Section 122, riposte européenne, menace sur le vin : la guerre commerciale entre dans une nouvelle phase
Après l'invalidation des tarifs IEEPA par la Cour suprême, Washington a basculé sur la Section 122 avec 10 % de droits universels. L'UE riposte le 1er avril sur 28 milliards de dollars de produits américains. La France redoute 200 % de taxes sur ses vins.

Un nouveau cadre juridique bouleverse la politique commerciale américaine
Le 20 février 2026, la Cour suprême des États Unis a rendu une décision historique dans l'affaire Learning Resources, Inc. v. Trump. Par six voix contre trois, les juges ont statué que la loi IEEPA (International Emergency Economic Powers Act) ne confère pas au président le pouvoir d'imposer des droits de douane. Le juge en chef John Roberts a souligné dans l'opinion majoritaire que les tarifs constituent une forme de fiscalité, « prérogative unique du Congrès en vertu de la Constitution ».
Quatre jours plus tard, le 24 février, l'administration Trump a activé un dispositif juridique jamais utilisé auparavant : la Section 122 du Trade Act de 1974. Ce mécanisme autorise le président à imposer des surtaxes allant jusqu'à 15 % pour remédier à un déficit « important et grave » de la balance des paiements ou prévenir une dépréciation « imminente et significative » du dollar. Le taux initial a été fixé à 10 %, appliqué de manière non discriminatoire à l'ensemble des partenaires commerciaux.
Contrairement aux tarifs IEEPA, ces droits ont une durée limitée à 150 jours, soit une expiration prévue le 24 juillet 2026, sauf prolongation votée par le Congrès. Le président a néanmoins indiqué son intention de porter le taux au maximum légal de 15 %.
L'Europe prépare une riposte en deux phases
La Commission européenne n'a pas tardé à réagir. Dès le 11 mars, Bruxelles a annoncé des contre mesures portant sur environ 28 milliards de dollars de produits américains importés dans l'Union.
Phase 1 : le 1er avril, des produits emblématiques ciblés
La première vague de représailles entrera en vigueur le 1er avril 2026. Elle vise des produits de consommation à forte visibilité politique : bœuf, volaille, motos (notamment les Harley Davidson), bourbon, beurre de cacahuète et jeans. Les taux appliqués varient entre 10 % et 50 % selon les catégories.
Le choix de ces produits n'est pas anodin. Lors du précédent conflit tarifaire de 2018, l'UE avait déjà ciblé le bourbon (produit phare du Kentucky, État du sénateur Mitch McConnell) et les motos Harley Davidson (dont le siège est au Wisconsin). La stratégie consiste à exercer une pression politique maximale sur les élus républicains dont les circonscriptions dépendent de ces exportations.
Phase 2 : une escalade industrielle et énergétique
La seconde vague, attendue pour la mi avril, sera nettement plus large. Elle englobera des produits agricoles supplémentaires (produits laitiers, œufs, sucre, légumes), des boissons alcoolisées (vin, bière, champagne, gin, cidre), des produits industriels (acier et aluminium), ainsi que des vêtements, plastiques, articles ménagers et produits en bois. Au total, l'UE dispose d'un arsenal de rétorsion pouvant atteindre 93 milliards d'euros sur les importations américaines, un levier que le Parlement européen a explicitement autorisé.
La menace des 200 % sur le vin : la France en première ligne
En réponse aux premières annonces européennes, Donald Trump a menacé d'imposer un droit de douane de 200 % sur « tous les vins, champagnes et produits alcoolisés en provenance de France et des autres pays représentés par l'UE ». Cette menace fait peser un risque considérable sur la filière viticole française.
Les chiffres sont éloquents. Les exportations annuelles de spiritueux et de vins français vers les États Unis représentent 3,9 milliards d'euros. Lors du précédent conflit tarifaire entre 2019 et 2021, des droits de 25 % imposés par Trump sur les vins français avaient provoqué une chute de 40 % des exportations et une perte nette de 500 millions d'euros pour la filière.
Avec un taux de 200 %, l'impact serait sans commune mesure. Une bouteille de bordeaux vendue 15 dollars au consommateur américain verrait son prix passer à 45 dollars, rendant les vins français quasiment invendables outre Atlantique. La filière cosmétique française, dont les exportations vers les États Unis ont déjà reculé de 19 % en 2025 pour atteindre 2,4 milliards d'euros, serait également menacée.
Les secteurs français sous pression
Au delà des vins, plusieurs secteurs clés de l'économie française sont exposés. L'aérospatiale, avec 9 milliards d'euros d'exportations annuelles vers les États Unis, constitue le premier poste à risque. Airbus, qui achète pour 15 milliards de dollars par an à quelque 2 000 sous traitants américains répartis dans 40 États et soutient environ 275 000 emplois sur le sol américain, utilise cette interdépendance comme bouclier diplomatique.
L'industrie pharmaceutique représente le deuxième poste d'exportation. Le secteur automobile subit déjà des surtaxes de 25 %, pesant sur les 6,7 milliards d'euros d'exportations de pièces détachées et sur les constructeurs Peugeot, Citroën et Renault.
Selon les projections du cabinet Natixis, l'impact sur le PIB français serait de l'ordre de 0,3 %, contre 0,5 % pour l'Allemagne et 0,4 % pour l'Italie. Patrick Martin, président du Medef, a prévenu que ces mesures pourraient « frapper la croissance économique et conduire à une récession ».
L'accord de Turnberry au bord de la rupture
Le cadre qui devait réguler les tensions commerciales transatlantiques vacille. L'accord de Turnberry, signé en août 2025, prévoyait un plafond tarifaire de 15 % entre les deux blocs. Mais l'invocation de la Section 122 a créé un imbroglio juridique : les surtaxes de 10 % s'ajoutent aux droits de douane existants, ce qui, pour certains produits, fait dépasser le seuil de 15 % convenu.
Le Parlement européen a suspendu la ratification de l'accord fin février, exigeant des garanties sur le respect du plafond tarifaire. Les eurodéputés ont depuis ajouté des clauses absentes du texte original : une clause de caducité, un mécanisme de déclenchement lié à la souveraineté territoriale (introduit après les menaces de Trump sur le Groenland), et des clauses de sauvegarde automatique sur l'acier.
Le vote final en session plénière est prévu pour le 26 mars 2026. Le texte que le Parlement s'apprête à ratifier n'est plus celui que Trump a signé. Cette divergence ouvre la porte à de nouvelles frictions diplomatiques.
L'offensive Section 301 : un troisième front commercial
En parallèle, le représentant au commerce américain (USTR) a lancé le 11 mars deux nouvelles enquêtes en vertu de la Section 301 du Trade Act. La première cible 16 économies, dont la Chine, l'Union européenne, le Mexique, le Japon, la Corée, l'Inde et Taïwan, pour « surcapacités structurelles de production » dans les secteurs de l'acier, de l'aluminium, des véhicules électriques, des semi conducteurs et des batteries.
La seconde vise 60 économies accusées de ne pas empêcher l'importation de biens produits par le travail forcé. Le USTR prévoit de conclure ces enquêtes et de déterminer les mesures correctives d'ici le 24 juillet 2026, coïncidant avec l'expiration des tarifs Section 122.
L'excédent commercial chinois, qui a dépassé 1 200 milliards de dollars en 2025 (soit près de 70 % des excédents commerciaux mondiaux), est au cœur de l'argumentaire américain. L'excédent bilatéral de l'UE avec les États Unis s'élève à 451 milliards de dollars, dont 102 milliards pour la seule Allemagne.
Le contexte géopolitique amplifie les incertitudes
La guerre commerciale se déroule sur fond de conflit militaire au Moyen Orient. Le pétrole brut Brent a bondi de 67 dollars le baril mi février à 114 dollars le 22 mars, soit une hausse de 70 % en cinq semaines. L'ultimatum lancé par Trump à l'Iran le 22 mars, exigeant la réouverture du détroit d'Ormuz sous 48 heures, ajoute une couche d'incertitude supplémentaire.
Pour les marchés financiers, la conjonction d'une guerre commerciale multiforme et d'un choc pétrolier crée un environnement particulièrement hostile. Le S&P 500 a enchaîné quatre semaines consécutives de baisse, le Dow Jones et le Nasdaq s'approchent de la zone de correction (baisse de 10 % par rapport aux sommets de février), et JPMorgan a abaissé son objectif de fin d'année pour le S&P 500 de 7 500 à 7 200 points, évoquant un scénario de baisse jusqu'à 6 000 si les vents contraires s'intensifient.
Ce que les investisseurs doivent surveiller
Plusieurs échéances critiques se profilent dans les prochains jours et semaines. Le vote du Parlement européen sur l'accord de Turnberry le 26 mars déterminera si le cadre transatlantique survit à la crise actuelle. Le 1er avril marquera l'entrée en vigueur effective des premières représailles européennes.
L'expiration des tarifs Section 122 le 24 juillet constitue un autre point de bascule : le Congrès devra alors décider de les prolonger, de les laisser expirer, ou de mettre en place un cadre tarifaire permanent via les enquêtes Section 301 en cours.
Pour les épargnants et investisseurs français, la prudence s'impose. La menace de droits de 200 % sur les vins pourrait affecter l'ensemble de la chaîne de valeur viticole, des vignobles aux distributeurs cotés. Les valeurs exportatrices du CAC 40 exposées au marché américain (aérospatiale, luxe, cosmétiques, automobile) restent vulnérables tant que l'escalade n'est pas contenue.
Ursula von der Leyen a résumé la situation en une formule : « Les tarifs sont des impôts. Ils sont mauvais pour les entreprises et pires encore pour les consommateurs. Ils perturbent les chaînes d'approvisionnement. » Maroš Šefčovič, vice président de la Commission, a ajouté : « Il faut deux mains pour applaudir », signalant que l'escalade ne s'arrêtera que par la négociation.