollars, en progression de 21 % sur un an. Le segment communications et autres a également accéléré, atteignant 567,4 millions de dollars (+26 %).
« Nous sommes encore aux premiers stades d'un cycle de croissance pluriannuel solide pour Marvell », a déclaré le PDG Matt Murphy lors de la conférence avec les analystes. « Notre objectif est de faire de Marvell l'un des grands gagnants de cette construction d'infrastructures IA. »
Le silicium sur mesure : de zéro à 1,5 milliard en un an
Le fait marquant de cet exercice réside dans l'ascension fulgurante de l'activité de circuits intégrés personnalisés (ASIC) pour l'intelligence artificielle. En un an, Marvell a fait croître ce segment de quasiment rien à 1,5 milliard de dollars de revenus annuels, une trajectoire qui illustre la transformation profonde du marché des puces.
Les géants du cloud, notamment Amazon Web Services et Microsoft, développent désormais leurs propres accélérateurs IA plutôt que de dépendre exclusivement des GPU de Nvidia. Marvell est devenu un partenaire indispensable pour Microsoft sur son accélérateur Maia 200 et pour Amazon sur sa feuille de route XPU. L'entreprise revendique des collaborations avec les cinq principaux hyperscalers américains pour ses modules d'interconnexion optique.
Ce marché des ASIC pour l'IA représente un gisement considérable. Selon Bloomberg Intelligence, le marché des accélérateurs IA devrait atteindre 604 milliards de dollars d'ici 2033, avec un taux de croissance annuel composé de 16 %. Les expéditions d'ASIC devraient progresser à un rythme annuel de 21 % jusqu'en 2033, surpassant la croissance des GPU classiques grâce à une meilleure efficacité énergétique et un coût optimisé à grande échelle.
L'acquisition de Celestial AI : le pari de la photonique
Pour consolider son avance dans l'interconnexion, Marvell a finalisé l'acquisition de Celestial AI pour 3,25 milliards de dollars (1 milliard en numéraire et 2,25 milliards en actions). Cette startup de la Silicon Valley a développé une plateforme de « Photonic Fabric » qui utilise la lumière plutôt que les signaux électriques pour connecter les composants à l'intérieur des centres de données.
« L'acquisition de Celestial AI est une étape transformatrice dans l'évolution de Marvell », a expliqué Matt Murphy. « Nous allons disposer d'une véritable puissance en photonique sur silicium chez Marvell. » Le dirigeant estime que cette technologie ouvre un marché adressable de 10 milliards de dollars à elle seule.
Les revenus significatifs de Celestial AI sont attendus à partir du second semestre de l'exercice fiscal 2028, avec un objectif de 500 millions de dollars de chiffre d'affaires annualisé en fin d'exercice 2028, doublant à 1 milliard en fin d'exercice 2029.
Une feuille de route ambitieuse jusqu'en 2028
Les perspectives communiquées par la direction pour les prochaines années ont largement contribué à l'enthousiasme des investisseurs. Pour l'exercice fiscal 2027 (en cours), Marvell vise un chiffre d'affaires d'environ 11 milliards de dollars, soit une progression de plus de 30 %. Le segment centres de données devrait croître de 40 %, tandis que l'interconnexion accélérerait de plus de 50 %.
Plus ambitieux encore, l'horizon fiscal 2028 prévoit des revenus d'environ 15 milliards de dollars (+40 %) avec un bénéfice par action ajusté supérieur à 5 dollars. Le segment silicium sur mesure devrait au minimum doubler sur un an. « Regardez nos résultats et nos prévisions. Voyez-vous un signe d'hésitation ? Non », a lancé Matt Murphy aux analystes.
Pour le premier trimestre de l'exercice 2027, les prévisions tablent sur 2,4 milliards de dollars de revenus (±5 %), largement au-dessus du consensus de 2,28 milliards, avec un bénéfice par action ajusté de 0,79 dollar.
Wall Street unanime : neuf analystes relèvent leurs objectifs
La réaction du marché a été spectaculaire. L'action Marvell a bondi de 23,2 % le 6 mars, clôturant à 93,25 dollars. Au total, neuf firmes d'analyse ont relevé leurs objectifs de cours dans les heures suivant la publication :
- Craig-Hallum (Christian Schwab) : objectif relevé de 141 à 164 dollars, recommandation « achat »
- Rosenblatt (Kevin Cassidy) : de 115 à 140 dollars, « achat »
- B. Riley Securities (Craig Ellis) : de 130 à 135 dollars, « achat »
- Stifel (Tore Svanberg) : de 114 à 120 dollars, « achat »
- Citigroup (Atif Malik) : de 113 à 118 dollars, « achat »
- RBC Capital (Srini Pajjuri) : de 105 à 115 dollars, « surperformance »
- Bank of America (Vivek Arya) : de 90 à 110 dollars, relevé de « neutre » à « achat »
- Morgan Stanley (Joseph Moore) : de 95 à 103 dollars, « pondération égale »
- TD Cowen (Joshua Buchalter) : de 85 à 90 dollars, « conserver »
L'objectif moyen de 38 firmes s'établit à environ 113 dollars, soit un potentiel de hausse de 21 % par rapport au cours actuel. JPMorgan se distingue avec l'un des objectifs les plus élevés, à 135 dollars.
Face à Broadcom : un duel stratégique dans le silicium IA
Marvell n'évolue pas en terrain vierge. Son principal concurrent, Broadcom, domine le marché des ASIC personnalisés avec une part estimée à 60 % d'ici 2027, portée par sa relation historique avec Google et l'ajout récent d'OpenAI parmi ses clients. Broadcom a de son côté affiché une hausse de 74 % de ses revenus de puces IA lors de son dernier trimestre.
La stratégie de Marvell se distingue par sa position de « pure-play » dans l'interconnexion et la connectivité IA. L'entreprise revendique la première place sur le marché des transceivers PAM 1,6T, a démontré des capacités à 400 gigabits par voie, et propose le portefeuille le plus complet de l'industrie en connectivité haut débit. Sa technologie DCI (Data Center Interconnect) sécurisée avec MACsec et son DSP cohérent en technologie 2 nanomètres lui confèrent un avantage technologique ciblé.
Toutefois, les marges opérationnelles de Marvell restent inférieures à celles de Broadcom, et l'entreprise présente une concentration client significative, sa trajectoire dans le silicium sur mesure étant étroitement liée à Amazon Web Services.
Un bilan financier renforcé
Sur le plan financier, Marvell termine l'exercice en position de force. La trésorerie et les équivalents ont atteint 2,638 milliards de dollars, en hausse de 179 % par rapport aux 948,3 millions de l'année précédente. La dette totale s'élève à 4,47 milliards, avec un ratio dette nette sur EBITDA de seulement 0,57x. L'entreprise a retourné 2,245 milliards de dollars à ses actionnaires sous forme de rachats d'actions et de dividendes au cours de l'exercice.
La marge opérationnelle ajustée a progressé de 640 points de base sur un an, atteignant 35,3 % pour l'exercice complet. Le flux de trésorerie opérationnel s'est établi à 1,75 milliard de dollars sur l'année, dont 373,7 millions au quatrième trimestre.
Les risques à surveiller
Malgré cet élan, plusieurs facteurs de risque méritent l'attention des investisseurs. La concentration client reste élevée : les hyperscalers (Amazon, Microsoft, Google, Meta) représentent une part prépondérante des revenus. Un ralentissement des dépenses d'investissement IA de l'un de ces acteurs pourrait freiner la dynamique.
L'exposition géopolitique constitue un autre enjeu. La Chine reste un marché significatif pour Marvell, et l'intensification des restrictions d'exportation de semi-conducteurs pourrait affecter certaines lignes de revenus. Le risque d'exécution lié à la transition vers les procédés de gravure en 2 nanomètres et à l'intégration de Celestial AI représente également un défi opérationnel.
Sur le plan concurrentiel, Broadcom dispose d'une avance considérable en termes de parts de marché et de relations établies avec les hyperscalers. L'entrée de nouveaux acteurs ou l'internalisation complète de la conception de puces par les géants du cloud pourrait également modifier l'équilibre du marché.
Ce qu'il faut retenir
Les résultats de Marvell Technology illustrent une mutation structurelle de l'industrie des semi-conducteurs. La transition des GPU vers les puces personnalisées pour l'IA redéfinit les chaînes de valeur et crée de nouvelles opportunités pour les acteurs capables de concevoir du silicium sur mesure à grande échelle. Avec des revenus qui pourraient quasiment doubler d'ici 2028, Marvell s'est positionné au cœur de cette transformation, sous réserve de son exécution et de la pérennité des investissements des hyperscalers dans l'IA.