Contexte et enjeux
Les marchés financiers mondiaux ont connu un revirement spectaculaire le 21 novembre 2025, après que John Williams, président de la Réserve fédérale de New York, a déclaré qu'il voyait « une marge pour un ajustement supplémentaire à court terme » des taux d'intérêt directeurs américains. Cette déclaration, prononcée lors de la conférence du centenaire de la Banque centrale du Chili, a propulsé les anticipations de baisse des taux pour la réunion du 10 décembre de 40 % à 75 % en moins de 24 heures, selon l'outil CME FedWatch.
Le contexte est celui d'une Réserve fédérale profondément divisée sur la trajectoire de sa politique monétaire. Après avoir réduit ses taux de 25 points de base fin octobre, portant la fourchette cible à 3,75 %-4 %, le président Jerome Powell avait prévenu qu'une nouvelle baisse en décembre n'était « pas acquise, loin s'en faut ». Les procès-verbaux de la réunion d'octobre ont révélé que « de nombreux participants » jugeaient approprié de maintenir les taux inchangés pour le reste de l'année, contre « plusieurs participants » favorables à une baisse.
Pour les épargnants et investisseurs français, ces développements sont cruciaux. L'orientation de la politique monétaire américaine influence directement les marchés européens, l'euro-dollar, et les stratégies d'allocation d'actifs à l'échelle mondiale. Avec la BCE maintenant ses taux à 2 % depuis trois réunions consécutives, la divergence potentielle entre les politiques monétaires des deux côtés de l'Atlantique crée à la fois opportunités et risques.
Les faits clés
- Probabilité de baisse en décembre : 73-75 % selon le CME FedWatch au 24 novembre 2025, contre 39-40 % la veille et environ 30 % deux jours auparavant
- Déclaration de Williams : « Je vois toujours une marge pour un ajustement supplémentaire à court terme de la fourchette cible du taux des fonds fédéraux afin de rapprocher l'orientation de la politique des niveaux neutres »
- Taux directeur actuel : 3,75 % à 4,00 % (après une baisse de 25 points de base fin octobre 2025)
- Réaction des marchés (21 novembre) : S&P 500 +0,98 %, Dow Jones +1,08 % (~500 points), Nasdaq +0,88 %
- Performance hebdomadaire : Malgré le rebond du vendredi, le S&P 500 a perdu 2 % sur la semaine, le Nasdaq 3 %, atteignant leurs plus bas niveaux depuis septembre jeudi
- Impact sur l'euro : L'EUR/USD s'est renforcé au-dessus de 1,15, proche d'un sommet de quatre ans, profitant de l'affaiblissement du dollar
- Marchés européens (24 novembre) : CAC 40 +0,02 %, avec un optimisme prudent lié aux espoirs de baisse des taux américains
Analyse approfondie
L'importance des propos de John Williams
John Williams occupe une position unique au sein de la Réserve fédérale. En tant que président de la Fed de New York et membre permanent du Comité de politique monétaire (FOMC), il fait partie d'un « triumvirat de leadership » aux côtés du président Jerome Powell et du vice-président Philip Jefferson. Ses déclarations publiques portent donc un poids considérable.
Ce qui rend ses commentaires du 21 novembre particulièrement significatifs, c'est leur nature préparée et leur timing. Comme l'ont noté plusieurs analystes, « il serait très inhabituel pour le président de la Fed de New York d'offrir des indications sur l'orientation de la politique des taux — surtout à un moment aussi délicat, et particulièrement dans des remarques préparées — sans que cela ne reflète la vision consensuelle de la direction ». En d'autres termes, Williams ne s'exprimait probablement pas à titre personnel.
Il a justifié sa position dovish en déclarant : « Mon évaluation est que les risques baissiers pour l'emploi ont augmenté alors que le marché du travail s'est refroidi, tandis que les risques haussiers pour l'inflation ont quelque peu diminué ». Cette formulation suggère un rééquilibrage du double mandat de la Fed, traditionnellement centré sur la stabilité des prix et le plein emploi.
Division au sein de la Fed : inflation vs emploi
La Réserve fédérale est aujourd'hui confrontée à un dilemme classique mais particulièrement aigu. D'un côté, l'inflation reste à 2,9 % (indice PCE core de septembre 2025), au-dessus de la cible de 2 % depuis près de cinq ans. De l'autre, le marché du travail montre des signes de ralentissement, avec une croissance mensuelle de l'emploi et une offre de main-d'œuvre en décélération.
Selon les comptes rendus de la réunion d'octobre, ces deux préoccupations ont créé une fracture au sein du comité. Le gouverneur Raphael Bostic de la Fed d'Atlanta a déclaré le 12 novembre que « l'inflation penche la balance » dans son évaluation des risques, suggérant une préférence pour maintenir les taux à leur niveau actuel. À l'inverse, Williams et d'autres membres s'inquiètent qu'un marché du travail « faible embauche, faibles licenciements » puisse se détériorer en un scénario où les licenciements deviennent plus répandus.
Cette division explique pourquoi les prévisions de taux sont devenues si volatiles. Les investisseurs ont vu la probabilité d'une baisse en décembre fluctuer de 98,9 % il y a un mois à 32 % mi-novembre, puis remonter à 75 % après les déclarations de Williams — un écart de plus de 60 points de pourcentage en quelques semaines.
Conséquences pour les marchés mondiaux
La perspective d'une politique monétaire américaine plus accommodante a des répercussions immédiates sur les marchés internationaux. L'euro s'est fortement apprécié, passant au-dessus de 1,15 dollar, en partie parce que la BCE a achevé son cycle de baisses de taux et maintient son taux de dépôt à 2 % depuis juin 2025.
Cette divergence crée une situation inhabituelle où les taux européens restent stables tandis que les taux américains diminuent, rendant les actifs libellés en euros relativement plus attractifs. Historiquement, les baisses de taux de la Fed dans des contextes non récessionnistes ont été suivies de gains significatifs des actions européennes : +8,3 % en moyenne après trois mois et +12,2 % après six mois.
Les marchés européens ont réagi positivement lundi 24 novembre, le CAC 40 gagnant 0,02 % dans un contexte d'optimisme prudent. Les investisseurs français trouvent une certaine réassurance dans la perspective d'une politique monétaire américaine plus clémente, susceptible de soutenir l'expansion économique mondiale et de réduire la volatilité.
Perspectives d'experts
Vision optimiste : le cycle d'assouplissement continue
Les analystes favorables à de nouvelles baisses de taux soulignent plusieurs arguments clés. Goldman Sachs Research prévoit un taux terminal de 3 %-3,25 %, impliquant des baisses de 25 points de base en décembre 2025, ainsi qu'en mars et juin 2026. Cette trajectoire reflète une conviction que le taux neutre — celui qui ne stimule ni ne freine l'économie — se situe bien en dessous du niveau actuel de 3,75 %-4 %.
John Williams lui-même a estimé que la politique est « modérément restrictive, bien que quelque peu moins qu'avant nos actions récentes ». Cette formulation suggère qu'une baisse supplémentaire de 25 points de base en décembre ramènerait simplement la politique vers la neutralité, sans la rendre accommodante.
Arguments clés :
- Le marché du travail montre des signes de refroidissement qui justifient une approche préventive
- L'inflation a diminué de plus de 5,5 % en 2022 à 2,9 % en septembre 2025, se rapprochant de la cible
- Le taux de chômage, bien que bas, augmente progressivement, signalant un rééquilibrage du marché du travail
« Je vois toujours une marge pour un ajustement supplémentaire à court terme de la fourchette cible du taux des fonds fédéraux afin de rapprocher l'orientation de la politique des niveaux neutres. »
— John Williams, Président de la Fed de New York, 21 novembre 2025, Conférence du centenaire de la Banque centrale du Chili
Vision prudente : maintenir le cap
À l'opposé du spectre, plusieurs membres de la Fed et observateurs du marché plaident pour la patience. Le président Jerome Powell a été explicite lors de la conférence de presse d'octobre : une baisse en décembre n'est « pas acquise ». Cette formulation inhabituelle reflète une réelle incertitude au sein du comité.
Les procès-verbaux d'octobre ont révélé que « de nombreux participants » (une majorité en langage Fed) suggéraient « qu'il serait probablement approprié de maintenir la fourchette cible inchangée pour le reste de l'année ». Cette majorité s'inquiète que l'inflation, malgré sa décrue, reste trop élevée pour justifier un assouplissement agressif.
Risques identifiés :
- L'inflation à 2,9 % reste significativement au-dessus de la cible de 2 %, avec des pressions persistantes dans les services
- Un assouplissement prématuré pourrait raviver les pressions inflationnistes et nécessiter des hausses de taux ultérieures, plus coûteuses économiquement
- L'incertitude économique mondiale et les perturbations potentielles de la chaîne d'approvisionnement justifient une approche attentiste
« Une nouvelle baisse du taux directeur en décembre n'est pas acquise… loin s'en faut. »
— Jerome Powell, Président de la Réserve fédérale, conférence de presse, 30 octobre 2025
Consensus du marché : une décision serrée
La volatilité extrême des anticipations de taux reflète une réelle division, non seulement au sein de la Fed, mais aussi parmi les analystes de marché. J.P. Morgan Global Research prévoit deux baisses supplémentaires en 2025, suivies d'une en 2026. Morningstar anticipe 0,50 point de pourcentage de baisses en 2025 (deux baisses de 25 points de base), 0,75 point en 2026, et 0,75 point en 2027, aboutissant à une fourchette cible de 3,25 %-3,50 % d'ici mi-2026.
Ces prévisions suggèrent un consensus sur la direction — vers des taux plus bas — mais un désaccord notable sur le rythme. La Fed elle-même semble divisée sur cette question, ce qui rend chaque nouvelle donnée économique et chaque discours de responsable de la Fed cruciaux pour les marchés.
Implications pratiques
Pour les investisseurs particuliers
La perspective de nouvelles baisses de taux a des implications concrètes pour les stratégies d'investissement. Lorsque les taux baissent, les taux d'actualisation utilisés pour valoriser les actions diminuent, ce qui tend à soutenir les valorisations, particulièrement pour les valeurs de croissance dans la technologie et les secteurs à longue duration.
À court terme (prochaines semaines avant la réunion du 10 décembre), les investisseurs peuvent s'attendre à une volatilité continue alors que le marché digère chaque nouvelle donnée économique et chaque déclaration de la Fed. À moyen terme (premier semestre 2026), si les baisses se matérialisent comme prévu, l'environnement devrait être favorable aux actifs risqués.
Horizons de temps à considérer : Court terme (décembre 2025) : Volatilité probable ; moyen terme (premier semestre 2026) : Environnement potentiellement favorable aux actions ; long terme (2026-2027) : Retour progressif vers taux neutres de 3-3,25 %.
Pour les épargnants
Les détenteurs de livrets et comptes d'épargne à rendement variable verront leurs rendements diminuer si les baisses de taux se confirment. Les taux d'intérêt sur les nouveaux livrets d'épargne aux États-Unis ont déjà commencé à baisser, une tendance qui pourrait s'accentuer. En France, l'impact direct est limité pour les livrets réglementés (Livret A, LDDS), dont les taux sont fixés par formule gouvernementale.
Pour les contrats d'assurance-vie en euros, l'environnement de taux plus bas peut exercer une pression à la baisse sur les rendements futurs, bien que l'effet soit généralement lissé sur plusieurs années. Les épargnants peuvent envisager de diversifier vers des supports en unités de compte pour chercher du rendement, tout en acceptant une volatilité accrue.
Pour la gestion de patrimoine
BlackRock et iShares recommandent dans leurs dernières analyses d'étendre la duration des portefeuilles obligataires, avec une préférence pour les obligations de maturité intermédiaire (3-7 ans) qui offrent un équilibre optimal entre rendement et stabilité. L'approche « barbell » — équilibrant des obligations à court terme pour la liquidité avec des titres à plus longue échéance pour les gains en capital — est également suggérée.
Pour l'allocation d'actifs, les équipes multi-actifs restent surpondérées en actions, avec une préférence pour les grandes capitalisations par rapport aux petites. Les taux d'actualisation plus bas bénéficient particulièrement aux valeurs de croissance, notamment dans la technologie. L'or reste un actif privilégié dans cet environnement, les taux réels en baisse et une inflation toujours présente soutenant son rôle dans les portefeuilles.
Considérations de diversification : Actions de croissance (surpondération modérée), obligations intermédiaires (augmenter la duration), or et actifs réels (maintenir ou augmenter), liquidités (réduire progressivement les allocations importantes).
Pour les marchés financiers
Les différentes classes d'actifs devraient réagir de manière différenciée. Les obligations du Trésor américain à moyen terme ont déjà intégré une partie des baisses attendues, avec des rendements qui ont baissé après les déclarations de Williams. Les obligations d'entreprises investment grade devraient également bénéficier de spreads de crédit serrés dans un environnement de taux plus bas.
Pour les actions, les secteurs sensibles aux taux comme l'immobilier (REITs), les utilities et les sociétés de croissance technologique devraient surperformer. Les marchés émergents pourraient également bénéficier d'un dollar plus faible et de conditions de financement plus favorables.
Secteurs potentiellement gagnants : Technologie (valorisations soutenues par taux plus bas), immobilier (REITs profitant de coûts d'emprunt réduits), marchés émergents (flux de capitaux favorables), or et matières premières (dollar plus faible).
Secteurs potentiellement perdants : Financières (marges nettes d'intérêt sous pression), cash et équivalents (rendements en baisse), secteurs défensifs traditionnels (utilities, consommation de base — surperformance relative limitée).
Ce qu'il faut surveiller
À court terme (prochains jours et semaines) :
- Données d'emploi de novembre (publication début décembre) : Le rapport NFP (Non-Farm Payrolls) sera crucial pour évaluer si le refroidissement du marché du travail s'accélère
- Inflation de novembre (IPC et PCE) : La Fed surveille particulièrement le PCE core, son indicateur d'inflation préféré
- Discours de membres de la Fed : Tout commentaire de Powell, Williams, ou d'autres responsables avant la période de silence pré-réunion (début décembre)
- Sentiment du marché : L'évolution des probabilités sur CME FedWatch reflète la digestion des données par les investisseurs
À moyen terme (décembre 2025 - premier trimestre 2026) :
- Réunion du FOMC des 10-11 décembre 2025 : La décision de taux et, surtout, le « dot plot » (graphique des projections de taux des membres) donneront des indications sur la trajectoire de 2026
- Première réunion 2026 (probablement fin janvier) : Si la Fed baisse en décembre, le rythme pour 2026 sera clarifié
- Évolution du taux de chômage : Un passage au-dessus de 4,5 % signalerait un ralentissement plus marqué
- Réaction de la BCE : La divergence Fed-BCE pourrait s'accentuer ou se réduire selon l'évolution économique européenne
- Taux EUR/USD : La parité euro-dollar sera un baromètre clé de la divergence monétaire
Conclusion
Les déclarations de John Williams ont radicalement modifié les anticipations de marché en l'espace de 24 heures, illustrant la sensibilité extrême des investisseurs aux signaux de la Réserve fédérale dans un contexte d'incertitude économique. Avec une probabilité de 75 % d'une baisse en décembre selon les marchés, la trajectoire de la politique monétaire américaine reste néanmoins incertaine, la Fed elle-même étant profondément divisée entre risques inflationnistes et préoccupations sur l'emploi.
Pour les investisseurs français et européens, cette situation crée à la fois opportunités et risques. La divergence potentielle entre une Fed assouplissant sa politique et une BCE maintenant les taux à 2 % soutient l'euro et rend les actifs européens relativement attractifs. Cependant, l'issue de la réunion du 10 décembre reste incertaine, et les deux prochaines semaines de données économiques seront déterminantes.
Le message clé à retenir : les investisseurs doivent rester agiles, surveiller de près les données économiques américaines (emploi et inflation de novembre), et être prêts à ajuster leurs allocations en fonction non seulement de la décision de décembre, mais surtout des indications de la Fed sur son rythme d'assouplissement pour 2026.
Sources
- Bloomberg - Fed's Williams Says He Sees Room for Rate Cut in 'Near Term'
- CNBC - New York Fed President Williams sees room for 'further adjustment' to rates
- CNBC - Why John Williams' remarks matter so much
- Yahoo Finance - Stock market today: Dow, S&P 500, Nasdaq bounce
- CME Group - FedWatch Tool
- Fortune - Fed speeches reveal split on rate cut
- BlackRock - Fed Rate Cuts & Potential Portfolio Implications
- Goldman Sachs - Why the Fed May Cut Rates Earlier than Expected
- J.P. Morgan Research - What's The Fed's Next Move?
- FXStreet - Euro strengthens above 1.1500 as Fed rate cut bets grow
- European Central Bank - Monetary policy decisions
- CNBC - European markets on Nov.24
Article rédigé le 24 novembre 2025 à 14h30 UTC. Les informations peuvent évoluer.