Une décision historique pour le groupe britannique
Associated British Foods (ABF) a franchi ce mardi 21 avril 2026 une étape déterminante de son histoire en confirmant la séparation de Primark de ses activités agroalimentaires. Les deux entités seront cotées de façon indépendante à la Bourse de Londres, à l'issue d'un processus de démembrement dont la conclusion est attendue dans les prochains mois. Cette annonce intervient simultanément à la publication des résultats semestriels du groupe.
La revue stratégique ayant conduit à cette décision a été menée en partenariat avec la banque d'affaires Rothschild & Co, avec pour objectif affiché de « maximiser la valeur à long terme pour les actionnaires ». Le groupe avait lancé cette réflexion à l'automne 2025, et le PDG George Weston avait indiqué dès novembre que les conclusions seraient rendues publiques au moment des résultats semestriels d'avril 2026.
Primark, une entité au poids considérable
La séparation n'est pas anodine : Primark représente à ce jour plus de la moitié des bénéfices consolidés d'AB Foods. L'enseigne irlandaise exploite 486 magasins dans 19 marchés internationaux et a enregistré un chiffre d'affaires de 9,49 milliards de livres sterling lors de l'exercice 2025, en progression de 0,4 % sur un an. Son bénéfice opérationnel s'est établi à 1,12 milliard de livres sterling, en hausse de 1,8 %.
La chaîne de mode a connu une trajectoire de croissance soutenue : entre 2020 et 2024, son chiffre d'affaires a progressé de 61 %. À titre de comparaison, le groupe dans son ensemble a affiché un chiffre d'affaires de 19,5 milliards de livres sterling en 2025, en recul de 3 %, et une capitalisation boursière de 13,24 milliards de livres sterling. Les actions d'AB Foods ont perdu 14 % sur les douze derniers mois, signe d'une tension croissante entre les attentes des marchés et la réalité opérationnelle du groupe.
La logique de la séparation selon les experts
Pour Richard Chamberlain, co-responsable mondial du secteur consommation et distribution chez RBC Capital Markets, la décision s'impose d'elle-même : « La scission est logique compte tenu de l'absence de synergies entre les deux pôles d'activité », a-t-il déclaré. Il souligne néanmoins que les perspectives de croissance restent difficiles pour les deux entités séparées.
Dan Coatsworth, responsable des marchés chez AJ Bell, va plus loin : « Primark pourrait même bénéficier d'une valorisation nettement supérieure en tant qu'entité cotée indépendante ». Bloomberg avait estimé en novembre 2025 que la chaîne de mode pourrait être valorisée à environ 22 milliards de dollars en cas de cotation autonome, soit significativement au-dessus de la capitalisation actuelle de l'ensemble du groupe.
Selon Clive Black, analyste chez Shore Capital, environ 95 % de l'attention des analystes se concentre sur Primark, laissant le portefeuille alimentaire sous-évalué. La séparation devrait permettre à chaque division d'être appréciée à sa juste valeur par les marchés.
Un leadership renouvelé pour préparer l'autonomie
La nomination d'Eoin Tonge au poste de PDG permanent de Primark, annoncée en début d'année, avait constitué un signal fort. Ancien directeur financier d'AB Foods, mais aussi de Marks & Spencer et de Greencore, Tonge a pris la tête de l'enseigne à titre intérimaire en mars 2025 après la démission abrupte de Paul Marchant. Sa nomination définitive est perçue par les observateurs comme une préparation claire à la vie d'une société cotée indépendante.
Primark a également recruté Filip Ekvall, ancien cadre dirigeant du groupe suédois H&M, au nouveau poste de directeur commercial. Ces nominations constituent un renforcement de l'équipe de direction en vue d'une existence boursière autonome, dans un secteur de la mode où la comparaison avec des acteurs comme H&M ou Inditex deviendra inévitable.
La structure actionnariale après la scission
L'un des points centraux de l'accord porte sur la structure du capital post-démembrement. Wittington Investments, le holding familial des Weston qui détient actuellement 58 % du capital d'AB Foods, s'est engagé à conserver la majorité dans chacune des deux entités issues de la séparation. Cette garantie de stabilité actionnaire a été jugée essentielle pour rassurer les investisseurs institutionnels face à l'incertitude inhérente à toute opération de démembrement.
L'enjeu français et européen
Pour les épargnants et investisseurs français, cette restructuration revêt une dimension concrète. Primark est présent en France avec 28 magasins, faisant de l'Hexagone son troisième marché mondial après le Royaume-Uni et l'Irlande. L'enseigne a planifié l'ouverture de deux à quatre nouveaux points de vente par an sur le territoire français en 2026 et 2027, ciblant des villes de plus de 150 000 habitants.
La future cotation à Londres offrira aux investisseurs européens, y compris français, la possibilité d'accéder directement à une action Primark pure, débarrassée de la complexité d'un conglomérat aux activités disparates. L'enseigne constitue l'un des principaux acteurs de la mode abordable en Europe continentale, avec une présence dans 19 pays et une forte dynamique d'expansion aux États-Unis où elle cible 60 magasins d'ici fin 2026.
Un modèle économique singulier face aux défis du secteur
La cotation autonome de Primark exposera aussi ses spécificités stratégiques à un examen plus scrutateur des marchés. La chaîne repose sur un modèle entièrement fondé sur les magasins physiques, sans plateforme de vente en ligne. Cette décision délibérée s'appuie sur un raisonnement économique précis : les marges de Primark, fondées sur des prix très bas, ne permettent pas d'absorber les coûts de la livraison à domicile.
Ce choix stratégique est une source de différenciation dans un secteur en pleine transformation numérique, mais il constitue aussi une vulnérabilité face à la montée en puissance des plateformes de mode ultrarapide comme Shein et Temu, ainsi que des marchés de seconde main tels que Vinted. La confiance des consommateurs européens reste fragile dans un contexte de pression sur le pouvoir d'achat.
Les défis du contexte macroéconomique
La division alimentaire d'AB Foods n'est pas en reste de difficultés. En 2025, la branche sucre a été déficitaire en raison de l'effondrement des prix européens. Les activités de boulangerie font l'objet d'une enquête réglementaire liée au projet de rapprochement entre Kingsmill et Hovis. Par ailleurs, la crise géopolitique liée aux tensions en mer d'Oman pèse sur les coûts des intrants agricoles, de l'énergie et du fret.
Dans un communiqué, George Weston a néanmoins mis en avant le potentiel intrinsèque du portefeuille alimentaire : « Il dispose d'un portefeuille très attractif, d'une expertise mondiale approfondie et d'un potentiel considérable », des qualités selon lui mal perçues par les marchés financiers tant que Primark occupait toute l'attention des analystes.
Ce qu'il faut surveiller dans les prochains mois
La confirmation de la scission ouvre une période d'exécution dont les étapes restent à préciser. Plusieurs points méritent une attention particulière :
- Le calendrier précis de la double introduction en bourse à Londres, qui dépendra des conditions de marché et de l'obtention des approbations réglementaires nécessaires.
- La valorisation retenue pour Primark lors de la cotation. L'estimation de 22 milliards de dollars avancée par Bloomberg reste une hypothèse de travail, susceptible d'être révisée à la lumière des performances semestrielles.
- L'évolution de la stratégie numérique de Primark une fois affranchie du groupe. Un assouplissement de la position réfractaire au commerce en ligne serait un signal fort pour les investisseurs croissance.
- La capacité de la division alimentaire à démontrer sa valeur intrinsèque auprès d'investisseurs qui ne l'ont jusqu'ici considérée qu'en périphérie de Primark.
- L'issue de l'enquête réglementaire sur le rapprochement Kingsmill-Hovis, qui pourrait peser sur la valorisation du pôle alimentaire.
Conclusion
La scission d'AB Foods constitue l'une des restructurations majeures du secteur de la distribution européenne en 2026. Elle intervient dans un contexte de marchés exigeants, où la lisibilité et la pureté stratégique des actifs priment sur la diversification. Pour les investisseurs français, la future cotation londonienne de Primark ouvrira un accès direct à l'une des plus grandes enseignes de mode abordable du continent, avec ses opportunités de croissance internationale et ses risques propres. La prochaine étape sera la définition précise du calendrier et des modalités de la double introduction en bourse, attendue dans les prochains mois.