Un titre boursier en pleine renaissance
Intel publiera ses résultats du premier trimestre 2026 le 23 avril, après une montée en bourse stupéfiante : le titre a progressé de 74 % depuis le début de l'année, frôlant les 70 dollars et des sommets inédits depuis 26 ans. Cette envolée spectaculaire tranche avec les années sombres du groupe, qui avait touché un plancher de 17,67 dollars en 2025. En une seule génération de décisions stratégiques, Intel se retrouve à nouveau au centre des débats sur la souveraineté technologique mondiale.
Le chiffre d'affaires attendu pour le premier trimestre s'établit entre 11,7 et 12,7 milliards de dollars, avec un bénéfice par action non conforme aux GAAP proche de zéro. Ce résultat en retrait par rapport aux 13,7 milliards enregistrés au quatrième trimestre 2025 reflète des ajustements de stocks et un ralentissement temporaire de la demande en PC. Les analystes ont néanmoins revu leurs anticipations à la hausse : UBS a relevé son objectif de cours de 51 à 65 dollars, Susquehanna de 65 à 80 dollars, et Benchmark affiche un objectif ambitieux à 76 dollars avec une recommandation Achat.
Terafab : le pari à 25 milliards sur l'IA souveraine
Le catalyseur le plus déterminant de la renaissance d'Intel s'appelle Terafab. Ce projet, révélé le 7 avril 2026, est une coentreprise d'une valeur de 25 milliards de dollars réunissant Tesla, SpaceX et xAI d'Elon Musk, avec Intel comme fondeur principal. L'objectif affiché est ambitieux : produire un térawatt de puissance de calcul IA par an, dans une installation à Austin, au Texas.
La portée symbolique dépasse les seuls chiffres. Pour Intel Foundry, dont les recettes auprès de clients externes n'ont atteint que 307 millions de dollars sur l'ensemble de l'exercice 2025, Terafab représente le contrat externe le plus significatif de son histoire. L'annonce avait fait bondir l'action de 4 % le jour même, avant un gain supplémentaire de 11 % lors de la séance suivante.
La technologie au coeur du partenariat est le noeud de gravure 18A d'Intel, doté de transistors RibbonFET et de la livraison d'alimentation par la face arrière (PowerVia). Cette combinaison, que les experts qualifient de « procédé de fabrication le plus avancé développé et produit sur sol américain », rivalise directement avec le N2 de TSMC attendu pour fin 2026.
La fonderie : entre ambition stratégique et pertes abyssales
La division Intel Foundry reste le principal point de tension. Sur l'exercice 2025, elle a accusé une perte opérationnelle de 10,3 milliards de dollars, pour des recettes externes de seulement 307 millions. Au quatrième trimestre 2025, la perte opérationnelle trimestrielle ressortait à 2,5 milliards de dollars, une hémorragie que la direction s'engage à ramener à l'équilibre d'ici 2027.
Amazon et Microsoft ont tous deux confirmé leur engagement sur le noeud 18A pour leurs puces personnalisées, réduisant ainsi leur dépendance à TSMC. De son côté, TSMC a entamé des discussions préliminaires pour prendre jusqu'à 20 % du capital de la coentreprise de fabrication d'Intel, avec des géants comme Nvidia, AMD, Broadcom et Qualcomm comme investisseurs potentiels. Le groupe taïwanais, qui détient encore 69,9 % du marché mondial de la fonderie, a publiquement reconnu lors de ses derniers résultats trimestriels : « Nous considérons Intel comme un concurrent redoutable et nous ne le sous-estimons pas. »
La démonstration concrète de la montée en puissance du 18A passera par les rendements de fabrication. Lors du lancement au CES 2026 du processeur Panther Lake, première puce grand public fabriquée sur 18A, des problèmes de rendement inférieurs aux attentes ont été signalés. Intel indique néanmoins une amélioration mensuelle d'environ 7 % de ces rendements.
Les Xeon : une demande qui dépasse l'offre
Au-delà de la fonderie, la division traditionnelle de processeurs serveur Xeon connaît un regain inattendu porté par l'essor de l'infrastructure IA. Les capacités de production de Xeon pour 2026 sont pratiquement épuisées, avec des délais de livraison pouvant atteindre six mois pour certains modèles haute performance. Intel a annoncé des hausses de prix de l'ordre de 10 à 15 % sur ses lignes Xeon, une décision rarissime pour le groupe.
Les laboratoires d'IA dits de « frontière » se retrouvent en manque de processeurs pour leurs besoins d'entraînement par renforcement, ce qui crée une concurrence directe avec les fournisseurs de services cloud pour obtenir des allocations de serveurs x86. Selon AMD, dont la situation concurrente profite du même phénomène, le marché adressable des processeurs serveur devrait croître « fortement à deux chiffres » en 2026.
Au quatrième trimestre 2025, Intel a déjà relevé ses prévisions de chiffre d'affaires Xeon de 36 % en raison de la demande liée à l'infrastructure IA. Le groupe a en outre sécurisé un partenariat multi-générations avec Google portant sur les processeurs Xeon et des composants IA personnalisés.
L'État américain actionnaire et les enjeux de souveraineté
Intel incarne désormais une dimension stratégique que peu d'entreprises privées portent seules. Le gouvernement américain a converti une partie des aides du CHIPS Act en participation au capital, devenant actionnaire à hauteur de 9,9 %, pour un montant de 5,7 milliards de dollars. Cette prise de participation, qualifiée de « championnat national désigné » lors d'une réunion à la Maison-Blanche en janvier 2026, traduit la volonté de Washington de ne pas laisser la fabrication de semi-conducteurs avancés exclusivement entre les mains de fabricants asiatiques.
Le groupe a par ailleurs racheté en totalité sa participation dans l'usine Fab 34 en Irlande, pour un montant de 14,2 milliards de dollars, consolidant son empreinte de production européenne. Cette décision prend un relief particulier alors que le projet de mégausine annulé à Magdebourg avait privé l'Europe d'un ancrage industriel majeur dans les puces avancées.
Une valorisation qui interroge
La réalité financière tempère cependant l'enthousiasme. Avec un ratio cours sur bénéfices anticipés de 122 à 135 fois les résultats futurs, le titre est valorisé pour un scénario de succès complet, sans marge d'erreur. À titre de comparaison, Nvidia affiche un ratio d'environ 23 fois, et TSMC génère des marges brutes supérieures à 57 %. Intel, lui, prévoyait une marge brute de 34,5 % au premier trimestre, contre 37,9 % au trimestre précédent.
Les 38 analystes qui suivent le titre affichent un objectif de cours consensuel de 51 dollars, soit un potentiel de baisse de 25 % par rapport aux niveaux actuels. Les avis s'échelonnent de 20 dollars pour les plus pessimistes à 92 dollars pour Northland Securities, qui maintient une recommandation Surperformance. TD Cowen, en relevant son objectif à 60 dollars tout en conservant un avis Neutre, résume le dilemme : « Les catalyseurs stratégiques récents et l'amélioration de l'exécution trimestrielle se reflètent désormais largement dans le cours actuel. »
L'indice de force relative (RSI) du titre se situait à 76,62 à la mi-avril, bien au-dessus du seuil de 70 considéré comme signal de surachat. Le titre a reculé de 3,78 % le 20 avril, perdant 2,59 dollars à 65,91 dollars, sur fond de repositionnement prudent avant la publication des résultats.
Ce que les investisseurs français doivent surveiller le 23 avril
Pour les épargnants et investisseurs exposés aux actions technologiques américaines via des ETF ou des fonds, les résultats d'Intel du 23 avril constitueront un test décisif. Trois indicateurs concentreront l'attention des marchés.
En premier lieu, le chiffre d'affaires de la fonderie auprès de clients externes au-delà des 307 millions de l'exercice 2025. La moindre annonce d'un contrat majeur supplémentaire, notamment d'Amazon pour ses puces Graviton ou d'un acteur européen, pourrait relancer la dynamique haussière.
En second lieu, les marges brutes de la division Foundry. La direction cible l'équilibre opérationnel d'ici 2027 ; tout signe tangible d'amélioration des rendements 18A réduira le risque d'exécution perçu par le marché.
Enfin, les orientations pour le deuxième trimestre et l'ensemble de l'exercice 2026 : toute révision à la baisse de la demande Xeon ou tout retard dans les livraisons Terafab serait sanctionné par une volatilité post-résultats estimée à 11 à 12 % par les options. À l'inverse, la confirmation d'un calendrier de production 18A respecté validerait la thèse de la renaissance industrielle d'Intel et renforcerait la position géopolitique américaine dans la course aux semi-conducteurs avancés.
Sources