Trump suspend le Jones Act pendant 60 jours pour contenir la flambée des prix du pétrole
Le président américain a suspendu une loi maritime centenaire pour 60 jours afin de faciliter le transport de pétrole entre les ports américains. Les experts estiment que l'impact réel sur les prix à la pompe sera inférieur à un centime par gallon.

Le président Donald Trump a signé mercredi 18 mars 2026 une dérogation de 60 jours au Jones Act, une loi maritime adoptée en 1920 qui impose que tout transport de marchandises entre ports américains soit effectué par des navires construits, immatriculés et équipés aux États-Unis. Cette décision historique vise à atténuer la pression sur les prix de l'énergie dans un contexte de conflit armé avec l'Iran et de fermeture partielle du détroit d'Ormuz.
Une loi centenaire suspendue en pleine crise énergétique
Le Jones Act, officiellement le Merchant Marine Act de 1920, constitue l'un des piliers de la politique maritime américaine depuis plus d'un siècle. Cette législation exige que les marchandises transportées par voie maritime entre deux ports américains voyagent exclusivement à bord de navires construits aux États-Unis, battant pavillon américain et dont l'équipage est majoritairement composé de citoyens américains.
La porte-parole de la Maison Blanche, Karoline Leavitt, a justifié cette mesure en la présentant comme une réponse aux perturbations engendrées par l'opération Epic Fury.
«Cette action permettra aux ressources vitales comme le pétrole, le gaz naturel, les engrais et le charbon de circuler librement vers les ports américains pendant soixante jours»a déclaré Mme Leavitt dans un communiqué officiel.
La suspension autorise désormais les navires battant pavillon étranger à transporter pétrole, gaz naturel, engrais et charbon entre les ports du territoire américain jusqu'à la mi-mai 2026.
Un contexte géopolitique explosif : le détroit d'Ormuz paralysé
Cette décision s'inscrit dans un contexte géopolitique particulièrement tendu. Depuis le lancement de l'opération Epic Fury le 28 février 2026, des frappes coordonnées américaines et israéliennes contre l'Iran ont provoqué une réaction en chaîne sur les marchés de l'énergie. L'Iran a riposté en imposant un blocage effectif du détroit d'Ormuz, par lequel transite environ 20 % de l'approvisionnement mondial en pétrole et des volumes significatifs de gaz naturel liquéfié (GNL).
Le trafic de pétroliers dans le détroit a chuté d'environ 70 %, et plus de 150 navires ont jeté l'ancre à l'extérieur du passage pour éviter les risques sécuritaires. Le cours du Brent a bondi de 70,91 dollars le baril le 26 février à plus de 100 dollars mi-mars, soit une hausse de plus de 40 % en moins de trois semaines.
Aux États-Unis, les conséquences se font sentir directement à la pompe. Le prix moyen national de l'essence a atteint 3,84 dollars le gallon le 18 mars, en hausse de 92 centimes sur un mois. Le diesel dépasse désormais les 5 dollars le gallon, un niveau inédit depuis décembre 2022.
L'impact réel de la dérogation : un débat entre symbolique et substance
Si la mesure a été présentée comme un levier pour faire baisser les prix, les experts du secteur maritime se montrent largement sceptiques quant à son efficacité concrète.
William Doyle, ancien commissaire de la Federal Maritime Commission et directeur général de Dredging Contractors of America, estime que
«l'impact sera minimal. Toute économie se chiffrerait en fractions de centime par gallon. Entre 40 % et 50 % du prix de l'essence dépend du cours mondial du baril. Cela n'a rien à voir avec le Jones Act».
Une étude du cabinet Navigistics Consulting apporte des chiffres encore plus précis. Les pétroliers de haute mer ne représentent que 6,5 % de la distribution d'essence aux États-Unis. Même dans le scénario le plus favorable où toutes les économies seraient intégralement répercutées sur le consommateur, la réduction atteindrait au maximum 0,0027 dollar par gallon, soit moins d'un tiers de centime.
Le Center for American Progress a produit une estimation légèrement plus généreuse, évaluant l'économie potentielle à environ 3 centimes par gallon, un montant qui reste négligeable face à la hausse de 92 centimes enregistrée en un mois.
Colin Grabow, analyste au Cato Institute spécialisé en politique commerciale, reconnaît que le Jones Act crée une inefficacité de marché. Les navires construits aux États-Unis coûtent environ cinq fois plus cher que ceux fabriqués à l'étranger, et leur exploitation revient quatre fois plus cher. Toutefois, même ces surcoûts pèsent peu dans le prix final du carburant.
Sept syndicats maritimes vent debout contre la suspension
La décision a suscité une opposition virulente du secteur maritime américain. Dès le 12 mars, sept grands syndicats maritimes, parmi lesquels la Marine Engineers' Beneficial Association, le Sailors' Union of the Pacific et l'International Organization of Masters, Mates & Pilots, ont adressé une lettre à la Maison Blanche pour s'opposer à toute dérogation.
L'American Maritime Partnership (AMP), principal groupe de lobbying du secteur, a réaffirmé que
«cette dérogation ne réduira pas les prix de l'essence»et dénoncé le déplacement des travailleurs américains au profit d'opérateurs étrangers qui «évitent de payer les impôts américains, s'appuient sur une main-d'œuvre à bas salaires et opèrent sous des régimes réglementaires qui contournent les normes internationales de travail et de sécurité des navires».
Les syndicats ont également rappelé que le Congrès a déjà mis en place le Tanker Security Program, un dispositif garantissant la disponibilité de navires battant pavillon américain avec des équipages formés pour déplacer les approvisionnements énergétiques critiques en cas de besoin.
Un précédent historique rarement mobilisé
La suspension du Jones Act reste un événement exceptionnel dans l'histoire maritime américaine. La première dérogation a été accordée en 2005 par le président George W. Bush après l'ouragan Katrina, pour une durée de 18 jours, afin de permettre à des pétroliers étrangers de transporter du carburant le long de la côte du Golfe du Mexique alors que les infrastructures de pipelines étaient hors service.
Depuis lors, des suspensions similaires ont été prononcées après l'ouragan Sandy en 2012 (trois semaines), après les ouragans Harvey et Irma en 2017 (simultanément), et pour Porto Rico après l'ouragan Maria en 2017. La dérogation actuelle se distingue par sa durée de 60 jours, nettement plus longue que les précédentes, et par sa justification liée à un conflit armé plutôt qu'à une catastrophe naturelle.
Une réforme de 2021 a d'ailleurs durci les conditions d'octroi de ces dérogations, exigeant la preuve qu'aucun navire américain n'est disponible et limitant la durée à 10 jours extensibles à 45 jours. La dérogation de 60 jours signée par Trump dépasse ce cadre, ce qui pourrait susciter des contestations juridiques.
Des mesures complémentaires pour desserrer l'étau énergétique
La suspension du Jones Act s'inscrit dans un ensemble plus large de mesures prises par l'administration Trump pour contenir la hausse des prix de l'énergie. Parallèlement, Washington a assoupli les sanctions contre le Venezuela et autorisé Petróleos de Venezuela S.A. (PDVSA) à vendre du pétrole vénézuélien aux entreprises américaines et sur les marchés mondiaux.
Le G7 et l'Agence internationale de l'énergie (AIE) ont également coordonné une libération de 400 millions de barils des réserves stratégiques pour tenter de stabiliser les cours. Le baril de Brent oscille actuellement autour de 98 dollars, contre plus de 115 dollars lors du pic atteint début mars.
Des répercussions jusqu'en Europe et en France
La crise énergétique dépasse largement les frontières américaines. En France, le prix de l'essence sans plomb 95 a franchi le seuil psychologique des 2 euros le litre en mars 2026. Le gazole, qui s'affichait à 1,72 euro le litre début mars, a bondi à plus de 1,80 euro en quelques jours avant de poursuivre sa hausse.
TotalEnergies a réagi en instaurant un plafond de 1,99 euro par litre dans près de 1 830 stations-service en France, une mesure qui rappelle les initiatives similaires prises lors de la crise énergétique de 2022. Selon les estimations, la part du carburant dans le budget des ménages français pourrait augmenter de 10 à 15 % si les cours actuels se maintiennent au second trimestre 2026.
La flambée du gaz naturel européen, dont les cours ont bondi de 50 % depuis le début de la crise, ajoute une pression supplémentaire sur l'inflation en zone euro. La Banque centrale européenne (BCE), qui envisageait des baisses de taux au premier semestre, se trouve désormais confrontée à un dilemme entre soutien à la croissance et maîtrise des prix.
Ce qu'il faut surveiller dans les prochaines semaines
Plusieurs facteurs détermineront l'évolution de la situation énergétique mondiale dans les semaines à venir. La décision de la Réserve fédérale américaine (Fed), attendue ce mercredi 18 mars, et les nouvelles projections économiques du « dot plot » fourniront des indications sur la trajectoire des taux d'intérêt dans un contexte d'inflation alimentée par les prix de l'énergie.
L'évolution des négociations diplomatiques entre Washington et Téhéran reste le facteur déterminant. Toute réouverture, même partielle, du détroit d'Ormuz aurait un effet immédiat sur les cours du pétrole, bien plus significatif que n'importe quelle dérogation au Jones Act.
Pour les épargnants et investisseurs français, la persistance de prix élevés du pétrole renforce l'attrait des valeurs énergétiques et des stratégies de couverture contre l'inflation, tout en pesant sur les perspectives de croissance des entreprises consommatrices d'énergie et sur le pouvoir d'achat des ménages.

