Un premier trimestre sous le signe de la normalisation
La saison des résultats du premier trimestre 2026 a confirmé un tournant structurel pour le luxe européen. LVMH, Kering et Hermès ont tous trois publié des chiffres en deçà des attentes des analystes, sous l'effet conjugué de vents contraires monétaires, de tensions géopolitiques au Moyen-Orient et d'un ralentissement de la demande post-pandémique. Un signal que le secteur, après plusieurs années d'hyper-croissance, entre dans une phase de normalisation durable.
LVMH : 19,1 milliards d'euros et une croissance organique limitée à 1 %
Le géant du luxe mondial a enregistré un chiffre d'affaires de 19,1 milliards d'euros au premier trimestre 2026, soit une progression organique de seulement 1 %, alors que les analystes tablaient sur 2 %. En données publiées, le recul atteint 6 %, intégralement attribuable à un effet de change défavorable de 7 %. Le groupe a également estimé l'impact du conflit armé au Moyen-Orient à environ 1 point de pourcentage sur sa croissance organique totale.
La performance géographique reste très contrastée. L'Asie hors Japon affiche la meilleure dynamique avec une progression organique de 7 %, portée par la reprise de la Chine continentale et la forte demande en Asie du Sud-Est. Les États-Unis résistent avec une croissance de 3 %, tandis que l'Europe et le Japon reculent tous deux de 3 % en organique. La division Mode et Maroquinerie, qui représente à elle seule 9,25 milliards d'euros de chiffre d'affaires, a cédé 2 % en comparable, principalement affectée par la chute des ventes au Moyen-Orient.
À contre-courant, les divisions Montres et Joaillerie (+7 % organique), Vins et Spiritueux (+5 %) et Distribution sélective (+4 %, portée par Sephora) affichent une résistance notable. Deutsche Bank a maintenu sa recommandation d'achat sur le titre mais a abaissé son objectif de cours à 600 euros contre 620 euros précédemment, tout en réduisant de 3 % ses prévisions de bénéfice par action pour 2026.
Hermès : la qualité résiste, mais les devises effacent la performance
Hermès a publié un chiffre d'affaires de 4,1 milliards d'euros au premier trimestre 2026, en hausse de 6 % à changes constants. Mais l'effet de conversion monétaire, qui a représenté un manque à gagner de 290 millions d'euros, a mécaniquement réduit les revenus publiés de 1 % par rapport à la même période de 2025. Cette croissance organique de 6 %, bien que solide en valeur absolue, est inférieure au consensus d'environ 7 % anticipé par les analystes.
La performance régionale révèle des écarts significatifs. Les Amériques ont progressé de 17 % et le Japon de 10 %, deux zones où les effets touristiques et monétaires jouent en faveur du groupe. En revanche, le Moyen-Orient a reculé de 6 % sous l'effet direct de la guerre dans la région, et l'Asie-Pacifique hors Japon, premier marché en valeur absolue, n'a progressé que de 2,2 %. À l'annonce des résultats, le titre Hermès a chuté de plus de 10 % en pré-séance, portant sa perte depuis le 1er janvier 2026 à environ 22 %.
Kering : le onzième trimestre difficile consécutif pour Gucci
Kering a affiché le bilan le plus préoccupant des trois groupes. Le chiffre d'affaires du premier trimestre 2026 s'est établi à 3,57 milliards d'euros, en recul de 6,2 % en données publiées et stable en comparable. La marque phare Gucci a vu ses ventes chuter de 14,3 % en publié et de 8 % en comparable, enregistrant ainsi son onzième trimestre consécutif de déclin. Ce résultat s'explique par une surexposition géographique à la zone Moyen-Orient et par une pertinence culturelle insuffisante de l'offre actuelle, selon plusieurs analystes.
Point positif dans ce tableau difficile : la division joaillerie du groupe a progressé de 22 % en comparable, et l'activité lunetterie a crû de 7 %. Saint Laurent, Bottega Veneta et Balenciaga affichent par ailleurs des améliorations séquentielles par rapport au quatrième trimestre 2025. Malgré ces lueurs, l'action Kering a cédé 9,3 % dans les heures suivant la publication, portant son repli depuis janvier 2026 à environ 12 %.
ReconKering : un plan ambitieux pour sortir de la crise
Le 16 avril 2026, le PDG Luca de Meo, nommé sept mois plus tôt, a présenté à Florence son plan stratégique baptisé « ReconKering » lors d'une journée investisseurs très attendue. La feuille de route s'articule en trois phases : une réinitialisation structurelle à horizon 2026, une reconstruction de la croissance organique d'ici 2028, et la reconquête du leadership dans ce que Kering appelle le « Next Luxury » d'ici 2030.
« En résumé, un modèle qui a fonctionné pendant dix ans n'est plus efficace pour nous », a déclaré Luca de Meo au cours de la présentation. « La croissance viendra d'abord en gagnant des parts de marché, en restaurant le pouvoir de tarification et en exécutant mieux que nos concurrents. » Les cibles financières sont ambitieuses : doublement de la marge opérationnelle courante depuis le niveau déprimé de 11,1 % en 2025 (contre 27 % en 2022), et retour sur capitaux employés supérieur à 20 % à moyen terme.
Des actions concrètes et un calendrier précis
Sur le plan opérationnel, Kering entend réduire son stock de 1 milliard d'euros au cours des douze prochains mois et fermer 250 boutiques sur quatre ans, dont 100 en 2026 seul. Les deux tiers du réseau de vente au détail seront rénovés d'ici 2030. Le groupe crée deux centres d'excellence dédiés à l'industrie et à la relation client, nomme un directeur général digital, IA et systèmes d'information, et lance une unité dédiée à la haute joaillerie.
Pour Gucci, la stratégie porte sur une réduction de 20 % des références produit déjà engagée, un objectif de doublement de la densité de vente par boutique et une ambition d'ajouter 1 milliard d'euros en maroquinerie et 600 millions en prêt-à-porter et chaussures d'ici 2030. Les marques sous-performantes, dont Alexander McQueen, Brioni, Ginori 1735 et Pomellato, disposent de deux ans pour retrouver la rentabilité, sous peine d'être cédées.
La carte chinoise avec ICICLE
Dans le cadre de sa nouvelle initiative stratégique « House of Wonders », Kering a annoncé simultanément l'acquisition d'une participation minoritaire dans ICCF, le groupe chinois qui possède la marque ICICLE. Fondée en 1997 à Shanghai, ICICLE est connue pour une esthétique ancrée dans la philosophie orientale et opère plus de 200 boutiques, dont des flagships à Pékin, Shanghai et Paris. Ce partenariat vise à renforcer la présence de Kering sur le marché local chinois, où la demande domestique reste un levier de croissance crucial.
La réaction prudente des analystes
Malgré l'ambition du plan présenté à Florence, la réaction des marchés et des analystes a été mitigée. L'action Kering a perdu 4,3 % supplémentaires dans les heures suivant le Capital Markets Day. Les analystes soulèvent deux questions centrales : la crédibilité des cibles de croissance dans un environnement macroéconomique difficile, et surtout la capacité de Gucci à retrouver une pertinence culturelle auprès des consommateurs.
Piral Dadhania de RBC Capital Markets a maintenu une recommandation « Sector Perform », estimant que le marché attendait « davantage de preuves d'une inflexion chez Gucci avant d'être plus positif » et que « l'impact de ces changements sera progressif plutôt que binaire, ce qui requiert de la patience en tant qu'investisseur ». Luca Solca de Bernstein a salué les efforts managériaux mais identifié une lacune critique : « Ce qui semble encore manquer, c'est une idée claire de la façon dont le charme de Gucci pourrait être pertinent dans les temps sociaux et culturels actuels. » Jefferies a pour sa part réduit son objectif de cours à 250 euros, soulignant l'absence de « signaux clairs d'un retournement majeur des revenus de Gucci ».
Un secteur en recomposition profonde
Au-delà des résultats trimestriels, la semaine du 13 au 17 avril 2026 marque un tournant dans la perception du secteur. Depuis le 1er janvier 2026, LVMH a perdu 26 % de sa valeur boursière, Hermès 22 %, Richemont 17 % et Kering 12 %. Ces performances sont parmi les pires de l'histoire récente de ces groupes, surpassant les baisses observées lors de la crise financière de 2008 ou de la pandémie de 2020.
Plusieurs facteurs structurels expliquent cette pression persistante. La fin du supercycle post-pandémique, caractérisé par une demande aspirationnelle exceptionnellement forte entre 2021 et 2023, cède la place à une phase de normalisation. La clientèle aspirationnelle réduit ses achats tandis que la clientèle fortunée, bien que plus résiliente, reste attentive aux signaux culturels des marques. Par ailleurs, les devises défavorables, notamment le dollar américain et les monnaies asiatiques face à l'euro, amplifient mécaniquement les baisses des revenus publiés.
L'intelligence artificielle émerge comme un nouveau terrain de compétition, avec 90 % des dirigeants du luxe la considérant désormais comme essentielle à la stratégie. Le commerce agentique, où des systèmes autonomes exécutent des achats pour leurs utilisateurs, oblige les maisons à repenser leur visibilité algorithmique autant que leur désirabilité humaine. Kering a d'ailleurs intégré la dimension digitale au coeur de sa structure organisationnelle avec la création du poste de directeur général digital et IA.
Ce que cela signifie pour les investisseurs français
Pour les épargnants et investisseurs exposés au secteur, soit directement via des actions LVMH, Kering ou Hermès, soit indirectement via des fonds investis dans le CAC 40 ou dans des ETF sectoriels européens, la lecture de ces résultats appelle à la nuance. La pondération du « groupe KHOL » (Kering, Hermès, LVMH, L'Oréal) dans le CAC 40 est tombée à 15,2 %, contre des niveaux bien supérieurs à leur sommet. LVMH, troisième constituant de l'indice avec une pondération de 6,44 %, continue d'exercer une influence significative sur la performance globale de la Bourse de Paris.
Les analystes ne voient pas de retournement imminent pour le secteur dans son ensemble. Les prévisions de croissance du marché mondial du luxe sont modestes, comprises entre 2 % et 4 % par an jusqu'en 2028. Le potentiel de relance reste conditionné à une résolution du conflit au Moyen-Orient, à une stabilisation des devises et, surtout, à la démonstration concrète par Gucci d'une capacité à reconquérir sa pertinence culturelle à l'échelle mondiale.
Ce qu'il faut surveiller
Plusieurs indicateurs seront déterminants dans les prochains mois. Les ventes au détail en Chine continentale, sensibles aux politiques de relance de la consommation, constitueront un premier baromètre. La réaction des consommateurs aux nouvelles collections de Gucci sous la direction créative de Demna, dont les pièces commencent à entrer progressivement en boutique, sera scrutée de près. Les décisions de la Banque centrale européenne sur les taux, qui influencent directement le coût du crédit et la vitalité du patrimoine des ménages aisés, joueront également un rôle. Enfin, l'évolution de la situation géopolitique au Moyen-Orient demeure la variable la plus volatile et la plus imprévisible du tableau d'ensemble.
Sources